Thomas d’Aquin sur l’immigration
15 novembre 2023

En France, un projet de loi sur l’immigration a รฉtรฉ votรฉ au Sรฉnat et va poursuivre son parcours d’adoption. ร€ cette occasion, voici deux courts extraits de la Somme thรฉologique et du traitรฉ de politique Du royaume1 de Thomas d’Aquin sur l’immigration, citรฉs par le philosophe catholique Edward Feser dans son livre All One in Christ: A Catholic Critique of Racism and Critical Race Theory, pp. 43-45. Comme d’habitude, Thomas reprend la tradition politique classique trรจs influencรฉe par Platon et Aristote comme sur de nombreux sujets.

Concernant l’extrait de la Somme thรฉologique, il s’agit de l’article 3 de la question 105 du premier volume de la seconde partie (I-II, q. 105, a. 3), disponible gratuitement en ligne ici. Je reprends la traduction qui figure dans l’รฉdition des รฉditions du Cerf de 1985.

Concernant l’extrait venant du traitรฉ De la royautรฉ, il s’agit du chapitre 3 du Livre second avec comme traduction celle du pรจre Marie Martin-Cottier en 1946, disponible gratuitement en ligne ici.


Extrait de la Somme thรฉologique

Avec les รฉtrangers, le peuple peut entretenir deux sortes de rapports : dans la paix et dans la guerre. Pour rรฉgler les uns et les autres, la loi comportait les prรฉceptes qu’il fallait. Dans la paix, une triple occasion s’offrait aux Juifs d’entrer en contact avec les รฉtrangers : tout d’abord quand des รฉtrangers en voyage traversaient le pays ; ou bien quand des รฉtrangers venaient dans le pays pour s’y installer en qualitรฉ d’immigrรฉs. Dans ces deux cas, les prescriptions lรฉgales ont un caractรจre d’humanitรฉ ; ce sont les maximes de l’Exode : Tu ne brimeras pas l’hรดte รฉtranger (22,21), et : Tu ne seras pas cruel pour le voyageur รฉtranger (23,9). Le troisiรจme cas est celui d’รฉtrangers dรฉsirant รชtre reรงus en pleine communautรฉ de vie et de culte avec le peuple : ร  leur endroit on observait certaines formalitรฉs, et leur admission ร  l’รฉtat de citoyens n’รฉtait pas immรฉdiate. De mรชme, selon Aristote, c’รฉtait une rรจgle chez certaines nations de rรฉserver la qualitรฉ de citoyens ร  ceux dont l’aรฏeul, voire le trisaรฏeul, avait rรฉsidรฉ dans la citรฉ. Et cela se comprend, ร  cause des multiples inconvรฉnients occasionnรฉs par la participation prรฉmaturรฉe des รฉtrangers au maniement des affaires publiques, si, avant d’รชtre affermis dans l’amour du peuple, ils entreprenaient quelque chose contre lui. C’est pourquoi, selon les dispositions de la loi, certaines nations plus ou moins liรฉes avec les Juifs, comme les ร‰gyptiens au milieu desquels ils รฉtaient nรฉs et avaient grandi, les ร‰domites descendants d’ร‰saรผ, le frรจre de Jacob, รฉtaient accueillis dรจs la troisiรจme gรฉnรฉration dans la communautรฉ du peuple. D’autres au contraire qui avaient montrรฉ de l’hostilitรฉ pour les Juifs, comme les descendants d’Ammon et de Moab, n’y รฉtaient jamais admis ; quant aux Amalรฉcites qui leur avaient รฉtรฉ particuliรจrement hostiles et ne leur รฉtaient liรฉs ร  aucun degrรฉ de parentรฉ, on devait ร  jamais les traiter en ennemis, selon l’Exodeย : De gรฉnรฉration en gรฉnรฉration, Dieu sera en guerre avec Amalec (17,16).

Thomas d’Aquin, Somme thรฉologique, I-II, q. 105, A. 3.

Extrait du traitรฉ Du royaume

Or la frรฉquentation des รฉtrangers corrompt le plus souvent les mล“urs des citoyens, selon lโ€™enseignement dโ€™Aristote dansย sa Politiqueย : parce quโ€™il doit nรฉcessairement arriver que des รฉtrangers รฉlevรฉs sous des lois et des coutumes diffรฉrentes, agissent, dans beaucoup de cas, autrement que lโ€™exigent les mล“urs des citoyens, et ainsi, tandis que les citoyens sont poussรฉs par lโ€™exemple ร  agir dโ€™une faรงon semblable, la vie de la citรฉ en est troublรฉe (Politique, VII, V, 3).

Thomas d’Aquin, Du royaume, Livre II, chapitre 3.

Illustration : Nicola Grassi, Jacob et Laban, huile sur toile, premiรจre moitiรฉ du XVIIIe siรจcle (collection privรฉe).

  1. Suivant les รฉditions, on a des titres diffรฉrents comme De la royautรฉ avec Denis Sureau en 1996 ou Du gouvernement royal avec Claude Roguet en 1926.[]

Laurent Dv

Informaticien, รฉpoux et passionnรฉ par la thรฉologie biblique (pour la beautรฉ de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus gรฉnรฉralement) pour ses riches apports en apologรฉtique (thรฉisme, Trinitรฉ, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualitรฉ, politique...).

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