Somme Théologique

Thomas d’Aquin sur la nécessité de l’Incarnation

Nous allons maintenant commenter la première partie du Traité sur l’Incarnation, soit la Tertia Pars, question 1 à 26. Dans ce traité, nous allons voir jusqu’au plus petit détail ce que cela signifie pour Jésus que d’être à la fois Dieu et homme. C’est à la lecture de ce traité que je suis tombé amoureux de Thomas d’Aquin, et que j’ai découvert la Summa pour la toute première fois. Autant vous dire que c’est un petit retour aux sources.

  1. Convenait-il à Dieu de s’incarner ? Oui.
  2. L’Incarnation était-elle nécessaire à la restauration du genre humain ? Oui.
  3. Si l’homme n’avait pas péché, Dieu se serait-il incarné ? Non.
  4. Dieu s’est-il incarné principalement pour enlever le péché originel ou actuel ? Originel.
  5. Aurait-il convenu que Dieu s’incarne dès le commencement du monde ? Non.
  6. L’Incarnation aurait-elle dû être retardée jusqu’à la fin du monde ? Non.

Article 1 : Convenait-il à Dieu de s’incarner ?

Il apparaît de la plus haute convenance que par les choses visibles soient manifestés les attributs invisibles de Dieu. Le monde entier a été créé pour cela, selon l’Apôtre (Rm 1, 20) : « Les perfections invisibles de Dieu se découvrent à la pensée par ses oeuvres. » Mais, dit S. Jean Damascène, c’est par le mystère de l’Incarnation que nous sont manifestées à la fois la bonté, la sagesse, la justice et la puissance de Dieu:

sa bonté, car il n’a pas méprisé la faiblesse de notre chair;

sa justice car, l’homme ayant été vaincu par le tyran du monde, Dieu a voulu que ce tyran soit vaincu à son tour par l’homme lui-même, et c’est en respectant notre liberté qu’il nous a arrachés à la mort;

sa sagesse, car, à la situation la plus difficile, il a su donner la solution la plus adaptée; sa puissance infinie, car rien n’est plus grand que ceci : Dieu qui se fait homme.

Donc, contre les musulmans, nous affirmons qu’il convient à Dieu de s’incarner. Il est d’ailleurs intéressant de voir le débat entre Volusianus et Augustin à ce sujet :

Volusianus – « Il semble donc impossible que celui pour qui l’univers est comme rien, aille se cacher dans le corps vagissant d’un enfant, que ce Souverain s’absente si longtemps de son palais, et que tout le gouvernement du monde se transporte dans ce petit corps. »

Augustin – « La doctrine chrétienne ne comporte pas que Dieu, pour s’introduire dans la chair humaine, aurait délaissé ou perdu le gouvernement de l’univers, ni qu’il l’ait rétréci pour l’introduire dans ce corps fragile. Une telle conception vient de la pensée humaine, incapable d’imaginer autre chose que des corps. Dieu n’est pas grand par la masse, mais par la puissance. Si la parole de l’homme, en se propageant, est entendue tout entière et en même temps par beaucoup et par chacun, il n’est pas incroyable que le Verbe de Dieu, qui est éternel, soit tout entier partout à la fois. »

Article 2 L’incarnation était-elle nécessaire à la restauration du genre humain ?

Ce qui délivre le genre humain de la perdition est nécessaire au salut. Mais c’est ce que fait le mystère de l’incarnation divine selon S. Jean (3, 6) : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle. » Donc l’Incarnation était nécessaire au salut des hommes.

Thomas d’Aquin commence par distinguer deux nécessités :

  • La nécessité absolue : par exemple, il est nécessaire de manger pour vivre.
  • La nécessité pratique : il n’est pas absolument nécessaire de prendre un bateau pour faire le tour des océans. En théorie vous pouvez le faire à la nage. Par contre, nous sommes d’accord, il est nécessaire dans la pratique. C’est de cette nécessité là que relève l’incarnation.

Il n’était pas absolument nécessaire que Jésus s’incarne pour sauver le genre humain. En théorie, il « suffit » de satisfaire à la Justice de Dieu. Mais dans la pratique, Jésus était aussi nécessaire au salut de l’homme qu’un bateau est nécessaire pour traverser les océans.

Elle était nécessaire pour que nous progressions vers le bien (Toutes les citations –sauf indication contraire- sont d’Augustin) :

  1. Pour que l’on soit plus sûr que Dieu nous parle en personne : « Pour que l’homme marche avec plus de confiance vers la Vérité, la Vérité en personne, le Fils de Dieu, en assumant l’humanité, a constitué et fondé la foi. »
  2. Que notre espérance soit soulevée au maximum. « Rien n’était aussi nécessaire pour relever notre espérance que de nous montrer combien Dieu nous aimait. Quel signe plus évident pouvons-nous en avoir que l’union du Fils de Dieu à notre nature? »
  3. Que nous ayons un amour ardent. « Quel plus grand motif y a-t-il de la venue du Seigneur que de nous montrer son amour pour nous? » « Si nous avons tardé à l’aimer, maintenant au moins ne tardons pas à lui rendre amour pour amour »
  4. Pour que nous ayons un modèle de vie. Le fameux WWJD, que ferait Jésus ?  « L’homme, que l’on pouvait voir, il ne fallait pas le suivre; il fallait suivre Dieu, que l’on ne pouvait voir. C’est donc pour donner à l’homme un modèle visible par l’homme et que l’homme pouvait suivre, que Dieu s’est fait homme »
  5. Pour permettre la Béatitude dans la nature humaine. « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » [J’entends déjà les théosistes gratter à la vitre…]

L’Incarnation était nécessaire pour nous éloigner du mal :

  1. Pour ne plus envier le statut angélique des démons. « Si la nature humaine a été unie à Dieu au point de devenir une seule personne, que ces esprits mauvais et orgueilleux n’osent plus se préférer à l’homme sous prétexte qu’ils n’ont pas de chair. »
  2. Nous voyons toute la dignité de la nature humaine, et nous comprenons à quel point il ne faut pas la salir par le péché. « Dieu nous a montré la place éminente occupée par la nature humaine dans la création, par le fait qu’il est apparu aux hommes comme un homme véritable » et Léon : « Chrétien, reconnais ta dignité et, après avoir été uni à la nature divine, ne va pas, par une conduite honteuse, retourner à ton ancienne bassesse »
  3. L’incarnation détruit l’orgueil de l’homme : « la grâce de Dieu est mise en valeur pour nous, sans aucun mérite de notre part, chez le Christ homme »  «  L’orgueil de l’homme, qui est le plus grand obstacle à l’union avec Dieu, peut être réfuté et guéri par cette grande humilité de Dieu. » 
  4. Pour que Christ puisse faire le médiateur en faveur du genre humain et le délivrer ainsi du péché : « Cela devait se faire de telle sorte que le diable fût vaincu par la justice de l’homme Jésus Christ. » Léon : « La puissance assume la faiblesse, et la majesté la bassesse; ainsi ce qui convenait à notre guérison, l’unique médiateur entre Dieu et les hommes pouvait mourir d’une part, et ressusciter de l’autre. S’il n’avait pas été vrai Dieu, il n’aurait pas apporté le remède, s’il n’avait pas été vrai homme, il n’aurait pas offert un modèle »

Objection musulmane : Il suffit pour restaurer l’homme de satisfaire à la justice de Dieu. En effet, Dieu ne demande pas plus que ce que l’homme peut accomplir, et comme Dieu est miséricordieux, il est possible pour l’homme d’accéder à Dieu, malgré son péché. Pas de nécessité que Jésus s’incarne donc. Réponse de Thomas : L’homme peut effectivement satisfaire à la justice de Dieu, mais pas sous n’importe quelle condition : nous ne pouvons pas satisfaire nous-même 1. Parce qu’un peu de bien ne compense pas la corruption de toute notre nature. 2. Le péché est commis contre un Dieu de dignité infinie, ce qui exige une punition infinie. Il fallait donc qu’un Dieu-homme paie la satisfaction. Toute l’obéissance que nous lui rendons désormais « satisfait » à la justice de Dieu, mais c’est parce qu’il y a un médiateur qui s’occupe du reste.

Article 3 : Si l’homme n’avait pas péché, Dieu se serait-il incarné ?

Sur le texte de Luc (19, 10) : « Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu », Augustin affirme : « Donc, si l’homme n’avait pas péché, le Fils de l’homme ne serait pas venu. » Et sur cette parole (1 Tm 1, 5) : « Le Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs », la Glose affirme : « Il n’y a pas d’autre motif à la venue du Christ Seigneur que le salut des pécheurs. Supprimez la maladie, supprimez les blessures, et il n’y a pas de motif pour recourir aux remèdes. »

Thomas précise ici simplement que certes Dieu pouvait s’incarner même sans le péché, mais comme l’Ecriture lie toujours étroitement la raison de l’incarnation au salut des péchés, il n’y a pas lieu de dire autrement.

Article 4 : Dieu s’est-il incarné principalement pour enlever le péché originel ou le péché actuel ?

Péché originel : le péché d’Adam, la corruption de notre nature que nous héritons de nos pères, la tendance à pécher à notre tour.

Péché actuel : Le péché que nous commettons personnellement et volontairement.

 Il est dit (Jn 1, 29) : « Voici l’Agneau de Dieu, voici celui qui enlève le péché du monde. » Ce que Bède commente ainsi : « Ce qu’on appelle péché du monde, c’est le péché originel, qui est commun au monde entier. »

Thomas commence par dire que Jésus a bien enlevé tous les péchés du monde, originel comme actuels. Ou plus précisemment, sa satisfaction est suffisante (et non efficace) pour tous les péchés du monde – Oh tiens ! L’expiation limitée compatible avec Dordrecht !

Mais le péché le plus important que Jésus a enlevé, la racine qu’il a arraché en premier est bien le péché originel. Certes en « intensité », le péché actuel est plus grand que le péché originel, puisqu’il est volontaire et personnel. Ce n’est pas qu’une simple tendance, c’est un péché déjà tout réalisé. Mais en « extension », c’est le péché originel qui est le plus grand, parce qu’il est présent chez tout le genre humain et qu’il est au plus profond de notre nature, même chez ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de le pratiquer (comme les avortons ou les morts-nés). En ce sens, il est plus grand d’enlever le péché originel que le péché actuel, tout comme il est plus grand de sauver la nation toute entière que quelques personnes seulement.

Article 5 : Aurait-il convenu que Dieu s’incarne dès le début du monde ?

Paul écrit (Ga 4, 4) : « Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme. » Et la Glose nous dit que  » la plénitude des temps désigne le temps fixé par Dieu pour envoyer son Fils ». Or Dieu a tout fixé dans sa sagesse. C’est donc au temps le plus opportun qu’il s’est incarné. Et ainsi ne convenait-il pas qu’il se soit incarné au commencement du monde.

On vient de dire que l’Incarnation était liée à la mission de salut et de rachat des péchés. Donc il est évident qu’il n’était pas convenable pour le Fils d’être incarné dès la création, quand il n’y avait pas de péchés.

Mais il n’était pas non plus convenable d’être incarné juste après la Chute non plus :

  1. Pour qu’il soit manifeste que l’homme ne pouvait pas se sauver lui-même. Ainsi sur Ga 3.19, la Glose (=commentaire « officiel » de la Bible au XIIIe siècle) dit : « C’est par une haute prudence qu’après la chute de l’homme, le Fils de Dieu n’a pas été envoyé aussitôt. En effet, Dieu a d’abord laissé l’homme à son libre arbitre, afin de lui faire connaître ainsi les forces de sa nature. Puis, à cause de son incapacité, l’homme reçut la loi. Ensuite sa maladie s’aggrava, non par la faute de la loi, mais par celle de sa nature viciée; ainsi, connaissant sa faiblesse, il appellerait le médecin et rechercherait le secours de la grâce. »
  2. Pour qu’on passe de l’imparfait au parfait, qui est une œuvre meilleure qu’une simple « réparation expresse ». 1 Corinthiens 15.46 « « Ce n’est pas l’être spirituel qui paraît d’abord, c’est l’être naturel; le spirituel ne vient qu’ensuite. Le premier homme, qui vient de la terre, est terrestre, le second homme, qui vient du ciel, est céleste »
  3. Parce qu’il convient à la dignité de Christ de se faire attendre : La Glose commente Galates 4.4 « la plénitude des temps » ainsi : « Plus le juge à venir était éminent, plus devait être longue la suite des hérauts qui l’annonçaient. »
  4. Il ne fallait pas non plus attendre trop longtemps dans le déroulement de l’histoire humaine, pour que la foi ne s’atiédisse pas.  Car il est écrit (Mt 24, 12) : « L’amour du plus grand nombre se refroidira », et (Lc 18, 8) : « Quand le Fils de l’homme viendra, croyez-vous qu’il trouvera encore la foi sur la terre? « 

Article 6 : L’incarnation aurait-elle dû être retardée à la fin du monde ?

Il est écrit dans Habacuc (3, 2 Vg) : « Tu te révéleras au milieu des années. » Le mystère de l’Incarnation, qui devait révéler le Christ au monde ne devait donc pas être retardé jusqu’à la fin du monde.

Cela n’était pas convenable :

  1. Pour que la perfection humaine apportée par l’Incarnation soit comme une locomotive qui apporte le perfectionnement de l’humanité.
  2. « Si ce remède avait été retardé jusqu’à la fin du monde, la connaissance et le culte de Dieu, comme l’honnêteté des mœursauraient totalement disparu sur la terre. »
  3. « Ce retard n’était pas compatible avec la manifestation de la puissance divine, qui sauve l’homme de multiples façons : non seulement par la foi au Christ à venir, mais encore par la foi au Christ présent, et au Christ déjà venu. »

C’est donc prouvé, il y a une incarnation, aucune objection possible à cela. Nous verrons à partir de la question 2 le « comment » elle se fait. Délices métaphysiques à venir.

Mari, père, j'appartiens à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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