Thomas d’Aquin sur la procession des personnes divines
23 juin 2020

Après le commentaire et la vulgarisation du début de la Troisième Partie de la Somme Théologique de Thomas d’Aquin, je suis arrivé à une partie qui n’avait pas besoin d’être vulgarisée, car elle était déjà facile à comprendre. Je reviens donc après quelques semaines de repos à la vulgarisation d’un traité que je n’avais pas osé aborder à l’époque : le traité sur la Trinité, qui correspond à la Prima Pars, Questions 27 à 43. Nous allons petit à petit vulgariser et présenter la vision thomiste de la Trinité, un dogme qui est aujourd’hui très abordé et très souvent traité. Aujourd’hui, la ST I, Q27 :

  1. Y-a-t-il une procession en Dieu ? Oui.
  2. Y-a-t-il en Dieu une procession qu’on puisse appeler génération ? Oui.
  3. Outre la génération, peut-il y avoir une autre procession en Dieu ? Oui.
  4. Cette autre procession peut-elle s’appeler génération ? Non.
  5. N’y a-t-il en Dieu que ces deux processions ? Oui.

Article 1 : Y-a-t-il une procession en Dieu ?

Cela signifie : y-a-t-il quelque chose qui arrive « à l’intérieur » de Dieu, tout comme une pensée procède de notre âme ?

le Seigneur dit en S. Jean (8, 42) : “ Je suis sorti de Dieu. ”

Thomas commence par écarter deux fausses compréhensions de la procession :

  • L’erreur d’Arius qui disait que le Fils procédait du Père comme « un effet procède de sa cause ». En clair : Le Fils est la première créature du Père. Le problème est que le Fils n’est pas une œuvre extérieure au Père, comme le montre les versets que Thomas cite : « nous sommes dans le Vrai, en son Fils Jésus–Christ. C’est lui le vrai Dieu et la vie éternelle. » (1 Jean 5.20) et pour le Saint Esprit : « Votre corps est le sanctuaire de l’Esprit saint qui est en vous et que vous tenez de Dieu » (1 Corinthiens  6.19) sachant que seul Dieu a un sanctuaire.
  • L’erreur de Sabellius était plutôt de regarder la procession comme « la cause procède en son effet ». C’est-à-dire que le Fils est à la ressemblance de quelque chose qui est sa cause. Par exemple, Sabellius disait que le Fils s’appelle le Fils à cause de la Vierge.

Le problème de ces deux approches est qu’elles conviennent à des mouvements extérieurs (ad extra) à Dieu. Or il existe aussi des actions intérieures (ad intra) comme par exemple notre pensée procède de notre être, sans pour autant s’étendre à l’extérieur de nous. C’est cela que la tradition universelle appelle procession.

Article 2 : Y-a-t-il en Dieu une procession qui s’appelle génération ?

on lit dans le Psaume (2, 7) : “ Je t’ai engendré aujourd’hui. ”

La génération (ou engendrement) c’est la procession du Verbe (ou Parole) en Dieu. Pour le comprendre il faut d’abord bien définir ce qu’est un engendrement ou génération :

  • Le passage du non-être à l’être.
  • « L’origine qu’un vivant tire de son principe conjoint » c’est-à-dire la naissance. Pour qu’une chose soit engendrée par une autre, il est très important qu’il y ait de la ressemblance : un cheveu n’est pas engendré par notre corps parce qu’il n’est pas de même nature que le corps tout entier. Il faut que l’être qui est engendré par le premier soit de même espèce que le premier. Un homme par un homme, un cheval par un cheval, un « vrai Dieu de Vrai Dieu » (Nicée).

La procession de notre propre verbe (c’est-à-dire : notre propre pensée) n’est pas un engendrement, même si nous disons parfois que nous avons engendré un livre ou un article. Il manque la ressemblance spécifique entre notre pensée et nous-même.

Mais en Dieu il n’en est pas ainsi, comme on l’a argumenté dans la Question 14 article 4. Dieu est sa propre pensée. En nous elle n’est qu’une vapeur, mais pour le Seigneur elle est son propre être. Autrement dit : nous avons bien un point d’origine (Dieu) et une ressemblance spécifique.

La connaissance que Dieu a, c’est Dieu le Fils. Cet acte de connaissance et de pensée, c’est l’engendrement du Fils. C’est ainsi que « au commencement était la Parole ; la Parole était auprès de Dieu ; la Parole était Dieu. Au commencement la Parole était auprès de Dieu » (Jean 1.1)

En revanche, comme vous l’avez compris dans la distinction plus haut, cela ne veut pas dire que Dieu le Fils a un début dans le temps : il suffit qu’il ait un point d’origine dans le Père, et qu’il lui ressemble spécifiquement, qu’il soit « vrai Dieu de vrai Dieu ».

Article 3 : Outre la génération, peut-il y avoir une autre procession en Dieu ?

on lit en S. Jean que le Saint-Esprit procède du Père (15, 26), et qu’il est lui-même distinct du Fils (14, 16) : “ Je prierai mon Père et il vous enverra un autre Paraclet.”. Il y a donc en Dieu une autre procession que la procession du Verbe.

Il est possible qu’il y ait en Dieu deux processions, puisque dans une nature intellectuelle (comme celle des hommes ou des anges) il y a deux mouvements internes (ou processions) : l’intellect qui connaît, et la volonté qui est portée vers l’objet de son désir. Nous venons de voir que l’engendrement du Fils est l’acte de l’intellect de Dieu (c’est pour cela qu’on l’appelle aussi la Sagesse de Dieu).

Il reste l’acte d’amour de Dieu. Voilà la procession du Saint Esprit.

Article 4 : La procession de l’amour en Dieu peut-elle s’appeler génération ?

Du coup, vu que le Saint Esprit procède de Dieu et que le Fils procède aussi de Dieu, ce sont deux engendrements, non ?

s’il en était ainsi, le Saint-Esprit qui est le terme de cette procession d’amour, serait engendré : or S. Athanase le nie : “ Le Saint-Esprit vient du Père et du Fils ; non qu’il soit fait, ni créé, ni engendré [par eux], mais il en procède. »

Nous venons de dire que contrairement à Dieu le Fils, le Saint Esprit est une procession de volonté (plus précisément « une procession d’amour »). Or une pensée ressemble à ce qui est l’objet de ses pensées. Si donc Dieu pense à lui-même, il engendre une pensée qui est une sorte de second lui-même, et voilà le Fils.

Mais la Volonté ne fonctionne pas ainsi, elle est portée vers, ou bien inclinée vers son objet. Il y a bien une procession, mais il n’y a pas le critère de ressemblance qui permet de dire que c’est un engendrement. Les anciens refusent généralement de nommer plus précisément cette sorte de procession, et se contentent de dire que le Saint Esprit procède du Père et du Fils. Tout au plus, on rencontrera « spiration » pour désigner cette procession particulière.

Maintenant nous comprenons mieux pourquoi le Saint Esprit existe tout entier pour nous faire porter les yeux vers le Christ, qui est l’image parfaite du Père. Puisqu’il procède de l’amour du Père pour le Fils, il n’y a aucune raison qu’il attire l’attention sur lui-même, puisqu’il est au contraire tout entier issu de la Volonté de Dieu, qui est portée vers Jésus. Il n’est donc pas hérétique de prier le Saint Esprit, mais pourquoi irais-je dire à mon Père : « Ô Amour paternel, accorde moi… » alors que nous sommes encouragés à diriger nos prières vers le Père directement ?

Article 5 : N’y a-t-il en Dieu que ces deux personnes ?

 ils sont deux seulement qui procèdent en Dieu : le Fils et le Saint-Esprit. Il n’y a donc en lui que deux processions.

Nous avons dit que Dieu étant de nature intellectuelle, il n’y a que deux processions ad intra qui sont capable de faire procéder des personnes en conséquence : l’intellection (=comprendre, connaître) et le vouloir. Il n’y a donc pas lieu de chercher d’autres personnes au-delà du Fils et du Saint-Esprit qui procèdent respectivement de l’intellection et du vouloir de la Nature Divine.

Etienne Omnès

Mari, père, appartienT à Christ. Les marques de son salut sont sa confession de foi et les sacrements qu'il reçoit.

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Si jamais vous confondez essence/nature divine et les personnes/hypostases divines, voici ce qui moi m’a aidé à comprendre, et qui découle de cette question :

La nature divine, c’est Dieu considéré de façon abstraite. C’est la définition ou l’idée de Dieu.
Les personnes divines, c’est le Dieu réel et concret que nous expérimentons et connaissons. Il n’y a aucun moment où vous avez affaire à « Dieu » en tant que nature. Le Dieu concret qui agit dans l’histoire ce sont les trois personnes de la Trinité qui agissent de façon indivise.

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