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La Gouvernance de l’Église catholique (12) : Ignace

Ignace d’Antioche est une source privilégiée pour ceux qui défendent la politique épiscopale, y compris ceux qui défendent les revendications de l’Église catholique romaine. C’est parce qu’Ignace avait un ministère actif à la fin du 1er siècle, écrivant la plupart de ses lettres dans la première décennie du 2ème siècle. Il est possible, et souvent prétendu, qu’Ignace a été lui-même enseigné par les apôtres (Jean est généralement revendiqué), et Ignace promeut une véritable forme épiscopale de gouvernement ecclésiastique, avec un évêque ayant un rang supérieur aux anciens (ou presbytres). Il apporterait donc des preuves très solides en faveur d’un tel établissement.

Nous ne contesterons pas les diverses affirmations sur la relation d’Ignace avec les apôtres, et nous n’examinerons pas non plus la question de l’authenticité de ses lettres. Nous utiliserons simplement les sept lettres communément acceptées et examinerons ce qui est réellement réclamé.

Ignace croit certainement que les évêques occupent une fonction distincte de celle des anciens. Et il croit que l’évêque détient la plus haute autorité dans les églises, servant de point d’unité dans sa charge. Ignace fait cette affirmation à plusieurs endroits :

Veillez à ce que vous suiviez tous l’évêque, comme le Christ Jésus le fait avec le Père, et le presbytère comme vous le feriez les apôtres. Respectez aussi les diacres, comme ceux qui accomplissent [par leur fonction] le dessein de Dieu. Que personne ne fasse rien en rapport avec l’Église sans l’évêque.

(Lettre aux Smyrnéens, chap. 8)

Car si celui qui s’élève contre les rois est justement tenu pour digne d’être puni, dans la mesure où il dissout l’ordre public, de combien de peines plus douloureuses, supposez-vous qu’il soit jugé digne, qui prétend faire quelque chose sans l’évêque, détruisant ainsi l’unité [de l’Église], et jetant son ordre dans la confusion ? Car le sacerdoce est le point le plus élevé de tous les biens parmi les hommes, contre lequel quiconque est assez fou pour lutter, ne déshonore pas l’homme, mais Dieu, et le Christ Jésus, le Premier-né, et le seul Grand Prêtre, par nature, du Père. Que toutes choses soient donc faites par vous avec bon ordre en Christ. Que les laïcs soient soumis aux diacres ; les diacres aux presbytres ; les presbytres à l’évêque ; l’évêque au Christ, comme il l’est au Père.

(Lettre aux Smyrnéens, chap. 9)

C’est alors qu’il vous faut courir en harmonie avec l’esprit de l’évêque, ce que vous faites aussi. Car votre honorable presbytère, digne de Dieu, est accordé à l’évêque, comme ses cordes à une lyre.

(Lettre aux Ephésiens, chap. 4:1)

…je vous conseille, soyez zélés pour faire toutes choses en accord pieux, l’évêque présidant à la ressemblance de Dieu et les presbytres à la ressemblance du concile des Apôtres, avec les diacres aussi qui me sont les plus chers…

(Lettre aux Magnésiens, chapitre 6:1)

De même, que tous les hommes respectent les diacres comme Jésus-Christ, de même qu’ils doivent respecter l’évêque comme étant une sorte de Père et les presbytres comme le conseil de Dieu et comme le collège des Apôtres. En dehors de ceux-ci, il n’y a même pas le nom d’une église.

(Lettre aux Tralliens, chap. 3:1)

Ces citations démontrent qu’Ignace croyait en trois offices distincts, l’évêque occupant la première place et la place centrale. La citation finale montre également qu’Ignace considérait ce genre de politique comme nécessaire pour la validité d’une église. Il y a beaucoup d’autres endroits où Ignace recommande la soumission à l’évêque. « Soyez obéissants à l’évêque et les uns aux autres, comme Jésus-Christ l’a été au Père[selon la chair], et comme les Apôtres l’ont été au Christ et au Père, afin qu’il y ait union de chair et d’esprit » (Lettre aux Magnésiens, chapitre 13:2). C’est l’un des thèmes les plus importants de tous les écrits d’Ignace.

Ne s’agit-il donc pas d’un appui substantiel et précoce à la position catholique romaine ?

Non.

Ignace apporte son soutien au gouvernement épiscopal et à l’autorité ministérielle. Il soutient même que l’unité de l’Église est préservée dans et par l’unité avec l’évêque. Cependant, Ignace ne fournit aucune preuve d’une institution supérieure à celle des évêques qui les maintient en harmonie. Il ne parle pas d’un évêque ayant une autorité universelle ou immédiate sur les autres congrégations. Il ne parle pas non plus de l’évêque de Rome, d’aucune manière.

Dans sa propre lettre à l’église de Rome, Ignace dit ceci : « Je ne vous enjoins pas, comme Pierre et Paul l’ont fait. Ils étaient apôtres, je suis un prisonnier ; ils étaient libres, mais je suis esclave de cette heure même » (chapitre 4:3). Mentionner Pierre et Paul à l’église de Rome est certainement intrigant, mais Ignace ne revendique pas vraiment leur relation avec la fondation ou l’organisation locale de cette église. Il est important de noter qu’Ignace ne trace pas non plus une ligne de continuité entre Pierre et Paul et lui-même ou un autre évêque. Il fait un contraste. Il dit qu’il ne gouverne pas de la même façon qu’eux. Pour quelqu’un d’aussi intéressé que la défense de l’autorité de l’évêque qu’était Ignace, c’est très significatif. Il ne fait pas appel à Pierre et Paul pour sa propre autorité, et il ne mentionne pas non plus que leur autorité soit conférée à un autre évêque.

Il est également important de noter qu’Ignace déclare que lorsqu’il a quitté Antioche, il n’avait pas nommé de successeur. « Souvenez-vous dans vos prières de l’Église qui est en Syrie, qui a Dieu pour pasteur à ma place. Jésus-Christ seul en sera l’évêque – Lui et son amour » (Lettre aux Romains, chap. 9:1). Ainsi, bien qu’Ignace plaide en faveur de l’autorité épiscopale, il ne plaide pas en faveur de la succession apostolique.

Cependant, il est encore plus fondamental de soutenir toutes ces considérations. Qu’est-ce qu’un « évêque » dans les écrits d’Ignace ? Une attention particulière aux détails de ses revendications montrera que son « évêque » est un officier de l’église locale.

Considérez la citation suivante :

Que l’Eucharistie soit considéré comme propre, lorsqu’elle est [administrée] soit par l’évêque, soit par celui à qui il l’a confiée. Partout où l’évêque apparaîtra, qu’il y ait aussi la multitude [du peuple] ; comme là où est Christ, toute l’armée céleste se tient prête à l’attendre, l’attendant comme le capitaine en chef de la puissance du Seigneur, et le gouverneur de toute nature intelligente. Il n’est pas légal sans l’évêque de baptiser, d’offrir, de présenter un sacrifice ou de célébrer une fête d’amour.

(Lettre aux Smyrnéens, chapitre 8)

Alors que l’évêque peut « confier » la célébration eucharistique à un autre si nécessaire, Ignace soutient toujours que l’évêque est le centre de l’assemblée. « Partout où l’évêque apparaîtra, que la multitude soit là aussi. » L’évêque doit être impliqué à la fois dans les baptêmes et les fêtes d’amour.

Ce fait devient encore plus clair dans la Lettre d’Ignace à Polycarpe. Là, il écrit à Polycarpe, qu’il dit évêque, et lui dit d’avoir une relation régulière et directe avec sa congrégation. « Que les réunions aient lieu plus fréquemment. Cherchez tous les hommes par leur nom » (Lettre à Polycarpe, chap. 4.2). Il dit aussi que cet évêque doit être impliqué dans les mariages : « Il convient aussi aux hommes et aux femmes, lorsqu’ils se marient, de s’unir avec le consentement de l’évêque » (Lettre à Polycarpe, chapitre 5.2). Ce n’est pas le genre de choses que quelqu’un chargé de superviser des dizaines d’églises pourrait faire, et cela nous aide donc à comprendre quel genre d' »évêque » Ignace fait la promotion.

L' »évêque » d’Ignace dirige des réunions où il connaît tous les hommes par leur nom. Il baptise et marie. Il célèbre l’eucharistie. La multitude des gens apparaît quand il apparaît. Cet évêque est à la tête d’un collège de prêtres, mais l’évêque et les anciens existent au niveau local. L’évêque est le point d’unité car il préside l’assemblée. Ils se rassemblent littéralement autour de lui.

Il y a une dernière remarque à faire au sujet des écrits d’Ignace. Bien qu’il soit l’un des tout premiers témoins du gouvernement épiscopalien, Ignace témoigne aussi de sa nouveauté possible à l’époque de ses écrits. Cela peut paraître étrange, mais il y a un endroit où Ignace répond à ses affirmations sur l’évêque, et il ne répond pas à ce défi en prétendant que l’épiscopat est un fait historique transmis par les apôtres. Au lieu de cela, il dit qu’il a reçu une sorte de révélation charismatique :

Car, bien que certaines personnes aient voulu me séduire selon la chair, l’esprit n’est pas séduit, étant de Dieu ; car il sait d’où il vient et où il va, et il cherche les choses cachées. J’ai crié, quand j’étais au milieu de vous ; J’ai parlé d’une voix forte, avec la voix de Dieu : Prenez garde à l’évêque, au presbytère et aux diacres. Mais il y en avait qui me soupçonnaient de dire cela, parce que je connaissais d’avance la division de certaines personnes. Mais Celui en qui je suis lié est témoin que je ne l’ai pas appris de la chair de l’homme ; c’est la prédication de l’Esprit qui a parlé ainsi : Ne faites rien sans l’évêque ; gardez votre chair comme un temple de Dieu ; chérissez l’union ; évitez les divisions ; soyez des imitateurs de Jésus Christ, comme Lui-même était également de son Père.

(Lettre aux Philadelphes, chap. 7:1-2)

Il est clair qu’Ignace prétend avoir une sorte de capacité prophétique, du moins sur ce point. Il prétend qu’il parle « avec la voix de Dieu » avec « la prédication de l’Esprit ». Mais en faisant cette affirmation, il ne fait pas appel à une réalité existante et connue de l’épiscopat transmis par les apôtres. C’est d’autant plus incroyable quand on se souvient de la date à laquelle Ignace écrit entre 100 et 107 apr. Pourquoi ne pas rappeler aux Éphésiens l’enseignement et la pratique des apôtres ? Pourquoi ne pas pointer du doigt une structure ordonnée et existante ? Il est tout à fait possible qu’Ignace institue un nouvel enseignement dans ses écrits, qu’il croit d’origine divine, certes, mais néanmoins une institution de son ministère et de sa prédication. Cela vaut la peine d’y réfléchir car Jérôme, écrivant au IVe siècle, dit précisément que l’épiscopat monarchique était un développement pour combattre le schisme, ce qu’Ignace nie même !

Quoi que nous fassions de ce passage, il reste une chose. Ignace ne fait pas appel à la succession ou à la tradition apostolique lorsqu’il défend son enseignement sur l’évêque. Au lieu de cela, il fait appel à l’enseignement direct du Saint-Esprit. Ainsi, même avec sa très forte défense de l’évêque, Ignace ne soutient pas les revendications uniques de l’Église catholique romaine. Il ne prétend avoir aucun lien ni avec Rome ni avec Pierre, et il ne mentionne aucun évêque ayant une juridiction supérieure sur les autres évêques.

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