Le baptême est-il "l'engagement d'une bonne conscience envers Dieu" (1 Pierre 3:21) ?
17 avril 2019

Cet article s’inspire d’un travail réalisé par Pierre-Sovann Chauny, professeur de dogmatique réformée à la Faculté de Théologie Jean Calvin d’Aix-en-Provence. Ces travaux seront peut-être publiés à l’avenir dans une revue théologique.


Le texte de 1 Pierre 3 que nous allons étudier est ce qui se rapproche le plus d’une définition du baptême dans le Nouveau Testament1. Plusieurs traductions choisissent de le rendre par “le baptême… qui est l’engagement d’une bonne conscience envers Dieu” ou par “la requête d’une bonne conscience”. Certains pensent pouvoir utiliser ce texte contre la pratique pédobaptiste. Néanmoins, même en dehors des considérations de cet article, notons que le pédobaptême n’est exclu par aucune de ces traductions. En effet, comme le note Pierre-Sovann Chauny :

Il faut remarquer ici qu’une présentation du baptême comme engagement d’une bonne conscience envers Dieu n’est pas forcément problématique pour le pédobaptisme réformé, en raison, toujours, du parallélisme qu’il trouve entre la circoncision et le baptême. La circoncision était le signe extérieur d’une circoncision du cœur, le signe de la régénération et de la foi. Du point de vue de la théologie de l’alliance, il ne serait pas abusif de dire que la circoncision était l’engagement d’une bonne conscience envers Dieu. Bien sûr, cela ne voulait pas dire que tous ceux qui la recevaient avaient fait preuve d’un engagement intellectuel, volitionnel et émotionnel envers Dieu. De la même manière, il est possible pour un réformé de dire que le baptême est l’engagement d’une bonne conscience envers Dieu, même si ça ne veut pas dire que tous ceux qui reçoivent le signe possèdent la réalité ainsi signifiée. Ainsi, le sens « d’engagement » pourra être retenu, même par un réformé évangélique.  

Toutefois, l’étude de ce texte n’est pas sans intérêt dans le cadre de notre dossier sur le pédobaptême. Nous examinerons ici, à la suite de Pierre-Sovann Chauny, les difficultés lexicographique, exégétique et dogmatique de ce texte.

Comment traduire épérôtèma ?

Traduire épérôtèma par engagement implique d’adopter un sens de ce mot qui n’est pas attesté avant le IIe siècle2. Avant donc de faire ce choix, il faut se demander s’il n’est pas possible de prendre ce mot dans son sens habituel : la demande, l’interrogation voire l’interrogatoire, la question posée. C’est le sens usuel du mot tant dans la littérature (cf. par ex. Thucydide3 ou le manuscrit alephde Sir. 36.34), que dans l’épigraphie5.

Ce mot est un cas d’hapax legomenon : il ne se trouve nulle part ailleurs dans la Bible, d’où le débat autour de sa traduction. Comme le dit Chauny :

La question est donc la suivante : serait-il possible que Pierre parle ici du baptême comme d’une question posée à une bonne conscience, d’une interrogation qui lui est présentée, d’un interrogatoire auquel elle doit se soumettre ?  

Ce serait donc la conscience qui serait interrogée ici : le baptême comme mise à l’épreuve de la bonne conscience du baptisé. “Dans quel but ? Pour savoir quelles sont ses dispositions par rapport à Dieu. Le texte nous présenterait donc le baptême comme un interrogatoire, une question posée au baptisé, une mise à l’épreuve de sa bonne conscience. Une telle interprétation (me) paraît plausible, et même plus probable que celle proposée par Samuel Bénétreau et Henri Blocher puisqu’elle repose sur un sens attesté et habituel d’épérôtèma à l’époque de la rédaction de 1 Pierre et non d’un sens qui ne semble apparaître qu’un siècle plus tard.” (Chauny, Le baptême comme mise à l’épreuve).

Rappel : les rites de mise à l’épreuve selon Meredith Kline

Les rites de mise à l’épreuve au Moyen-Orient étaient des rites qui tenaient lieu de serment : la personne se soumettait à un rituel qui consistait à subir symboliquement un jugement et qui signifiait “qu’il m’arrive ceci si je ne fais pas cela”. On mimait le jugement pour s’engager à le subir si l’on ne respectait pas notre engagement. Souvent, un élément était utilisé, le plus couramment de l’eau ou du feu mais parfois aussi un couteau. On s’en remettait au jugement de la divinité et l’on en sortait soit justifié soit condamné. Les jugements dans l’Ancien Testament ou divers rites prennent souvent cette forme : on peut penser à la traversée de la Mer Rouge par laquelle arrivent à la fois la condamnation des Egyptiens et la “justification” des Israélites, à l’épreuve de l’eau amère en cas de suspicion d’adultère en Nombres 5 ou encore au moment où Dieu traverse les animaux découpés en Genèse 15.

Un peu de contexte

La traduction proposée plus haut concorde-t-elle avec le contexte de notre texte ? Eh bien, premièrement, il faut noter que dans la digression que Pierre fait au cours de laquelle il vient à parler du baptême, il est en train de souligner un parallèle entre un évènement biblique et le baptême chrétien. Il s’agit du déluge. Or, le déluge est un cas célèbre de jugement-justification par l’eau. Par l’eau, les méchants sont détruits et Noé et sa famille sont “justifiés” : la justice de Noé est manifestée, Dieu a pris son parti.

S’il est vrai que la construction et l’entrée dans l’arche constituent, de la part de Noé, un engagement, ce n’est pas ce qui est souligné ici dans le texte car on ne mentionne même pas le fait que l’arche soit construite par Noé (“une arche fut construite”, voie passive). Par ailleurs, puisque “c’est la présence du même élément, l’eau, dans l’histoire de Noé et dans l’initiation chrétienne, qui sert de point d’accrochage à la transition typologique” comme le dit Blocher, n’est-il pas raisonnable de penser que ce qui est dit de l’eau du baptême correspond typologiquement à ce que l’on peut dire de l’eau du déluge ?

Si Pierre oppose sacramentalisme au v.21 (“non la déposition des saletés du corps”) et profession de foi (“mais l’engagement..”) alors le parallèle avec le déluge n’est plus pertinent : l’eau du déluge n’est pas un “engagement” de Noé. Par contre, si Pierre oppose sacramentalisme (“non la déposition des saletés du corps”) et mise à l’épreuve (mais l’interrogatoire d’une bonne conscience par rapport à Dieu”), alors il est possible de comprendre la référence au déluge : les huits furent sauvés par l’eau du déluge, non pas parce qu’elle possédait une efficacité magique (rejet du sacramentalisme), mais parce qu’elle soumit Noé et sa famille à une interrogatoire grandeur nature, à une mise à l’épreuve de laquelle ils sortirent justifiés tandis que les impies périrent.

Une autre observation du contexte est pertinente ici : le but de l’apôtre dans ce passage est de mettre en évidence l’exaltation du Christ et son triomphe sur les puissances mauvaises, le baptême doit donc contribuer à cela. Bien souvent (Ap 21:9, Mt 13:49, Mc 13:27), les anges sont les agents du jugement divin et plus d’une fois des esprits mauvais accomplissement le jugement divin (1 R 22.20-23, Job 1.6-2.10, 1 Chr 21.1 cp. av. 2 S 24.1). Ainsi, Chauny remarque :

Les anges, les autorités, les dominations du v.22 que le Christ soumet à sa personne font partie de ces esprits angéliques mauvais qui veulent nous engloutir. Comment agissent-ils ? Non seulement en employant les ressorts retords de la tentation, mais aussi en faisant valoir contre nous les exigences de la Loi morale. 

Mais voilà : Christ est mort quant à la chair, revivifié quant à l’Esprit et c’est alors qu’il est allé au ciel proclamer sa victoire et annoncer qu’il a accompli pour ceux qui lui appartiennent les exigences de la Loi et a subi à leur place la malédiction. Il a pris sur lui les eaux du déluge du jugement de Dieu qui devaient nous engloutir, il a porté la malédiction que notre Accusateur voudrait que nous portions nous-mêmes, et Jésus est sorti victorieux de ce combat légal avec le Dragon. C’est pourquoi aucun ange de malheur ne pourra rien faire valoir contre ceux qui n’ont pas été engloutis dans leur baptême, ceux qui l’ont traversé sain et sauf, ceux qui manifesteront après leur baptême qu’ils sont effectivement unis salvifiquement au Sauveur pour toute leur vie et pour l’éternité. 

Portée dogmatique et pratique

Notre interprétation de 1 Pierre 3 permet d’expliquer aisément pourquoi un autre apôtre, Paul, a aussi mis en parallèle le baptême chrétien avec un autre cas de jugement-justification par l’eau, de mise à l’épreuve : la traversée de la Mer Rouge qu’il appelle un “baptême” (1 Co 10:1-2). Paul veut souligner le caractère ordalique (de mise à l’épreuve) du baptême. En effet, si les Israélites n’ont pas péri immédiatement après leur “baptême” comme les Egyptiens, plusieurs ont toutefois péri dans le désert (1 Cor 10:5). Or, il s’agit d’un exemple pour nous (1 Cor 10:6) : aujourd’hui : pas moins qu’à l’époque, il est possible d’être dans l’administration de l’alliance (c’est-à-dire d’avoir reçu le baptême), sans être uni salvifiquement au Christ pour l’éternité. Les sacrements que nous prenons se révèlent alors être une circonstance aggravante et apportent un jugement plutôt qu’une bénédiction (1 Cor 11:29).

1 Pierre 3:21 exclut l’interprétation sacramentalisme : l’eau qui nous sauve le fait comme celle du déluge, non pas comme un rite agissant par sa propre vertu mais parce qu’elle nous met à l’épreuve pour manifester si nous sommes sauvés. Noé était juste aux yeux de Dieu (Gn 6.8) avant de traverser les eaux du déluge, mais c’est en traversant victorieusement cette mise à l’épreuve « qu’il condamna le monde et devint héritier de la justice qui répond à la foi » (Hb 11.7). De même, le sacrement ne modifie pas notre statut devant Dieu, mais il nous éprouve pour que nous puissions manifester que nous ne l’avons pas reçu indignement. Le résultat de cette mise à l’épreuve n’est pas nécessairement connu tout de suite : en Nombre 5 ou dans le cas des Israélites qui ont traversé la Mer Rouge, c’est plus tard que l’on a su qui traverserait l’épreuve justifié. Le cas de la circoncision permet aussi d’illustrer ce principe : l’enfant circoncis ne montrera que bien plus tard s’il est circoncis de cœur ou s’il fait partie des réprouvés qui ne seront jamais spirituellement circoncis et qui à un moment ou à un autre seront retranchés, suivant le symbolisme de la circoncision, de l’alliance. Le statut de l’enfant n’était pas modifié par la circoncision, mais il recevait le signe parce qu’il était déjà juridiquement membre de la communauté de l’alliance. Seul l’avenir dirait s’il était aussi en communion véritable avec le Seigneur de l’alliance. 

Compris comme mise à l’épreuve, le baptême engage réellement, non pas parce qu’il est la manifestation de mon engagement mais parce qu’il s’agit d’un signe qui engage à croire. “L’adulte baptisé sera évidemment plus prompt à manifester effectivement une telle foi (ou absence de foi, cf. le cas de Simon le magicien en Ac 8.21-24) que le nourrisson, mais ce dernier est tout autant sous l’obligation de croire à l’Evangile et de se repentir que l’adulte parce qu’il fait partie de la communauté de l’alliance de grâce, la communauté de la foi.” (Chauny)

Le baptême est donc bien un moyen de grâce mais aussi de disgrâce. Les sacrements rappellent à ceux qui participent à l’alliance leurs responsabilités et leur besoin du Médiateur de l’alliance. Ils accompagnent tout autant la prédication de l’Évangile que celle des avertissements bibliques. Lors de leur administration, il faudra donc veiller à présenter tout à la fois l’Evangile, les avertissements et la grâce de Dieu qu’il nous accorde toujours à nouveau pour persévérer et ne pas tomber comme les Israélites baptisés en Moïse et nourris du Christ (1 Co 10:1-5) mais néanmoins incrédules.

Conclusion et réponse

Ainsi, la quasi-définition que Pierre donne du baptême, loin d’invalider la pratique pédobaptiste, s’accorde avec les travaux de Meredith Kline sur les rites de mise à l’épreuve et le baptême. Cette compréhension du baptême souligne la mixité de l’alliance nouvelle : il est possible d’être sous l’influence de ses sacrements et de sa prédication sans être uni salvifiquement au Médiateur. Celui qui brisait l’alliance mosaïque était jugé, mais bien pire sera le jugement de celui qui a connu puis rejeté la nouvelle alliance (Cf. Les avertissements en Hébreux et les alliances). Ce rappel de l’exigence qui pèse sur les membres de l’alliance (un privilège qui implique des responsabilité) doit pousser le fidèle à tourner les yeux vers le Christ duquel vient la grâce de persévérer, selon sa promesse.


  1. M.-E. BOISMARD, Quatre hymnes baptismales dans la Première Epître de Pierre, Lectio Divina 30, Paris, Cerf, 1961, p. 105 ; K. BARTH, Dogmatique IV.4 (fragment), Genève, Labor & Fides, 1969, p. 49 ; H. BLOCHER, « Le baptême comme engagement selon la première épître de Pierre 3.21 » in Esprit et vie : hommage à Samuel Bénétreau à l’occasion de ses soixante-dix ans, Vaux-sur-Seine/Cléon d’Andran, Edifac/Excelsis, 1997, p. 15.[]
  2. S. BENETREAU, La première épitre de Pierre, coll. Commentaire Evangélique de la Bible, Vaux-sur-Seine, Edifac, 1984, p. 211.[]
  3. THUCYDIDE, III, 68, 1 : « Les juges lacédémoniens pensèrent pouvoir s’en tenir à l’interrogatoire (to épérôtèma) sur les services rendus… »[]
  4. Litt. : « la loi est digne de confiance comme l’interrogation de l’oracle… ». L’idée est la suivante : sonder la Loi est un moyen aussi sûr que d’interroger l’oracle ; la Loi permet de savoir ce qu’il faut faire.[]
  5. Cf. C. SPICQ, op. cit., p. 542-543. []

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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