Le Saint-Esprit parle-t-il aujourd'hui ?
15 mai 2018

Article d’un auteur invité, Calvinyps


Dans la foi protestante évangélique, le principe qui guide la compréhension de la révélation divine a toujours été que l’autorité suprême en matière de religion est la Bible. Les évangéliques ont, historiquement, toujours abordé cette question sous l’angle de l’oeuvre du Saint-Esprit de sorte que l’affirmation suivante était caractéristique du monde évangélique : “Le Dieu vivant et vrai, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est le chef de son Eglise, n’est pas muet. Il parle, et parle clairement, par son Esprit au moyen de sa parole écrite, la Bible”.

Pour cette raison, et comme l’auteur de l’épître aux Hébreux le dit si bien, nous devons considérer l’Ecriture avec attention et se garder “de refuser d’entendre celui qui parle” (Héb 12.25).

Telle est en tout cas la position de ceux qui se sont traditionnellement identifiés comme évangéliques et il s’agit de ma propre compréhension de ce qu’est la Bible en tant que réformé évangélique. Certains évangéliques, cependant, ont ajouté à cette position une affirmation supplémentaire. Il est extrêmement important que nous comprenions cette affirmation supplémentaire et l’effet que celle-ci a sur la pensée et la pratique évangélique actuelle.

Cette affirmation supplémentaire énonce que Dieu parle aussi à son peuple en utilisant d’autres moyens que la Bible, même s’il ne dit par ces moyens jamais rien qui soit en contradiction avec elle. Enoncé d’une façon si nuancée, peu d’évangéliques de nos jours remettrait en question la validité d’une telle affirmation. Après tout, si rien de ce que Dieu puisse dire aujourd’hui par d’autres moyens que la Bible ne contredit ce qu’il a déjà dit dans les Ecritures, où pourrait être le problème ? Eh bien, le problème est de savoir si, oui ou non, Dieu parle à son peuple par d’autres moyens que la Bible. Autrement dit, cette affirmation supplémentaire n’est-elle pas en contradiction avec les Ecritures elles-mêmes ? Dieu a-t-il enseigné à son peuple dans la Bible qu’il devrait entendre ses paroles orales et écrites ? Ce nouveau point de vue ne menace-t-il pas la doctrine historique du protestantisme de la suffisance et de l’irrévocabilité de l’Ecriture ?

Au cas où quelqu’un serait un peu trop certain d’avoir les bonnes réponses à ces questions, il nous faut considérer les choses de la façon suivante : si nous nions que Dieu parle aujourd’hui par d’autres moyens que la Bible, sommes-nous, comme le disent certains, en train d’éteindre l’Esprit (1 Thess 5.19) ? Jack Deere, un ancien professeur du Dallas Theological Seminary qui est pourtant un bastion du cessationisme, écrivit même ceci :

Afin d’accomplir les objectifs les plus élevés de Dieu pour nos vies, nous devons être capables d’entendre sa voix aussi bien dans la parole écrite que dans la parole fraichement prononcée des cieux… Satan a bien compris combien il était important pour les chrétiens d’entendre la voix de Dieu et nous attaque donc dans ce domaine de diverses manières. Une de ces offensives les plus réussies a été de développer une doctrine qui enseigne que Dieu ne parle aujourd’hui plus que par la parole écrite. Cette doctrine est en fin de compte démoniaque même si les théologiens chrétiens l’ont reprise à leur compte.

Si les personnes qui pensent comme Deere ont raison, si la Bible enseigne effectivement à l’Eglise à entendre la voix de Dieu à la fois à travers ses propres pages et dans les mots “fraîchement prononcés des cieux” alors ceux qui n’adhèrent pas à une telle position sont au mieux coupables d’éteindre l’Esprit, et sont au pire en train de refuser d’écouter la voix même de Dieu.

Après avoir donné les enjeux du sujet, je vais maintenant examiner certains des arguments principaux qui en ont conduit d’autres à affirmer que Dieu parle toujours aujourd’hui par d’autres moyens que la Bible. Autrefois, seuls les enseignants pentecôtistes et charismatiques défendaient une telle position, et il s’agit là d’une des caractéristiques distinctives de leur théologie. Mais depuis quelques années, des enseignants issus de milieux non-pentecôstes et non-charismatiques ont commencé à défendre cette opinion. C’est à leurs arguments que nous prêterons ici le plus d’attention, et en particulier à ceux de Wayne Grudeme et de Jack Deere.

I. Définissons nos termes.

Que veut-on dire lorsqu’on pose la question “Le Saint-Esprit parle-t-il aujourd’hui ?”. La réponse classique à cette question énonce que le Saint-Esprit parle aujourd’hui par la Bible. Deux autres sortes de réponses sont possibles.

Certains utilisent l’expression “le Saint-Esprit parle” pour signifier, par abus de langage à notre avis, que Dieu guide son peuple par son Esprit en faisant appliquer sa parole écrite au moyen d’encouragements, d’impressions, d’intuitions, etc. La plupart des enseignants non-pentecôtistes et non-charismatiques qui donnent cette réponse ont expliqué ces expériences plus ou moins intuitives comme étant le fait d’une oeuvre d’illumination, de direction et de conviction de l’Esprit. Quelques uns parmi eux vont même jusqu’à dire que, chez ceux qui ont des prédispositions psychologico-spirituelles à cela, ces expériences peuvent être accompagnés de visions ou de voix. Pour ces théogiens, ces expériences sont cependant soigneusement distinctes de l’oeuvre de révélation de l’Esprit. Ainsi, et même si l’illumination et la direction de l’Esprit peut parfois passer par des phénomènes telles que des impressions ou des intuitions, ces phénomènes ne sont pas spécifiquement considérés comme faisant partie des dons bibliques de révélation tels que la prophétie, les langues et ce qui va avec, comme les visions, les rêves et les voix. Il faut noter que cette notion d’oeuvre d’illumination existe de façon historique au sein du protestantisme classique, notamment chez les puritains, et que de ce fait la possibilité de communications surnaturelles existe au sein d’une théologie réformée cessationiste – mais dans ce cas, Dieu ne communique rien d’autres que ce que nous comprendrions de la Bible si nous la comprenions bien.

Pour d’autres, bien sûr, l’utilisation de la phrase “le Saint-Esprit parle aujourd’hui” veut dire que Dieu dirige et guide son peuple en lui donnant des paroles de direction exactement de la même manière qu’à l’époque biblique (par ex. des visions, des voix, des prophètes, des anges, etc.). Comme le dit Deere : “Dieu peut donner et donne vraiment aujourd’hui des paroles personnelles de direction aux croyants qu’on ne peut trouver dans la Bible. Je ne crois pas qu’il donne des paroles de direction qui contredisent la Bible, mais des paroles de direction qui ne s’y trouvent pas”. Pour Deere, le simple fait que Dieu a utilisé autrefois diverses manières pour parler à son peuple suffit pour établir que Dieu parle de la même manière aujourd’hui.

Par exemple, Deere note que dans l’Ancien Testament “Dieu parlait à ses enfants… au moyen de voix audible, de rêves et de visions, de circonstances et de toisons, d’impressions intérieures, de prophètes, d’ange et de l’Ecriture”. En ce qui concerne les Evangiles, Deere explique qu’un “des éléments essentiels du ministère de Jésus était qu’il ne faisait que ce qu’il avait vu de son Père et ne disait que les paroles que son Père lui donnait”. Pour Deere, le même schéma se reproduit dans le livre des Actes : “Dieu donnait une direction spécifique aux apôtres et à d’autres par des visions, des voix angéliques, le Saint Esprit, etc.”. Enfin, dans les épîtres du Nouveau Testament, Deere relève que Paul instruisait les églises en ce qui concerne leur utilisation des dons révélatoires “de prophétie, de langues, de paroles de sagesse, de paroles de connaissance, et de discernement des esprits [sic]”. Deere pense même que l’auteur de l’épître aux Hébreux croyaient que des visitations angéliques étaient possibles à l’époque de rédaction de l’épître puisqu’il rappelle à ses lecteurs que “quelques-uns ont logé des anges, sans le savoir (Heb 13.2)”.

Ainsi, contrairement à la définition précédente que certains donne à l’expression “le Saint-Esprit parle aujourd’hui”, Deere conclut que “lorsqu’on lit les Ecritures, la conclusion naturelle qui s’impose au lecteur est qu’il faut s’attendre à ce que Dieu continue de communiquer avec ses enfants tout au long de l’ère de l’Eglise en utilisant toute la diversité des moyens qu’il a toujours utilisé”.

II. N’élargissons pas le sens des termes plus que ne le permet la Bible.

Il faut l’admettre : l’idée que Dieu communiquerait aujourd’hui de la même façon avec nous qu’il ne le faisait à l’époque biblique à quelque chose de provoquant mais aussi d’attirant. L’assertion de Deere est donc d’autant plus intéressante que celle-ci soutient que la question de savoir si Dieu parle aujourd’hui par d’autres moyens que la Bible consiste fondamentalement à reconnaître, ou à ne pas reconnaître, que Dieu utilise aujourd’hui les mêmes moyens de communication qu’à l’époque biblique.

En considérant cette affirmation hardie, il ne faut pas que nous fassions l’erreur de dire que Dieu n’a jamais parlé par d’autres moyens que les Ecritures, car effectivement, il a autrefois parlé pas d’autres moyen que la Parole écrite. Par exemple, alors même que Moïse avait consigné par écrit les paroles que Dieu lui avait dites, Dieu a continué à parler à travers les prophètes qui sont venus après Moïse par d’autres moyens que les Ecritures. Nous reconnaissons ce fait indéniable : autrefois, Dieu a parlé par d’autres moyens que par les Ecritures. Mais là où nous ne pouvons suivre Deere, c’est lorsqu’il nous encourage à considérer que Dieu communique de la même façon aujourd’hui qu’autrefois.

Aussi impressionantes que paraissent les conclusions de Deere à certains, il faut bien noter combien ce point de vue théologique est déficient car celui-ci ne respecte pas la relation biblique qu’il y a entre les moyens par lesquels Dieu parle et la teneur de ce qui est transmis par ses moyens, à savoir ses paroles mêmes. Compte tenu de cette remarque, nous sommes conduits à faire l’observation que, malgré ses intentions, Deere déprécie les moyens par lesquels Dieu parlait autrefois. Car pour que la thèse de Deere tienne, il faut que les paroles de Dieu qu’il prononçait à l’époque biblique soient sur le même plan que les paroles qu’il prononce aujourd’hui. Le problème, c’est que ce n’est tout simplement pas vrai. Pour mieux voir cela, il nous suffit seulement de bien reconsidérer les exemples que Deere avance.

Tous les exemples que nous pouvons trouver dans l’Ancien Testament nous montrent qu’à chaque fois que Dieu a parlé par d’autres moyens que l’Ecriture, il n’a jamais rien prononcé d’autres… que ses propres paroles ! Le texte qui met le plus en avant cela est probablement Deutéronome 18 qui, sans aucun doute, est le texte biblique fondateur en ce qui concerne le rôle des prophètes. Parlant des prophètes à qui et par qui il parlerait après l’époque de Moïse, Dieu fait la déclaration suivante : “Je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui commanderai. Et si quelqu’un n’écoute pas mes paroles qu’il dira en mon nom, c’est moi qui lui en demanderai compte” (v.18-19). Ainsi, pendant toute la période des prophètes, les paroles de direction que Dieu prononçait “par d’autres moyens que les Ecritures” (i.e., par d’autres moyens que les écrits de Moïse) étaient les paroles mêmes de Dieu qui s’accomplissaient toujours avec la précision la plus absolue et communicant exactement ce que Dieu voulait communiquer.

Ce qui était vrai pour l’Ancien Testament l’est aussi ici pour le Nouveau. Ce que le Père disait à Jésus et que celui-ci répétait à ses auditeurs n’était rien de moins que les paroles mêmes de Dieu. A ce sujet, Deere a raison d’attirer particulièrement notre attention sur l’Evangile selon Jean puisque celui-ci manifeste un intérêt spécifique à la communication du Père avec et par son Fils (cf. Jn 3.34 ; 7.16 ; 8.28 ; 12.49-50 ; 14.10, 24, 31).

De même, les paroles de direction que Dieu transmettait aux apôtres étaient vraiment les paroles de Dieu. C’est d’ailleurs ce que voulait dire Jésus lorsqu’il a prononcé les paroles suivantes dans son discours d’adieu : “Mais le consolateur, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous rappellera tout ce que je vous ai dit” (Jn 14.26). Et quelqu’un verset plus tard, il ajoute : “Quand le consolateur sera venu, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans toute la vérité; car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il aura entendu, et il vous annoncera les choses à venir. Il me glorifiera, parce qu’il prendra de ce qui est à moi, et vous l’annoncera” (Jn 16.13-14).

C’est pourquoi Paul, que Christ a ajouté par la suite au nombre de ses apôtres, peut dire de lui-même et des autres apôtres (i) que le Saint-Esprit leur a fait connaître les choses “que Dieu nous a données par sa grâce” (1 Cor 2.10,12), et (ii) qu’ils annoncent ces choses “non avec des discours qu’enseigne la sagesse humaine, mais avec ceux qu’enseigne l’Esprit, employant un langage spirituel pour les choses spirituelles” ; un langage qui est parfaitement précis et qui fait pleinement autorité.

On peut encore trouver la même idée en Actes : les paroles de direction que Dieu communiquait aux apôtres et à d’autres étaient les paroles mêmes de Dieu. Deere et ceux qui sont d’accord avec lui ne cessent de citer Actes 16.9-10 (la vision appelant Paul à passer en Macédoine) comme un exemple de révélation personnelle extrabiblique qui ne contredit pas par ailleurs ce que dit la Bible. Certes, il est tout à fait vrai que la révélation que nous trouvons dans ce passage est “personnelle et extrabiblique”, dans la mesure où elle ne procédait pas de la lecture des Ecritures alors existantes. Pour autant, il faut aussi noter que dans ce mode de communication extrabiblique, la parole donnée est une parole 100% précise et vraie, car c’est la parole même de Dieu.

C’est pour cette raison que les prophètes du Nouveau Testament sont décrits dans les Actes comme suivant les traces de leurs prédécesseurs de l’Ancien Testament : les prophètes de toutes les époques bibliques recevaient de l’Esprit les paroles de Dieu qui sont vraiment les paroles de Dieu. Si on s’en tient au strict texte biblique, il n’y a que deux passages dans le Nouveau Testament où le contenu précis d’une prophétie d’après la Pentecôte est donné : il s’agit des deux prophéties d’Agabus (Ac 11.27-28 ; 21.10-11).

L’auteur inspiré du livre des Actes, Luc, décrit un prophète de l’époque du Nouveau Testament, Agabus, comme quelqu’un qui proclame les paroles que le Saint-Esprit lui-même déclare. Le fait qu’en Actes 21.10-11 Agabus utilise une mise en scène, se liant ses propres mains et pieds avec la ceinture de Paul et préfaçant son oracle par “Voici ce que le Saint-Esprit déclare”, signale que sa prophétie était de même nature que celle que délivrait les prophètes de l’Ancien Testament. Il est donc clair, et même si certains persistent à remettre en cause l’acuité de la prophétie d’Agabus en Actes 21, que Luc voulait que ses lecteurs voient Agabus comme un prophète issu de la lignée des prophètes de l’Ancien Testament.

D’autres passages du livre des Actes que nous n’étudierons pas ici confirment que les paroles que Dieu communiquaient aux apôtres et à d’autres par différents moyens étaient toujours parfaitement précises et faisaient pleinement autorité, car il s’agissait des paroles mêmes de Dieu (cf. Ac 8.26, 29 ; 9.10-12 ; 10.9-19 ; 13.1-3 ; 18.9-10). Et en ce qui concerne les visitations angéliques auxquelles l’auteur de l’épître aux Hébreux fait référence (Heb 13.2), les seules paroles que les anges de Dieu prononcent dans la Bible sont les paroles mêmes de Dieu puisqu’ils lui servent de messagers (Héb 2.2 ; Gn 18-19 ; Zach 1.14-16 ; Apoc 1.1 ; 22.6).

Mon but jusqu’ici a été de démontrer que Deere, malgré tout l’intérêt qu’il porte à la question de la communication divine, dénature complètement le modèle qu’il prétend vouloir suivre aujourd’hui. Deere laisse en effet l’impression que les paroles révélatoires que Dieu prononçait à l’époque de la rédaction du canon sont à mettre sur un pied d’égalité avec les paroles qu’il prononcerait aujourd’hui. Car même s’il a raison de noter que les “paroles de directions” dans la Bible sont des paroles souvent personnelles, il est foncièrement incapable de produire un seul exemple biblique qui montre que Dieu peut communiquer des paroles… qui ne sont pas les siennes. Au contraire, chaque exemple que nous avons considéré montre que, à chaque fois que Dieu a parlé, il a pris soin de communiquer ce qu’il avait à dire avec une précision constante de sorte que sa parole faisait pleinement autorité comme source de vérité et de foi. Il nous reste cependant un dernier sujet à couvrir avant de conclure, à savoir l’enseignement de Paul en ce qui concerne l’utilisation que l’église doit faire des dons révélatoires.

III. Reconnaissons que Dieu ne parle plus maintenant de la même façon qu’autrefois.

L’objectif de Deere est de nous convaincre que Dieu dispense toujours aujourd’hui les dons révélatoires pour donner des paroles de directions à ses enfants comme il le faisait à l’époque biblique. Cela n’est cependant tout simplement pas cohérent : pour Deere, les paroles que Dieu prononcent aujourd’hui à travers ces dons n’ont rien à voir avec les paroles inerrantes faisant pleinement autorité qu’il a prononcé autrefois. Pour comprendre d’où provient cette incohérence, il nous faut nous tourner vers les écrits influents du professeur Wayne Grudem sur la prophétie néo-testamentaire.

La position de Grudem peut être résumé de la façon suivante : l’Eglise devrait trouver dans le don de prophétie néo-testamentaire (et ses corrollaires : visions, rêves, voix, paroles de connaissance et de sagesse) une parole de direction divine pratique qui soit cependant faillible. Pour comprendre pleinement cette affirmation, nous devons remarquer que Grudem dit que Dieu parle aujourd’hui comme il n’a jamais parlé auparavant : bien qu’il utilise les mêmes moyens de communication pour nous parler, les paroles qu’il prononce aujourd’hui sont d’une nature différente que les paroles qu’il donnait aux saints de l’Ancien Testament, à Jésus ou aux Apôtres. Bref, Grudem redéfinit ici la nature des paroles que Dieu prononcent car, à vrai dire, il ne s’agit plus ici des paroles mêmes de Dieu qui sont pleinement inerrantes et qui font pleinement autorité.

Si la Bible disait qu’il en est ainsi, qu’il en soit ainsi ! Mais avant d’arriver à cette conclusion, nous devons considérer l’argumentation que Grudem croit tirer de la Bible. Mis à part son traitement du prophète Agabus, les passages qu’il invoque pour soutenir sa compréhension de la prophétie comme une parole de direction divine pratique qui soit cependant faillible sont principalement 1 Corinthiens 14.29 et 1 Thessaloniciens 5.20-22.

En 1 Corinthiens 14.29, Paul écrit : “Pour ce qui est des prophètes, que deux ou trois parlent, et que les autres jugent”. Ce qui est important ici, est de comprendre qu’elle est l’objet non-identifié que “les autres doivent juger”. S’agit-il de faire le tri, dans chaque prophétie, entre ce qui est vrai et ce qui est faux, ou s’agit-il plutôt de faire le tri entre les vraies et les fausses prophéties (cad, entre les vrais et les faux prophètes) qui sont prononcées dans l’Eglise ? Comme d’autres, Grudem défend la première hypothèse, principalement parce que le verbe grec diakrino traduit par “juger” implique l’idée de trier, de passer au crible. En faveur de la seconde interprétation, on notera cependant que Paul parlent en 1 Corinthiens 14.29 des “prophètes” (pluriel) ayant une révélation et en 1 Thessaloniciens 5.20 des “prophéties” (pluriel). Autrement dit, l’apôtre montre ici que les églises recevaient plusieurs prophéties de plusieurs prophètes. A la lumière de cette remarque, l’interprétation de Grudem nous semble douteuse : l’apôtre n’est pas en train de dire qu’il faut faire le tri entre ce qui est vrai et faux à l’intérieur de chaque prophétie mais plutôt de faire le tri entre le vrai et les fausses prophéties qu’on entend à l’intérieur de l’église.

Lorsque l’on compare cette compréhension de l’usage du verbe diakrino en 1 Corinthiens 14.29 avec les autres utilisations de ce verbe, à la fois dans et hors du Nouveau Testament, on se rend compte qu’elle correspond parfaitement à l’usage habituel de ce verbe qui est appliqué au vannage du blé (Philon), à la séparation entre le pur et l’impur (Josèphe) et entre le bien et le mal (Testament d’Asher), au tri entre ce qui est vrai et ce qui est faux (Philon), à la distinction entre Juifs et païens (Actes 15.9 ; cf. 11.2) ou entre différentes personnes (1 Cor 4.7) ou encore à la formation d’un jugement juste (plutôt qu’erroné) sur soi-même (1 Cor 11.31). Cela invalide l’affirmation de Grudem qui déclare que le Nouveau Testament – et Paul avec lui – préfère utiliser le verbe krino plutôt que diakrino “lorsqu’il s’agit de parler de jugement où il n’y a que deux possibiliés du genre ‘coupable’ ou ‘non-coupable’, ‘exact’ ou ‘inexacte’, ou ‘vrai’ ou ‘faux’”. Il n’y a pourtant aucun exemple où le verbe diakrino implique un jugement entre plus de deux solutions.

Pour compléter notre discussion de l’usage de diakrino, il faut remarquer son utilisation en 1 Corinthiens 6.5 : “Ainsi il n’y a parmi vous pas un seul homme sage qui puisse prononcer entre ses frères”. Contrairement à ce que Grudem avance, on voit dans les versets qui suivent qu’il s’agit d’un jugement binaire : lorsqu’un croyant à quelque chose à reprocher à son frère, soit l’un subira l’injustice ou sera dépouillé (v.7) et l’autre se rendra coupable de commettre l’injustice et de dépouiller (v.8). L’idée du passage, c’est que le devoir de l’homme sage (et il n’y en avait pas à Corinthe) qui est impliqué par l’utilisation du verbe diakrino est de juger qui est le fautif et qui est la victime sur la base de leurs actions respectives. Par analogie, en 1 Corinthiens 14.29, le devoir des “autres” est de distinguer entre le vrai et le faux prophète sur la base de leur prophétie respective (cf., par ex., 1 Cor 12.3 ; 14.37; Eph 4.14-15 cp. 4.4-6,11).

Mes conclusions sont tout à fait similaires lorsque je considère 1 Thessaloniciens 5.20-22. En 5.20, Paul met en garde les Thessaloniciens pour qu’ils ne méprisent pas les prophéties. Dans le contexte, il nous faut comprendre que les Thessaloniciens n’estimaient pas à leur juste valeur les prophéties. Pourquoi ? 2 Thessaloniens 2.1-3 suggère qu’ils avaient été exposés à un flux de fausses prophéties qui les avaient troublés et qui avaient faillis les séduire. En 5.21-22, Paul corrige de manière appropriée la réaction excessive des Thessaloniciens en leur montrant que ce qu’ils doivent faire c’est d’examiner toute chose, de retenir ce qui est bon et de s’abstenir de ce qui est mauvais. La formulation précise que Paul utilise en 5.20 (”prophéties”, au pluriel) associé à l’examen de toute chose en ce qui concerne le bien et le mal aux v.21-22 implique que l’apôtre s’attendait à ce que l’église examine les différentes prophéties parmi lesquelles on trouverait aussi bien des fausses prophéties que des vraies prophéties. Par conséquent, les instructions de Paul aux Thessaloniciens font écho au commendement de Paul en 1 Corinthiens 14.29 : l’examen des prophéties présuppose que les prophéties que l’on entend dans les églises peuvent aussi bien être vraies ou fausses (selon qu’elles sont prononcées par de vrais ou de faux prophètes).

A la lumière de tout cela, nous devons dire que Grudem passe complètement à côté de ce que Paul veut dire en 1 Corinthiens 14.29 et en 1 Thessaloniciens 5.20-22. L’interprétation que nous présentons ici contra Grudem est quant à elle confirmée par sa cohérence avec l’enseignement plus général de la Bible. Dans la Bible, en effet, l’Eglise comme l’Israël de l’Ancien Testament doit juger les prophéties pour faire le tri entre les vrais et les faux prophètes (Dt 13.1-5 ; 1 R 13; Mt 7.15-20 ; Cp. 12.32-37 ; 24.23-26 ; 1 Jn 4.1-6 ; cf. Rm 16.17-19). Pour y parvenir, l’Eglise devait faire preuve de discernement, distinguer entre ce qui était bon et ce qui était mauvais (1 Thess 5.21-22), entre la vérité et l’erreur (1 Jn 4.1-6), et déterminer ainsi d’où provenaient les prophéties qu’ils entendaient, qu’elles viennent du Saint-Esprit ou d’une autre source.

Nous pouvons donc dire que pour Paul et pour le reste des auteurs du Nouveau Testament, le fait qu’il faille juger les prophéties du Nouveau Testament était le processus par lequel les oracles des prophètes étaient examinés pour déterminer si les prophètes eux-mêmes venaient ou non de Dieu. Nous pensons que cette interprétation est la seule qui soit capables de prendre en compte les avertissement que Christ et ses apôtres donnèrent à l’Eglise en ce qui concerne les fausses prophéties et les faux prophètes. Il avait été dit à l’Eglise sans aucune ambiguïté qu’elle ne devait pas tolérer en son sein des prophètes dont les paroles étaient fausses ou mauvaises et qui constituaient donc une menace pour l’Eglise (Mt 7:15-20 ; Cp. 12.32-37 ; 24:23-26 ; 1 Jn 4.1-6 ; 1 Thess 5.22 ; 2 Thess 2.3, 15 ; Apoc 2.20-23 ; cf. Rm 16.17-19).

Conclusion

Certains évangéliques contemporains dont font partie Jack Deere et Wayne Grudem, croient et enseignent que le Saint-Esprit parle aujourd’hui en utilisant d’autres moyens que la Bible. D’après ces enseignants, Dieu donne aujourd’hui à son peuple des paroles de direction personnelle ou servant au ministère en utilisant tous les moyens qu’il utilisait à l’époque biblique. Néanmoins, lorsque nous considérons les raisons qui soutiennent une telle position, nous nous rendons compte que, même si leur position semble biblique, elle ne l’est pas réellement. Jack Deere n’enseigne pas un modèle d’écoute de la voix de Dieu tel qu’on le trouve dans la Bible elle-même. De même Wayne Grudem a interprété les paroles de l’apôtre Paul de sorte à en faire un excentrique qui est en décalage avec les autres auteurs du Nouveau Testament (et d’une manière générale de la Bible) en ce qui concerne le sujet important du jugement des prophéties.

A mon avis, ce que ces enseignants et leur disciples n’arrivent pas à voir, c’est que dans la Bible, le fait que Dieu a parlé par d’autres moyens que les Ecritures dépendait de ce que ces documents n’étaient pas encore terminé d’être écrits. Pendant toute la période de rédaction de l’Ecriture, le peuple de Dieu a vécu selon le principe d’autorité “l’Ecriture plus” car Dieu employait des moyens variés extrascripturaires pour leur donner sa Parole. Mais l’Eglise d’aujourd’hui est dans une situation tout à fait nouvelle (depuis presque 2000 ans cependant) : à la suite de quelques siècles d’orthodoxie chrétienne, nous confessons que la rédaction de l’Ecriture est achevé et que son canon est définitivement clos.

Pour quelle raison l’Eglise affirme-t-elle que son canon est clos ? La seule justification à cette affirmation, c’est que la révélation divine (orale et écrite) progresse toujours avec l’oeuvre divine de rédemption. Mais maintenant que Dieu a accompli une fois pour toute, en Christ, le salut qu’il nous destinait, il a également dit son dernier mot une fois pour toute, en Christ, à ceux qui sont en Christ et qui ont reçu de lui l’Esprit (Hb 1.1-2 ; 2.3, 4 ; Mt 16.15-19 ; Jn 14.26; Eph 2.19, 20). Avec l’accomplissement parfait du salut en Christ est venu la cessation de la révélation. La conséquence en est que l’Eglise vit aujourd’hui selon le principe d’autorité de “l’Ecriture seule”. Altérer ce principe implique tout un tas de problèmes théologiques et pastoraux. La meilleure preuve en est peut-être l’effet que les “prophéties” que nous voyons prononcés aujourd’hui dans les assemblées évangéliques et qui conduisent un nombre non négligeable de personne à se détacher de la suffisance de l’Evangile lui-même. Car en fait, c’est bien de cela qu’il s’agit : l’irrévocabilité et la suffisance absolue de l’Evangile est subtilement attaquée par cette affirmation d’une actualité de la prophétie.

Enfin, notons que la Bible ne nous donne aucune raison de nous attendre à ce que Dieu parle aujourd’hui à ses enfants par d’autres moyens que les Ecritures. Ceux qui pensent autrement doivent expliquer aux enfants de Dieu comment ces paroles “fraichement prononcées des cieux” peuvent être aussi nécessaires à l’accomplissement des desseins de Dieu dans leur vie alors même que leur Père ne fait rien pour s’assurer qu’ils entendront bien ses paroles. En réalité, ces personnes doivent même nous expliquer comment leur position ne correspond pas exactement avec le fait d’éteindre l’Esprit. Car en effet, la promesse d’une direction divine non-médiatisée détourne inévitablement notre attention de l’Ecriture, en particulier dans le domaine des sujets de préoccupation qui remplissent notre vie quotidienne. Ne sous-estimons jamais combien cette diversion est dangereuse ! C’est dans la Bible que l’Eglise entend vraiment la voix de Dieu ; c’est par les Ecritures que nous savons qu’il nous parle. Les défenseurs des paroles “fraichement prononcées des cieux” devraient prendre garde : en détournant leur attention des Ecritures, ils éteignent l’Esprit qui parle par elles.

D’après un article de R. Fowler White.

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Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants et sont moniteurs de la méthode Billings.

4 Commentaires

  1. pinto lourenco

    Bonjour, Je vous dit, merci Seigneur, que je n »apartiens pas a des fréres que nie votre parole. Vous dite que le Saint Esprit ne parle pas a nous et q’a un danger. mais Dieu, VOUS dit a VOUS en,Romanis. 8:15-16. »..vous n »avez pas point recu un esprit de servitude…mais…recu un esprit d’adoption…LUI-MEME RENDE TÉ-MOIGNAGE ( parle) a NOTRE ESPRIT…. » en Actes DIEU VOUS DIT QUE le ESPRIT SAINT a PARLÉ au esprit de Philippe.Actes. 8:29; aussi a Paul. Actes. 18: 9-10+20:23+23 11+27:23-24.Ou je suis d’acord avec vous est que la parole de Dieu est notre guide fidéle, mais nier que Dieu ne parle pas a notre esprit pour son Esprit n’est ce que DIEU NOUS DIT dans sa PAROLE. Donc faite attention avant de Écrire DEMANDÉ la DIRECTION DO ESPRIT SAiNT . Comme Jésus a dit et nous DIT en.Jean.16: 12-14.

    Réponse
    • Maxime Georgel

      Où avons-nous nié que le Saint-Esprit rendait témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu ? C’est ce que l’on appelle l’assurance subjective du salut. Le texte ici ne parle pas d’une révélation spéciale mais d’une assurance intérieure.

      Réponse
  2. Fournier Lucien

    Merci pour votre article, cependant, si le Saint-Esprit ne parle plus aujourd’hui, comment expliquer vous les gens qui guérissent et chassent des démons dans le nom de Jésus avec auparavant comme une voix qui leur a dit de le faire ?
    Et comment expliquer les personnes avec des paroles de connaissance/sagesse qui sont très impressionnantes ?

    Réponse
    • Maxime Georgel

      Remarquez que je ne réponds pas « non » à la question « le Saint-Esprit parle-t-il aujourd’hui ? ». Toutes nos expériences doivent être lues à la lumière de la Bible et non l’inverse, je procèderai au cas par cas.

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