Chant,  Histoire de l'Église

Ode chantée au Seigneur par Théodore de Bèze, affligé d’une grave maladie

Voici une ode de Théodore de Bèze (1519-1605), publiée en 1598 à Genève chez Jacob Stoer. Le français a été modernisé pour faciliter la lecture.


Séché de douleur,
Tout cuit de chaleur
Seigneur tu me vois ;
Si te veuillé-je encore,
O Dieu que j’adore,
Louer une fois.

Le corps faible et lent
A la mort se rend ;
Mais en cet émoi
L’esprit plein de force
Tout joyeux m’efforce
De voler à toi.

Je meurs, dit le corps ;
L’âme dit, je sors
D’un corps entaché,
Où fus asservie ;
Fi de cette vie
Serve1 de péché.

Tout doute et peur
Fuyez de mon cœur ;
Grands sont mes forfaits ;
Mais la bonté sûre
De mon Dieu m’assure
Qu’il a fait ma paix.

Adieu ces bas lieux,
Je veux être mieux ;
Terre, prends le corps,
Jusqu’au temps qu’il faille
Que ce qu’on te baille
Ressorte dehors.

Adieu France, adieu,
Qui êtes le lieu
Qui premièrement
Au monde me vîtes
Et premier ouïtes
Mon gémissement.

O mon pays doux,
Je meurs loin de vous,
Voire et volontiers,
Puisqu’en toi (ô France)
Font leur demeurance2
Des Saints les meurtriers3.

Adieu mes amis,
Qui là êtes mis,
Et qu’on peut nommer
Pierres précieuses
Mais toutes bourbeuses,
Au fond de la mer.

Adieu région,
Nouvelle Sion,
Très heureuse, las !
Pourvu que connaisses,
Et bien tu reçusses
Les biens que tu as.

Adieu cœurs unis
Des pauvres bannis,
Qui seuls en ce temps,
Malgré tout ennui,
Passez cette vie
Heureux et contents.

Adieu vrais bergers,
Qui prompts et légers,
Veillez nuits et jours ;
Que Dieu vous bénisse,
Si qu’en paix unie
Demeuriez toujours.

Je vole devant,
Je vais m’élevant ;
Mon Dieu je te vois.
Et savez-vous quelles
J’appelle mes ailes ?
L’Espoir et la Foi.

Ainsi haut monté
Quand j’ai l’œil jeté
Sur ce monde bas,
Je m’ébahis comme
Pour moins qu’une pomme,
Tant vient de débats.

Le petit, s’il peut
Attendre où il veut,
Hausse son degré ;
Cil qui a chevance
Jamais ne s’avance
Assez à son gré.

Empereurs et Rois,
Avec leurs arrois
Du monde au travers
Font cruelle guerre.
Et pour peu de terre
Troublent l’univers.

Cours et châtelets
Résonnent de plaids,
Et cris odieux ;
L’un par sa vaillance
Du fer de sa lance
Veut ouvrir les cieux.

L’avare marchand
Les mers va cherchant,
Qui souvent lui font,
De son avarice
Très bonne justice,
L’abîmant au fond.

Foi et Vérité
Le monde ont quitté.
Pape et Cardinaux
Ont leur place prise.
O fausse prêtrise.
Sources de tous maux !

Je vois Mahommet,
Qui partout se met,
Et chiens et pourceaux
Plongés en l’ordure
D’ignorance obscure
Jusqu’aux museaux.

Et villes et champs
Sont pleins de méchants
Qui s’osent dresser
Encontre Dieu même.
O bonté suprême
Fais-les renverser !

O monde abêti,
O peuple abruti,
Qui son mal ne sent,
O terre altérée
O terre enivrée
Du sang innocent !

Las, Seigneur, tu sais
Que sous un tel fait
De méchanceté
La machine basse 4
Comme toute lasse
Crie liberté.

De ce monde tout
Ton Christ n’a qu’un bout,
Lui (dis-je) qui est
Droit Seigneur et Maître
Lui qui nous fait être
Tels comme il lui plaît.

Parmi tant d’assauts
Couvre tes troupeaux
De ta forte main ;
Déploie ton ire,
Renverse l’empire
Du grand loup Romain.

Tremblez donc pervers,
Tombez à l’envers ;
Dieu, le Dieu vivant,
D’une ire attisée,
Et toute embrasée
Vous va poursuivant.

Fondez éléments,
Tremblez fondements
Du monde l’appui ;
Rochers et montagnes,
Et plates campagnes,
Tremblez devant lui.

O qu’heureux je suis
Que laisser te puis,
Monde malheureux !
O sainte Parole,
Que vers toi je vole
D’un cœur désireux !

Tenant ces propos
Je sens un repos
Saisir mes esprits ;
Las faut-il revivre,
Au lieu de poursuivre
Mon vol entrepris ?

O Dieu, si tu veux,
Je sais que tu peux
Me tirer d’ici
Mais si pour cette heure
Tu veux que demeure,
Je le veux aussi.


  1. Adjectif féminin de serf, relatif à la servitude ou à l’esclavagisme[]
  2. Demeure[]
  3. La France est le pays des meurtriers de saints (Massacre de la Saint Barthélémy etc.)[]
  4. L’humain[]

Sauvé, mari, père, historien et passionné de théologie.

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