A-t-on le droit de déduire des choses de la Bible ?
26 avril 2018

Ce n’est pas la première fois, au cours d’un débat (théologique ou non) que j’entends « oui, mais ça c’est une déduction », avec le sous-entendu qu’une déduction serait quelque chose de peu sûr ou de douteux. Pourtant les théologiens réformés ont toujours maintenu par le passé qu’une déduction valide à partir d’un texte de la Bible était aussi vraie qu’une déclaration explicite de l’Écriture.

Cela vous parait étrange ? La raison en est simple : aujourd’hui, nos cursus universitaires ne nous apprennent plus à faire la distinction entre une déduction valide et une déduction fumeuse et inexacte. Du coup, on est un peu perdu devant une déduction, on ne sait pas vraiment si elle est exacte et, soit on rejette une déduction valide, soit on accepte une déduction invalide.

Deux exemples

Prenons un exemple tout simple pour expliquer comment une déduction peut-être aussi certaine qu’une affirmation explicite :

Affirmation explicite numéro 1 : Les hommes sont mortels
Affirmation explicite numéro 2 : Socrate est un homme
Déduction logique et nécessaire : Socrate est mortel

Dans notre exemple, refuser l’affirmation « Socrate est mortel » sous prétexte que « c’est une déduction » n’aurait aucun sens. Pourquoi ? Parce qu’une bonne déduction ne fait que mettre en lumière ce qui est déjà contenu dans les premières affirmations (que nous appelons « prémices » en logique). Autrement dit, une déduction n’a pas pour but d’apporter une nouvelle vérité mais de dévoiler la vérité qui est implicite dans les prémices.

Cela est vrai aussi en théologie :
Prémice 1 : Dieu est Un
Prémice 2 : Trois personnes sont Dieu : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Prémices 3 : Le Père n’est pas le Fils ni l’Esprit, Le Fils n’est pas le Père ni l’Esprit, l’Esprit n’est pas le Père ni le Fils.
Déduction logique et nécessaire : Dieu est Un dans son Être, Trois dans ses personnes. (Doctrine de la Trinité).

Ainsi, une déduction valide à partir du texte biblique est aussi vraie qu’une déclaration explicite de la Bible. Il faut « simplement » apprendre à faire des bonnes déductions et savoir les reconnaitre.

Apparté : Systématique vs. Exégèse ?

L’Exégèse est une discipline théologique qui a pour but d’expliquer le sens du texte biblique ou d’un texte biblique en particulier.

La Théologie systématique a pour but de présenter les vérités bibliques d’une façon cohérente et ordonnée en thèmes et catégories.

La tendance moderne à la surspécialisation des disciplines dans tous les domaines académiques, a conduit à un phénomène plutôt unique dans l’histoire de l’Église : les exégètes ne sont plus forcément systématiciens et inversement.

Jusque là, le problème n’est pas très grand, mais si nous rajoutons à cela le rejet de la déduction logique nous obtenons des exégètes qui conçoivent leur tâche comme séparée de la déduction dogmatique, c’est-à-dire de la systématique.

Au contraire, la systématique est une exégèse ! La systématique explique le sens du texte biblique en le présentant de façon organisée. Un bon exégète est un bon systématicien et inversement. Je vous laisse « déduire logiquement » ce qui arrive si nous ne formons plus en logique les exégètes ou si nous négligeons l’exégèse chez les systématiciens : nous obtenons de mauvais systématiciens et de mauvais exégètes.

« La systématique est une exégèse », cela est vrai dans 2 sens. Premièrement parce que la finalité de l’exégèse est la systématique. Le but de l’exégèse n’est pas de paraphraser le texte biblique mais de l’expliquer. La systématique est l’aboutissement de ce projet car elle explique le texte en en dégageant les thèmes principaux et en détaillant leur liens logiques. Deuxièmement, la systématique est une exégèse car elle est présupposée dans l’exégèse. C’est ce que nous appelons l’analogie de la foi : quand nous expliquons le sens d’un texte, nous devons le faire en ayant en tête tout le « système de doctrine » présenté par les autres textes bibliques.

Prenons exemple sur nos pères dans la foi : Jean Calvin, qui peut être considéré comme le père de l’exégèse moderne, était très systématique dans son Institution. Certains opposent artificiellement Calvin, qui parlerait en langage clair, et les « scolastiques » qui eux utiliseraient la déduction et les distinctions philosophiques. Comme je l’ai dit, c’est une opposition artificielle. Du temps de Calvin, tous les théologiens savaient distinguer entre une cause efficiente, une cause matérielle, une cause instrumentale et une cause finale. Regardons comment Calvin, l’exégète, fait usage de ces causes pour parler de notre salut :

À l’examen des quatre causes envisagées par les philosophes, nous n’en trouvons pas une seule qui convienne aux oeuvres, lorsqu’il est question de notre salut.

-L’Ecriture enseigne partout que la cause efficiente de notre salut est la miséricorde de notre Père céleste et l’amour gratuit qu’il a éprouvé pour nous.

-La cause matérielle, selon l’Écriture, est l’obéissance de Christ, par laquelle il nous a acquis la justice.

-À propos de la cause dite instrumentale (ou formelle), que dirons-nous qu’elle est, sinon la foi ? Jean a rassemblé ces trois causes dans la phrase Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle » (Jean 3:16).

-La cause finale, pour l’apôtre Paul, est la démonstration de la justice de Dieu et la glorification de sa bonté (Romains 3.26).

Institution, III, XIV, 17.

Notons comment Calvin parle de ces causes. Ce sont des causes envisagées par les philosophes (Aristote) mais néanmoins, pour Calvin, l’Écriture utilise ces causes « l’Ecriture enseigne partout que… ». Autrement dit, pour une bonne exégèse de nombreux textes de l’Écriture et surtout pour les relier d’une façon cohérente, il faut connaître certaines distinctions philosophiques, par exemple distinguer les types de causes.

Geehardus Vos, qui est le père de la théologie biblique, explique que la théologie biblique, à mi-chemin entre systématique et exégèse, n’est pas « plus biblique » que la systématique, elles ont le même contenu :

[La Théologie Biblique] diffère de la Systématique non pas en étant plus biblique, ou en adhérant plus fortement aux vérités de l’Écriture, mais en ce que son principe d’organisation du matériel biblique est historique plutôt que logique.

Biblical Theology, Preface.

Dois-je rappeler ici que Geehardus Vos est aussi l’auteur d’une systématique en 5 volumes ?

Ainsi, le rejet de la logique de façon générale en théologie ne peut conduire qu’à des déclarations floues, ne sachant pas, par exemple, distinguer les causes. Et le rejet de l’exégèse en systématique conduit à une théologie qui n’écoute plus la Bible.

Ce problème n’est pas propre à la théologie. Dans mon domaine d’étude, la médecine, le manque de formation en logique conduit des médecins à se faire avoir par des études pharmaceutiques qui tirent des conclusions invalides et à accepter des médicaments risqués.

En physique, par exemple, des physiciens aussi brillant que Stephen Hawking peuvent dire des absurdités logiques. Celui-ci a par exemple écrit « Puisque la loi de la gravité existe, alors le monde a pu se créer à partir de rien » (The Grand Design, 2010), ne se rendant pas compte que la loi de la gravité n’est pas « rien ». Ainsi, en physique moderne, le « rien » est défini comme « un champ de variation quantique ». On peut mettre tous les mots compliqués qu’on veut, on peut injecter tout notre savoir moderne et surspécialisé, quand on définit « rien » comme étant « quelque chose », on dit quelque chose d’absurde.

Retour au sujet et conclusion

Tout comme dans le domaine académique il est désastreux de voir l’érosion d’une formation solide en logique, de même en exégèse il est désastreux de rejeter les déductions dogmatiques valides. Cela conduit à nier des vérités qui se trouvent dans le texte et qui n’attendent qu’à être mise en lumière : cela conduit à une mauvaise exégèse.

Mais le problème est en fait double, non seulement ce rejet mène à nier des vérités implicites dans le texte mais aussi à accepter des déductions invalides. En effet, en pratique il est impossible d’éviter de faire des déductions. C’est un peu comme ceux qui veulent éviter de faire de la théologie mais qui continuent néanmoins à affirmer des choses sur Dieu : ils font de la théologie, mais de la mauvaise. De même celui qui « rejette » les déductions risquent de faire de mauvaises déductions.

Ainsi, il est nécessaire que celui qui veut faire de la théologie (ou tout autre discipline scientifique) se forme ou soit formé à la logique, à la compréhension des prémices, aux différentes formes de raisonnements, aux distinctions de causes, aux déductions et distinctions valides. Il est nécessaire d’avoir une bonne systématique pour avoir une bonne exégèse. Et il est donc nécessaire d’être au fait des distinctions philosophiques et logiques utilisées en systématiques pour ne pas dire des absurdités logiques en exégèse. Tout comme en physique, on peut injecter tout le savoir moderne sur le contexte historique, le sens du grec, etc. si on dit des choses opposées à la logique, ce que l’on dit est platement faux.

Si nous tracions une « flèche de la théologie », à gauche nous trouverions l’Exégèse, puis la Théologie Biblique, puis la Théologie Systématique à droite. Il peut être utile de distinguer ces disciplines, mais certainement pas de les séparer ni d’opposer « déduction dogmatique » et « exégèse » comme si l’un était plus proche du texte et l’autre plus enclin à la spéculation toute humaine.

P.S. : Paul le scolastique ?

L’usage de la déduction n’est pas uniquement un procédé extra-biblique, nous voyons un peu partout dans la Bible une telle façon de parler. Nous pensons par exemple à Paul en 1 Corinthiens 15:1-28 qui présente le syllogisme suivant aux Corinthiens pour montrer l’absurdité qu’il y a dire « Il n’y a pas de résurrection des morts » :

Prémice 1 : Il n’y a pas de résurrection des morts
Prémice 2 : Christ est mort
Conclusion 1 : Christ n’est pas ressuscité

Prémices 3 : La résurrection de Christ nous sauverait de nos péchés
Prémices 4 : Christ n’est pas réssuscité
Conclusion 2 : Vous êtes encore dans vos péchés.

Puisque que les conclusions 1 et 2 sont absurdes, alors les Corinthiens doivent aussi admettre que les prémices sont absurdes et arrêter de dire que les morts ne ressuscitent pas.

 
 

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants et sont moniteurs de la méthode Billings.

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