Nous assistons en France ร l’approche imminente d’une loi impie qui autorisera l’euthanasie (aussi appelรฉ suicide assistรฉ). ร cette occasion, je propose un extrait de la Somme thรฉologique de Thomas d’Aquin sur des arguments contre le suicide. Comme d’habitude, Thomas reprend Augustin comme sur de nombreux sujets. L’extrait que nous reprenons est l’article 5 de la question 64 du second volume de la seconde partie (IIa IIae, Q. 64, A. 5), disponible gratuitement en ligne ici. Je reprends la traduction qui figure dans l’รฉdition des รฉditions du Cerf de 1985.
Article 5 โ Est-il permis de se tuer ?
Objections
1. Il semble que le suicide soit permis. L’homicide, en effet, n’est dรฉfendu que comme pรฉchรฉ contre la justice. Mais il est impossible de pรฉcher par injustice envers soi-mรชme, ainsi que le prouve Aristote. Donc nul ne pรจche en se tuant.
2. Il est permis ร celui qui dรฉtient l’autoritรฉ publique de tuer les malfaiteurs. Mais parfois il est lui-mรชme un malfaiteur. Il est donc permis de se tuer.
3. Il est permis de s’exposer spontanรฉment ร un pรฉril moindre pour en รฉviter un plus grand, de mรชme qu’il est permis, pour sauver tout son corps, de se couper un membre gangrenรฉ. Or il peut arriver qu’en se donnant la mort on รฉvite un plus grand mal, comme serait une vie misรฉrable ou la honte d’un pรฉchรฉ. Il est donc permis parfois de se tuer.
4. Samson s’est suicidรฉ (Jg 16, 30). Pourtant il est comptรฉ, d’aprรจs l’รฉpรฎtre aux Hรฉbreux (11, 32), parmi les saints.
5. Le deuxiรจme livre des Maccabรฉes (14, 41) rapporte l’exemple de Razis qui se donna la mort, ยซ aimant mieux pรฉrir noblement que de tomber entre des mains criminelles et de subir des outrages indignes de sa noblesse ยป. Mais rien de noble et de courageux n’est illicite. Donc se tuer n’est pas illicite.
En sens contraire
Saint Augustin รฉcrit1 : ยซ C’est de l’homme que doit s’entendre le prรฉcepte : ยซย Tu ne tueras point.ย ยป Ni ton prochain par consรฉquent, ni toi-mรชme ; car c’est tuer un homme que se tuer soi-mรชme. ยป
Rรฉponse
Il est absolument interdit de se tuer. Et cela pour trois raisons :
1ยฐ Tout รชtre s’aime naturellement soi-mรชme ; de lร vient qu’il s’efforce, selon cet amour innรฉ, de se conserver dans l’existence et de rรฉsister autant qu’il le peut ร ce qui pourrait le dรฉtruire. C’est pourquoi le suicide va contre cette tendance de la nature et contre la charitรฉ dont chacun doit s’aimer soi-mรชme.
2ยฐ La partie, en tant que telle, est quelque chose du tout. Or chaque homme est dans la sociรฉtรฉ comme une partie dans un tout ; ce qu’il est appartient donc ร la sociรฉtรฉ. Par le suicide l’homme se rend donc coupable d’injustice envers la sociรฉtรฉ ร laquelle il appartient, comme le montre Aristote2.
3ยฐ Enfin la vie est un don de Dieu accordรฉ ร l’homme, et qui demeure toujours soumis a pouvoir de celui qui ยซ fait mourir et qui fait vivre ยป. Aussi quiconque se prive soi-mรชme de la vie pรจche contre Dieu, comme celui qui tue l’esclave d’autrui pรจche contre le maรฎtre de cet esclave, ou comme pรจche encore celui qui s’arroge le droit de juger une cause qui ne lui est pas confiรฉe. Dรฉcider de la mort ou de la vie n’appartient qu’ร Dieu seul, selon le Deutรฉronome (32, 39) : ยซ C’est moi qui fais mourir et qui fais vivre. ยป
Solutions
1. L’homicide est un pรฉchรฉ non seulement parce qu’il s’oppose ร la justice, mais parce qu’il est contraire ร la charitรฉ que chacun doit avoir envers soi-mรชme. De ce point de vue le suicide est un pรฉchรฉ par rapport ร soi-mรชme.
Mais il est encore pรฉchรฉ par rapport ร la sociรฉtรฉ et ร Dieu.
2. Celui qui dรฉtient l’autoritรฉ publique peut licitement faire pรฉrir un malfaiteur puisqu’il a le droit de le juger. Mais nul n’est juge de soi-mรชme. Par consรฉquent, il n’est pas permis ร celui qui dรฉtient l’autoritรฉ publique de se tuer pour n’importe quel pรฉchรฉ. Il peut cependant se livrer au jugement d’autres autoritรฉs.
3. Par le libre arbitre, l’homme est constituรฉ maรฎtre de soi-mรชme. C’est pourquoi il peut disposer de soi-mรชme dans tout le domaine de la vie soumis ร son libre arbitre ; mais le passage de cette vie ร une autre plus heureuse relรจve du pouvoir divin, non du libre arbitre de l’homme.
– Il n’est donc pas permis ร l’homme de se tuer pour passer ร une vie meilleure.
– Le suicide n’est pas non plus permis pour รฉchapper aux misรจres de la vie prรฉsente ; puisque, comme Aristote l’a montrรฉ3 : ยซ Le dernier des maux de cette vie, et de beaucoup le plus redoutable, c’est la mort. ยป Se donner la mort pour fuir les misรจres de l’existence prรฉsente est donc recourir ร un plus grand mal pour en รฉviter un moindre.
– Il n’est pas davantage permis de se tuer ร cause d’un pรฉchรฉ qu’on a commis. Soit parce que l’on se cause le plus grand prรฉjudice en se privant du temps nรฉcessaire pour faire pรฉnitence. Soit encore parce que la mise ร mort d’un malfaiteur n’est licite qu’aprรจs un jugement prononcรฉ par la puissance publique.
– Il n’est pas non plus permis ร une femme de se tuer pour รฉviter d’รชtre souillรฉe. Parce qu’elle ne peut pas commettre sur elle-mรชme le pire crime, le suicide, pour empรชcher autrui de commettre un crime moindre. En effet, il n’y a pas de crime chez une femme ร qui l’on fait violence, si elle refuse son consentement ; comme disait sainte Lucie : ยซ Le corps n’est souillรฉ que si l’รขme y consent. ยป Or il est รฉvident que le pรฉchรฉ de fornication ou d’adultรจre est moindre que l’homicide et surtout que le suicide ; ce dernier crime est le pire, puisque d’une part, on se nuit ร soi-mรชme, alors qu’on se doit le plus grand amour ; et que, d’autre part, il est le plus dangereux, puisqu’on n’a plus le temps de l’expier par la pรฉnitence.
– Enfin, il est encore interdit de se tuer dans la crainte de consentir au pรฉchรฉ. Car ยซ on ne doit pas faire le mal pour qu’il arrive du bien ยป ou pour รฉviter d’autres maux, surtout moindres et moins certains. Or, il n’est pas sรปr que l’on consentira plus tard au pรฉchรฉ. Car Dieu est assez puissant pour prรฉserver l’homme du pรฉchรฉ, quelles que soient les tentations qui l’assaillent.
4. D’aprรจs saint Augustin : ยซ Samson, qui s’est enseveli avec ses ennemis sous les ruines de leur temple, n’est exempt de pรฉchรฉ que parce qu’il obรฉissait ainsi ร l’ordre secret du Saint-Esprit qui, par lui, faisait des miracles. ยป Et il attribue le mรชme motif aux saintes femmes qui se donnรจrent la mort en temps de persรฉcution, et dont l’รglise cรฉlรจbre la mรฉmoire.
5. C’est un acte de la vertu de force de ne pas craindre de subir la mort pour le bien de la vertu et pour fuir le pรฉchรฉ. Mais si quelqu’un se tue pour รฉviter un chรขtiment, ce n’est lร qu’une apparence de force ; certains se sont tuรฉs en croyant agir avec courage, c’est le cas de Razis ; mais ce n’est pas lร une vertu de force authentique. C’est bien plutรดt le fait d’une รขme faible, incapable de supporter la souffrance. Aristote et saint Augustin l’ont montrรฉ tous deux.
Illustration de couverture : Pieter Brueghel l’Ancien, Le suicide de Saรผl, huile sur panneau de bois, 1562.





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