L’Église chez Calvin : Église visible et Église invisible
22 juin 2020

Nous nous sommes demandés à la fin de l’article précédent – dans lequel nous avions vu comment Calvin présentait l’Eglise comme remède à nos besoins et comme mère des croyants – si Calvin avait en vue l’Église visible ou l’Église invisible lorsqu’il s’appropriait le principe « hors de l’Église point de salut ». Dans cet article, nous allons donc nous arrêter sur cette distinction cruciale pour le Réformateur.

2. La distinction entre Église visible et Église invisible

Il ne s’agit pas de dire qu’il y aurait deux Églises bien distinctes : l’Église visible d’une part et l’Église invisible d’autre part. Au contraire, il n’y a qu’une seule et même Église. Il s’agit plutôt de dire que l’unique Église de Dieu peut être considérée sous deux angles ou aspects : un aspect visible et un aspect invisible.

a. L’Église invisible

(i) Définition de l’Église invisible

Commençons avec l’aspect invisible de l’Église : il s’agit de ce qu’est l’Église « telle qu’elle est en vérité, et en laquelle ne sont compris que ceux qui, par la grâce d’adoption, sont enfants de Dieu, et, par la sanctification de son Esprit, sont vrais membres de Jésus-Christ. » (IRC IV.1.7) L’Église, dans son aspect invisible, est ainsi le rassemblement de tous les croyants authentiques, la société des élus rassemblés par le lien de la foi comme Calvin le dit dans la Brève instruction chrétienne

Nous avons déjà vu la fontaine [de l’élection] dont sort l’Église, laquelle nous est ici proposée à croire, à cette fin que nous ayons confiance que tous les élus par le lien de la foi sont conjoints en une Église et société et en un peuple de Dieu duquel Christ notre Seigneur est le conducteur et prince et chef comme d’un corps, ainsi qu’en lui ils ont été élus avant la constitution du monde, afin qu’ils fussent tous assemblés au royaume de Dieu.

Cette Église invisible constituée des élus qui croient est donc l’Église telle que Dieu la voit. C’est pourquoi « il nous faut laisser à Dieu seul ce privilège de connaître son Église dont le fondement est l’élection » (IRC IV.1.2). Et c’est principalement dans cet aspect invisible que l’Église est l’objet de notre foi. Calvin l’explique ainsi :

Quand nous confessons au Symbole des Apôtres que nous croyons l’Église, cet article ne se rapporte pas seulement à l’Église visible, de laquelle nous avons maintenant à parler, mais aussi à tous les élus de Dieu, au nombre desquels sont compris ceux qui sont déjà trépassés. C’est pourquoi ce mot de croire y est mis, parce que souvent on ne pourrait pas noter à l’œil la différence qui est entre les enfants de Dieu et les gens profanes, entre son saint troupeau et les bêtes sauvages.

IRC, IV.1.2

Calvin explique ici qu’il est très difficile parfois de distinguer les enfants de Dieu (les membres de l’Église invisible) des autres, et que c’est pour cela que nous disons croire à l’Église : c’est une réalité de foi qui se trouve au-delà de ce que nos yeux peuvent percevoir.

Une remarque de vocabulaire à ce stade : Calvin souligne très fort qu’alors que nous croyons en Dieu le Père, et en Jésus-Christ et en l’Esprit saint, il ne faut pas dire que nous croyons en l’Église, en la rémission des péchés, en la vie éternelle. Calvin, en moyen français, enseignait qu’il fallait dire : « je crois l’Église, je crois la rémission des péchés, je crois la vie éternelle » – i.e. « je crois que Dieu m’incorpore à son Église, je crois que mes péchés sont remis, je crois que la vie éternelle m’est donnée ». En français moderne, la distinction faite par Calvin nécessite plutôt l’ajout de « à » : « je crois en Dieu le Père, en son Fils unique, et en l’Esprit saint, mais je crois à l’Église universelle, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair et à la vie éternelle.

(ii) Deux attributs de l’Église invisible : la catholicité et la sainteté

Nous disons donc croire à l’Église, et Calvin explique que cela se réfère principalement à l’Église dans son aspect invisible. Lorsqu’il expose le contenu de cette clause, Calvin s’exclame alors dans la Brève instruction chrétienne :

Cette société est catholique, c’est-à-dire universelle, car il n’y en a pas deux ou trois, mais tous les élus de Dieu dépendent d’un chef. Ainsi ils croissent comme en un corps, attachés l’un à l’autre dans une disposition semblable à celle d’un corps, étant vraiment faits un parce qu’ils vivent en une même foi, espérance et charité d’un même esprit de Dieu, et qu’ils sont appelés à un même héritage de vie éternelle.

C’est ici l’Église dans son aspect invisible qu’il appelle catholique, puisqu’il est question dans ce paragraphe des élus, de ceux qui sont vraiment faits un, appelés ensemble à un même héritage de vie éternelle. Il en est de même pour l’attribut de sainteté : « L’Église est aussi sainte, car tous ceux qui sont élus par l’éternelle providence de Dieu pour être adoptés comme membres de l’Église, sont tous sanctifiés du Seigneur par régénération spirituelle. » Or, si l’Église est sainte parce que les élus qui la composent sont sanctifiés par régénération spirituelle, c’est qu’il est question ici de l’Église dans son aspect invisible, constituée uniquement des élus.

(iii) L’Église invisible comme communion des saints

Le traitement est identique pour la communion des saints. Il s’agit de la communion que les élus ont entre eux, toujours dans la Brève instruction chrétienne :

Les mots communion des saints expliquent encore plus clairement quelle est cette Église : la communion des fidèles a pour effet que, de quelque don de Dieu que l‘un d’eux ait reçu, tous en sont de cette manière participants, bien que par la dispensation de Dieu, ce don soit particulièrement donné à un et non pas aux autres, tout comme les membres d’un même corps par quelque unité participent tous entre eux de toutes choses qu’ils ont, même s’ils ont chacun leur propriétés particulières et leurs diverses fonctions. Car (comme il a été dit) tous les élus sont assemblés et formés en un corps. Or nous croyons à la sainte Église et à sa communion de telle sorte qu’assurés par ferme foi en Christ nous avons confiance que nous en sommes membres.

Là encore, la communion des fidèles ou des saints est celle des élus assemblés et formés en un corps, i.e. l’Église dans son aspect invisible, caractérisé par une ferme foi en Christ.

Calvin, au moment où il écrit la Brève instruction chrétienne n’est pas encore pleinement un homme d’Église : il vient tout juste de commencer son travail en l’Église de Genève, et son accent porte alors presque unilatéralement sur l’Église invisible – et cela se comprend aisément face aux prétentions de l’Église catholique romaine, affirmant que l’Église visible est définie comme tout ce qui est en communion avec l’évêque de Rome, et que c’est là l’Église véritable ! Et Calvin dit « non ! ». L’Église telle qu’elle est en vérité est celle que Dieu voit : l’assemblée invisible de ceux qui croient en Jésus-Christ et qui écoutent sa voix. Et Calvin met donc alors fortement l’accent sur l’Église invisible.

Lorsque son ministère ecclésial se développe, les choses changent alors : Calvin met de plus en plus l’accent sur l’Église visible, et c’est d’ailleurs pourquoi quasiment tout le livre IV de l’Institution est consacré au thème de l’Église visible. C’est à cette notion qu’il nous faut maintenant venir.

b. L’Église visible

(i) Définition de l’Église visible

Après avoir défini l’aspect invisible de l’Église dans les deux articles précédents, il nous faut maintenant en venir à ce que Calvin entend par l’expression « l’Église visible ». Calvin la définit comme :

[…] toute la multitude des hommes, laquelle étant éparse en diverse régions du monde, fait une même profession d’honorer Dieu et Jésus-Christ, a le baptême pour témoignage de sa foi, en participant à la cène affirme avoir unité en doctrine et charité, est consentante à la Parole de Dieu, dont elle veut garder la prédication, suivant le commandement de Jésus-Christ.

IRC, IV.1.7

Autrement dit, là où il y a la profession d’aimer Dieu, là où il y a le baptême et la cène, et la prédication de la Parole de Dieu, là, estime Calvin, il y a Église, i.e. dans son aspect visible. L’Église visible, c’est l’Église telle que nous la voyons, et telle que le monde peut la voir. C’est l’Église concrète, expérimentale, qui s’offre aux regards chaque fois qu’elle s’assemble.

(ii) Un accent croissant sur l’Église visible dans la pensée de Calvin

Si Calvin, contre le catholicisme, a d’abord mis l’accent sur l’aspect invisible de l’Église, son ministère ecclésial et ses controverses avec certains protestants spiritualistes l’ont amené à mettre de plus en plus l’accent sur son aspect visible. Ainsi, en 1537, il parle clairement de l’Église invisible lorsqu’il écrit dans la Brève instruction chrétienne

Nous devons donc croire que par la divine libéralité, le mérite de Christ intercédant, la rémission des péchés et la grâce nous sont accordées, à nous qui sommes appelés et insérés au corps de l’Église. Aucune rémission des péchés ne nous est donnée d’une autre source ou par d’autres moyens : car hors de cette Église et de cette communion des saints, il n’y a pas de salut.

Dès l’édition suivante de l’Institution chrétienne, et jusque dans l’édition finale de 1559, Calvin applique en revanche désormais la fameuse sentence « hors de l’Église point de salut » non plus à l’Église invisible mais bien à l’Église visible : « Mais parce que maintenant mon intention est de parler de l’Église visible, apprenons […] combien la connaissance nous en est utile, voire nécessaire, d’autant qu’il n’y a nulle entrée en la vie permanente, sinon que nous soyons conçus au ventre de cette mère […]. » C’est de l’Église visible que Calvin parle ainsi ! Et il ajoute immédiatement : « Il est aussi à noter que, hors du giron de cette Église, on ne peut espérer la rémission des péchés. » (IRC IV.1.4)

« Hors de l’Église » visible, donc, « point de salut ! » Nous retrouvons là l’énoncé initial que nous cherchons à élucider, avec un élément de difficulté en plus : en quoi l’Église visible est-elle nécessaire au salut selon Calvin ? C’est l’énigme qu’il faudra élucider dans les prochains articles de cette série.

Illustration : plafond de la chapelle des Maccabées, cathédrale Saint-Pierre de Genève.

Pierre-Sovann Chauny

Pierre-Sovann est professeur de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, à Aix-en-Provence. Il s'intéresse particulièrement à la doctrine des alliances, à l'interprétation des textes eschatologiques, à la scolastique réformée, aux prolégomènes théologiques et aux bons vins. Il est l'heureux époux d'une femme extraordinaire et père de deux enfants formidables.

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Dans les Églises où est récité le Symbole des Apôtres, les chrétiens récitent d’une traite qu’ils croient « à l’Église, à la communion des saints, à la rémission des péchés… » Et s’il est vrai que le croyant protestant perçoit assez intuitivement comment le thème de l’Église et celui de la communion des saints peuvent être traités ensemble (puisque la théologie protestante définit précisément l’Église comme la communauté des saints ou des fidèles, c.-à-d. des croyants), il lui est en revanche difficile à première vue de voir un lien immédiat entre l’Église et la communion des saints d’une part, et la rémission des péchés d’autre part.
Ce n’était pas le cas de Jean Calvin. Celui-ci, dans l’un de ses premiers écrits, sa Brève Instruction Chrétienne (1537), à la fin de son explication de ce qu’il faut comprendre par la clause « Je crois à la rémission des péchés », lie ensemble ces trois expressions de la manière suivante : « nulle rémission des péchés n’est donnée d’ailleurs ni par autre moyen, ni à d’autres [que ceux qui en font partie], vu qu’hors de cette Église et communion des saints, il n’y a point de salut. » Calvin énonce ici le caractère ecclésial de la rémission des péchés : c’est dans l’Église seulement que les péchés sont pardonnés. Une telle affirmation peut étonner de la part d’un des pères fondateurs du protestantisme. Comment la comprendre ?

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