Quand la circoncision te prêche l'Évangile
31 mai 2018

Plusieurs d’entre vous le savent, j’écris en ce moment un livre sur le baptême. Puisque le baptême est un signe d’alliance, je dois faire un parcours biblique des signes d’alliance pour pouvoir en déterminer le sens et éclairer la question du baptême. Alors que j’aborde la circoncision, je tiens à vous partager cet extrait du livre, où je partage des vérités qui ont transformé ma façon de lire Genèse.


Genèse 17 n’est pas un traité d’alliance au sens propre, il s’agit d’une narration d’un épisode historique. Toutefois, l’essentiel de la narration se concentre sur les paroles de Dieu. Ces paroles comportent les éléments standards qui se trouvaient dans les anciens traités de type « suzerain-vassal »1.

Ces éléments sont : un préambule (v. 1b) « Je suis le Dieu Tout-Puissant », des stipulations, Yahvé sera le Dieu d’Abraham et de sa descendance (v. 7) et celui-ci doit marcher loyalement devant lui (v. 1c), une obligation, la circoncision (vv. 9-14). Cette dernière servait de rite ratificatoire de cette alliance (vv. 23-27). Cette alliance comportait aussi des promesse (vv. 2, 4-8) et des sanctions (v. 14).

Ainsi, conclut Meredith Kline, cette alliance est de type « suzerain-vassal », c’est une administration de la seigneurie de celui qui donne l’alliance, engageant son serviteur à une obéissance consacrée par une double sanction : la bénédiction et la malédiction.

Le serment avait une place centrale dans l’établissement de telles alliances. Par ce moyen, le serviteur exprimait son incorporation au sein de la sphère de juridiction du seigneur. Ces serments consistaient à invoquer sur soi les sanctions, et en particulier les malédictions, de l’alliance. Serment est ainsi devenu synonyme de malédiction. Ce serment-malédiction était souvent représenté par des rites symboliques, représentant la nature de la malédiction. Par exemple, le traité de Ashurnirari V et Mati’ilu, datant du VIIIe siècle avant Christ, demande qu’un bouc soit pris de son troupeau, que sa tête soit coupée pour sceller l’alliance. Le traité précise ensuite « cette tête n’est pas la tête d’un bouc ; c’est la tête de Mati’ilu et de ses fils ». En Genèse 15, nous avons l’exemple d’une telle cérémonie où Dieu coupe des animaux en deux et passe entre eux. La signification était immanquable pour les personnes de cette époque : si Dieu ne respectait pas son engagement, il serait coupé comme ces animaux.

Ainsi, les rites accompagnant une alliance servaient à symboliser les sanctions et les malédictions de cette alliance. En fait, la cérémonie même tenait lieu de serment. La cérémonie était désignée comme si elle était toute l’alliance (Dt 29,11). En d’autres termes, la cérémonie servait dans un même mouvement à représenter la malédiction et à sceller l’alliance. D’où l’expression biblique et extra-biblique qui dit littéralement « couper une alliance » et qui est synonyme de « couper une malédiction »2. Le cas de Genèse 15 est bien connu, mais Kline montre dans ses travaux que la même chose est à l’œuvre en Genèse 17. La circoncision symbolisait elle aussi le serment/la malédiction par lequel/laquelle la communauté abrahamique confessait être placée sous l’autorité, et même sous l’épée, du Dieu Tout-Puissant.

En dehors même des parallèles extra-bibliques, le texte nous indique que la circoncision symbolise un tel jugement. En effet, le verset 14 reprend le verbe utilisé dans l’expression « couper une alliance » (kārat berît) en disant que celui qui ne sera pas circoncis sera « coupé » (kārat) de la communauté, « retranché ». Ainsi, comme le dit Kline, tout pointe vers l’idée que la circoncision est un signe du serment-malédiction ratifiant l’alliance. En coupant le prépuce, on symbolisait le fait d’être coupé de la relation alliancielle.

Mais le serment dont la malédiction était symbolisée par la circoncision était aussi un serment d’allégeance. Ainsi, la circoncision, faisant partie de ce serment, était aussi un signe de consécration, voilà pourquoi les prophètes exigeaient un telle consécration en ces termes : « circoncisez vos cœurs pour le Seigneur » (Jé 4,4).

Le Lévitique reprend même l’idée de consécration en 19,23-25 pour parler des arbres du pays promis, que les Israélites ne devaient pas manger avant la troisième année. Car, pendant les trois premières années, ces fruits seraient considérés comme « incirconcis ». La quatrième année, le fruit devait être consacré à l’Éternel et ainsi, l’arbre sera circoncis, c’est-à-dire consacré et le peuple pourra en manger les fruits. Ce rôle de consécration de la circoncision est devenu plus fort pour Abraham quand il dût plus tard réaliser un autre rite au couteau en « retranchant » Isaac des vivants par un sacrifice (Gn 22,1 sq.).

Abraham a ainsi été confronté au dilemme de la circoncision-consécration : le fils d’Adam qui veut se consacrer lui-même à Dieu pour le service dans son alliance ne peut le faire qu’en passant par le jugement de la malédiction que la circoncision symbolise. C’est ici le sens de Genèse 22 : Isaac allait subir en réalité ce que sa circoncision signifiait de façon symbolique. Mais comment Isaac pourrait-il être consacré pour offrir un service vivant à Dieu s’il devait aussi être consacré par la mort et être l’objet du jugement divin3?

La réponse à ce dilemme commence à apparaître quand nous considérons encore un autre rite au couteau auquel Abraham a participé. Genèse 15 nous rapporte un épisode terrifiant, où Abraham était dans le noir et pris de terreur, des circonstances parfaites pour comprendre ce Golgotha de l’Ancien Testament. Ici, Abraham a vu le Seigneur passer entre des animaux découpés et, choses étrange, Dieu s’est donc maudit lui-même par ce rite (Jé 34,18-20). Dieu s’engageait à subir le jugement de l’alliance s’il le fallait plutôt que de laisser son serviteur ne pas avoir part aux promesses.

En vivant cette nouvelle expérience au couteau en Genèse 22, Abraham a pu se souvenir du rite de Genèse 15 et comprendre ce que cela signifiait quand Dieu a retenu le couteau de sa main pour lui donner un bélier comme substitut. Quand l’heure des ténèbres viendrai, ces ténèbres de Genèse 15, alors le Seigneur lui-même serait maudit et connaîtrait le jugement de l’alliance. C’est le Seigneur qui connaitra le « couteau » et qui sera le substitut pour les pécheurs. Oui, ce n’est pas sans raison que Jésus-Christ a dit « Abraham a vu mon jour et il s’est réjoui » (Jn 8,56).

Mes amis, nous sommes au milieu d’une controverse sur le baptême, mais ce que nous venons de découvrir en Genèse devrait nous remplir de joie et d’adoration, nous inviter à faire une pause pour considérer comment Dieu a annoncé son Evangile aux patriarches. Ces passages éclairent l’œuvre du Christ à la croix et nous aident à mieux comprendre Gethsémané et Golgotha.

Considérés ensembles, ces trois rites au couteau de Genèse 15, 17 et 22 nous parlent de la circoncision divine, la circoncision de Dieu lui-même dans la crucifixion de son bien-aimé. Paul l’a appelé « la circoncision du Christ » (Col 2,11)4.

Jésus, enfant, fut aussi circoncis en obéissance à Genèse 17. Ce rite de « retranchement partiel » symbolisait le « retranchement total » opéré en Genèse 15. Mais c’est la vraie circoncision, la crucifixion du Christ qui correspond à l’offrande de Genèse 22 comme un retranchement, non pas du prépuce comme symbole, mais du « corps (tout entier) de la chair » (Col 2,11), du « corps de sa chair par la mort » (Col 1,22) au milieu des ténèbres de Golgotha.

Voici la direction que devait prendre la foi des croyants de l’Ancien Testament en considérant qu’ils invoquaient sur eux un jugement, tout en se consacrant à Dieu. Par la demande du sacrifice d’Isaac en Genèse 22, Dieu nous rappelle que tous les fils d’Adam, même la descendance promise d’Abraham, ont brisé une alliance et doivent subir le jugement. Mais en contemplant le bouc de Morija et le rituel par lequel Dieu s’est maudit lui-même en Genèse 15, les saints de l’Ancien Testament ont distingué la grâce de Dieu et la façon dont Dieu lui-même passerait par les ténèbres et la malédiction afin qu’au travers du jugement puisse venir la bénédiction, afin qu’il y ait même une vie au-delà de la mort. C’est précisément ce que nous dit l’épître aux Hébreux (11,19) quand elle mentionne qu’il y a un symbole dans le sacrifice d’Isaac annonçant la résurrection. C’est aussi ce que précise le chapitre 53 d’Ésaïe quand il annonce que le Serviteur Souffrant serait « retranché de la terre des vivants pour le péché de mon peuple » (53,8b). Là encore, l’espérance de la résurrection est présente puisque, tout comme les Juifs étaient identifiés avec ce Serviteur « retranché » par le « retranchement » de leur prépuce, ils seraient identifiés avec lui dans son exaltation quand « Il prolongera ses jours… Il rassasiera ses regards… Il justifiera beaucoup d’hommes… Il partagera le butin, etc. » (És 53,10-12).

  1. Meredith Kline, Oath and Ordeal Signs, Westminster Theological Journal ; cf. Meredith Kline, Treaty of the Great King, Grand Rapids, 1936.[]
  2. Gn 15,9 sq., 18 ; Je 34,18.[]
  3. La tension n’est résolue que par la résurrection, et c’est ce que l’épître aux Hébreux signale précisément par rapport à cet épisode ; cf. Hé 11,19.[]
  4. Ici, nous ne nous arrêterons pas sur l’interprétation de cette expression. Mais, comme le dit Donald Cobb dans l’article précédemment cité, la majorité des commentateurs y voient une référence à la crucifixion et non pas à l’expérience du croyant. Quoi qu’il en soit, comme le disent Kline et Cobb, cette circoncision du Christ se traduit ensuite dans l’expérience du croyant.[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants.

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