Somme Théologique

La Providence de Dieu – Thomas D’Aquin

Nous sommes toujours dans l’exploration de la volonté de Dieu. Après l’avoir envisagé en elle-même, nous avons examiné ses modes, selon la bonne vieille méthode scolastique.  Nous avons envisagé sa substance : l’amour. Nous avons examiné son mode : la justice et la miséricorde. Nous allons maintenant examiner son exécution : la providence. C’est aussi le sujet d’un débat très actuel aujourd’hui, quoiqu’en train d’être gagné (à mon sens) par le calvinisme. Lisez donc ce que Thomas en pense, vous y trouverez probablement beaucoup de réponses à des objections souvent faites contre la conception calviniste de la souveraineté de Dieu.

  1. Est-ce que Dieu dirige le monde ? Oui
  2. Est-ce que toutes choses sont soumises au contrôle de Dieu ? Oui
  3. Est-ce que Dieu contrôle toutes choses directement ? Oui
  4. Est-ce que le contrôle de Dieu rend nécessaire toutes les choses qui arrivent ? Non

Article 1 : Est-ce que Dieu dirige le monde ?

On lit au livre de la Sagesse (14, 3, Vg) : “ C’est toi, Père, qui gouvernes tout par ta providence. ” – Ia Q22 a1

Reste à savoir ce que cela veut dire.

Nous avons dit que Dieu est la Bonté, cause de toutes les bontés des créatures. Or les bontés ou perfections des créatures ne sont pas seulement dans les créatures en elles-même, mais aussi comment elles interagissent entre elles. Ainsi, l’homme est une bonne chose en lui-même, mais il y a d’autres perfections de lui dans ses interactions avec le reste du monde : quand il se marie, quand il est gérant de la création etc. Or ces interactions sont elles aussi créées par Dieu, puisqu’il n’y a pas une bonté qui ne soit pas faite par Dieu.  Donc Dieu dirige le monde, puisqu’il dirige les bontés réalisées par les créatures.

Ce qui fait dire à Boèce : “La providence est le plan divin lui-même qui, établi en celui qui est le souverain maître de toutes choses, dispose tout.” On peut en effet appeler disposition, tant le plan selon lequel les choses sont ordonnées à leur fin que celui selon lequel les parties sont ordonnées entre elles parties dans le tout. – Ia Q22 a1

Article 2 : Est-ce que toutes les choses sont soumises au contrôle de Dieu ?

C’est clairement le point le plus compliqué à faire admettre. Thomas aborde plusieurs objections contre cela :

  1. Il n’y aurait plus rien dû au hasard ou à la chance, ce qui est très contre-intuitif.
  2. Cela veut dire que Dieu crée ou fait le mal qui est sous son contrôle.
  3. Il est dit que les hommes sont laissés à eux-même, ce qui veut dire qu’ils ne sont pas sous le contrôle de Dieu

En sens contraire, il est dit de la Sagesse divine (Sg 8,1,Vg) : “ Elle atteint avec force d’une extrémité du monde à l’autre et dispose tout avec douceur.  […] On doit nécessairement dire que toutes les choses sont soumises à la providence, non seulement dans l’universalité de leur nature, mais dans leur singularité ” – Ia Q22 a2

Rappelons-nous d’il y a fort fort longtemps : Dieu est Cause Première, dans le sens où c’est lui qui crée et arrange toutes les causes secondes. La pierre ne vous tomberait pas dessus si Dieu n’avait pas créé la pierre pour commencer, puis laisser agir d’autres forces ensuite qui amène à sa chute pile au mauvais moment. Considérant que tout ce qui existe existe par Dieu (ne serait ce que parce qu’il est l’Être-grand E), tout objet a son essence et sa fin définie par Dieu. Donc tout est soumis à son contrôle.

Oui mais le hasard ?

Il n’en est pas de la cause universelle comme de la cause particulière. A l’ordre d’une cause particulière un effet peut échapper ; mais rien à l’ordre de la cause universelle[…]Donc, lorsqu’un effet se soustrait à l’ordre de quelque cause particulière, on le dit casuel ou fortuit par rapport à cette cause particulière ; mais par rapport à la cause universelle, à l’ordre de laquelle il ne peut échapper, on dit qu’il est prévu, au sens de “ projeté ”. Il en est comme de la rencontre des deux esclaves qui, casuelle en ce qui les concerne, est cependant préparée par le maître qui les envoie en un même lieu, à l’insu l’un de l’autre. –Ia Q22 a2

Oui mais le mal ?

Il en va autrement de celui qui a la charge d’un bien particulier, et de celui qui pourvoit à un tout universel. Le premier exclut autant qu’il le peut tout défaut de ce qui est soumis à sa vigilance ; tandis que le second permet qu’il arrive quelque défaillance dans une partie, pour ne pas empêcher le bien du tout […]S’il s’opposait à tous les maux, beaucoup de biens feraient défaut à son œuvre entière. Sans la mort de beaucoup d’animaux, la vie du lion serait impossible, et la patience des martyrs n’existerait pas sans la persécution des tyrans. Aussi S. Augustin écrit-il : “ Le Dieu tout puissant ne permettrait en aucune manière qu’un quelconque mal s’introduise dans ses œuvres, s’il n’était assez puissant et assez bon pour tirer du bien du mal lui-même. ” – Ia Q22 a2

Oui mais les hommes laissés à eux-même ?

Lorsqu’on dit que Dieu a laissé l’homme à lui-même, on ne l’exclut pas de la providence divine ; on montre seulement que l’homme n’est pas limité […] à un seul mode d’agir, comme c’est le cas des choses naturelles.[…] Mais l’acte même du libre arbitre se ramenant à Dieu comme à sa cause, il est nécessaire que les œuvres du libre arbitre soient soumises à la providence. Car la providence de l’homme est sous l’emprise de la providence de Dieu, comme une cause particulière sous celle de la cause universelle – Ia Q22 a2

Article 3 : Est-ce que Dieu contrôle toute chose directement ?

L’idée inverse a de la traction, et elle était défendue par David Vincent. Et notre cher doctorant ressortait la même objection que celle envisagée par Thomas :

Il semble que la providence divine ne s’étend pas immédiatement à toutes choses. Car tout ce que requiert la dignité doit être attribué à Dieu. Mais il appartient à la dignité d’un roi qu’il ait des ministres afin de régir ses sujets par leur intermédiaire. Bien plus, donc, est-il exclu que la providence divine s’occupe immédiatement de toutes choses. – Ia Q22 a3

Mais Thomas n’est pas d’accord. Il dit :

On lit dans le livre de Job (34, 13 Vg) : “ Quel autre a-t-il établi sur la terre, ou qui a-t-il constitué chef sur le globe qu’il a formé ? ” Sur quoi S. Grégoire écrit : “ Il gouverne par lui-même le monde qu’il a créé par lui-même. ” – Ia Q22 a3

Et je fais tout aussi bien de citer directement ce qu’il dit :

La providence comprend deux moments : le plan de l’ordination des choses à leur fin, et la mise en œuvre de ce plan, qu’on appelle le gouvernement

Pour ce qui est du premier, Dieu par sa providence, s’occupe de toutes les choses, car il a dans son intelligence la représentation de toutes les choses, même les plus petites et quelques causes qu’il ait attribuées aux divers effets, c’est lui qui leur a donné la vertu de les produire. Aussi faut-il qu’il ait d’abord dans son intelligence, le rapport de ces effets à leur cause.

C’est au second moment que la providence divine use d’intermédiaires, car Dieu gouverne les inférieurs par l’entremise des supérieurs, non que sa providence soit en défaut, mais par surabondance de bonté, afin de communiquer aux créatures elles-mêmes la dignité de cause. – idem

Finalement, il n’est donc pas tant en désaccord avec David Vincent, tant que le plan de ce qui arrive est intégralement décidé par Dieu : Ce sont bien les hommes qui réalisent ce que Dieu a déterminé, si on comprend bien qu’ils le réalisent exactement.

Article 4 : La providence de Dieu rend-elle toutes choses nécessaires ?

Si Dieu est au contrôle (article 1) qu’il contrôle toutes choses (article 2) et qu’il décide du résultat de toute chose (article 3) alors cela veut dire que tout ce qui arrive est aussi nécessaire qu’une pierre qui tombe.

Mais non.

Denys écrit : “ Corrompre la nature n’est pas le fait de la providence divine. ” Or, par nature certaines choses sont contingentes. Donc la providence divine n’impose pas aux choses une nécessité qui exclurait la contingence. – Ia Q22 a4

Sa ligne d’argumentation consiste à dire que la perfection de l’univers requiert d’avoir des causes tant nécessaires (réglées par les lois physiques par ex) que contingentes (issues des décisions libres).

C’est pourquoi à certains effets elle a préparé des causes nécessaires afin qu’ils se produisent nécessairement, et à certains autres des causes contingentes pour qu’ils arrivent de façon contingente, selon la condition des causes prochaines. – idem

Et il a déjà été établi précedemment que la volonté de Dieu est tout à fait capable de maintenir la nature contingente d’un évènement, tout en faisant en sorte qu’il se déroule infailliblement.

Synthèse

1.Est ce que Dieu dirige le monde ?

Oui, puisque c’est de lui que vient la vie le mouvement et l’être.

  1. Est-ce que tout est soumis à son contrôle ?

Oui, puisque c’est lui qui donne la vie le mouvement et l’être à chaque chose

3.Est ce que tout est directement soumis à son contrôle ?

Quant au plan des évènements, oui. Quant à leur exécution, non.

4.Est ce que tout est rendu nécessaire par la volonté de Dieu ?

Non, parce qu’il y a aussi de la perfection dans les choses contingentes.

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