L'histoire de la Réforme au travers de la vie de Pierre Martyr Vermigli – B. Littlejohn
16 octobre 2019

À l’approche de l’anniversaire de la Réforme, les quelques Églises qui célèbrent encore le Jour de la Réforme tiendront des célébrations pour commémorer Martin Luther, bien sûr, et peut-être aussi Jean Calvin – peut-être un ou deux autres réformateurs qui sont au cœur de leur tradition régionale particulière. Je peux vous parier qu’il y a très peu de gens qui célébreront l’héritage de Pierre Martyr Vermigli. Pourtant, il est presque impossible de raconter l’histoire de la Réforme sans Vermigli. En effet, bien que nous entendions beaucoup parler, à juste titre, de ce qui se passait à Wittenberg et à Genève, une grande partie de la Réforme s’est déroulée dans les grands espaces entre ces deux villes, et il n’y a guère de choses dans lesquelles Peter Martyr ne se soit pas trouvé impliqué.

I. La petite enfance et l’éducation

Pierre Martyr Vermigli (nommé d’après un obscur saint et martyr médiéval italien, Pierre de Vérone) est né en 1499 dans la grande ville de Florence, au moment même où la magnificence de la Renaissance et la corruption effroyable de l’Église atteignaient leur apogée. Le tristement célèbre Alexandre VI était sur le trône papal à Rome, entouré d’une toile d’intrigues, d’adultère et de meurtre, tandis que Michel-Ange revenait tout juste de Rome à Florence pour commencer à travailler sur son légendaire David.

Tout n’allait pas bien à Florence, cependant. Lorenzo le Magnifique, qui avait fait de la ville l’envie du monde cultivé avec son mécénat de grands artistes de la Renaissance, était mort en 1492, et son fils, le bien nommé Piero le Malheureux, ne régna que deux ans avant d’être déposé au cours d’une invasion française qui plongea l’Italie du Nord dans le chaos. Dans ce chaos prêcha un moine charismatique et férocement ascétique, Girolamo Savonarole. La fervente prédication de Savonarole pour la repentance et la réforme lui avait valu le soutien de Lorenzo quelques années auparavant, mais maintenant que Florence est au bord de la ruine, il est devenu de plus en plus apocalyptique, proclamant des visions de la fin prochaine du monde et exigeant des réformes dans les Eglises et les Etats. Dans le sillage de l’invasion française, il a contribué à l’établissement d’une république populaire à Florence, consacrée à l’extermination du vice et à la destruction de l’art et de la littérature profanes. Bientôt excommunié par le pape Alexandre VI, Savonarole fut capturé, torturé et brûlé sur le bûcher en 1498. Aussi déséquilibré et malheureux qu’il ait pu être, le zèle réformateur de Savonarole témoigne de la conscience largement perceptible à travers l’Europe, en cette période où la chrétienté était en crise, que l’Eglise et la société nécessitaient une réforme complète.

“Des cendres de Savonarole”, écrivit plus tard Theodore de Bèze, le successeur de Jean Calvin : “Pierre Martyr Vermigli se leva comme un phénix.” Faisant preuve d’une intelligence précoce et d’une piété fervente dès son plus jeune âge, il entra dans l’ordre des moines augustins à l’âge de 15 ans et fut envoyé pour études quatre ans plus tard, en 1518, à l’Université de Padoue, alors peut-être le plus grand centre intellectuel d’Europe. Là, il devait passer les huit années suivantes – la plus longue période de sa vie d’adulte qu’il devait vivre en un seul endroit – absorbé dans ses livres, insensible au chaos à quelques centaines de kilomètres au nord, où un collègue moine augustinien, un obscur professeur nommé Martin Luther, avait cloué quelques thèses à une porte d’église et mis l’Allemagne dans un tollé. Pendant cette période, il n’y avait pratiquement aucun domaine d’apprentissage que Vermigli ne maîtrisait pas. Là-bas, à Padoue, il a eu accès à la grande tradition de la théologie scolastique médiévale, dans laquelle il s’est plongé, mais il a partagé aussi la passion humaniste de la renaissance italienne, la soif de retourner aux sources – patristique et classique – et de les lire dans les langues originales. En conséquence, il a étudié non seulement les travaux métaphysiques d’Aristote, mais aussi son éthique, la politique, la rhétorique et les travaux scientifiques. Il a appris lui-même le grec pour pouvoir lire ceux-ci dans la langue originale. Il a étudié Cicéron et les néo-platoniciens, sans parler des Pères de l’église. Parallèlement, il étudia auprès de la grande faculté de droit de Padoue, maîtrisant à la fois les textes du droit canonique médiéval et du droit civil romain, un savoir qui lui sera très utile par la suite comme assistant de Thomas Cranmer en Angleterre.

Son premier contact avec l’Angleterre, en fait, commença à ce moment précis, alors qu’il se lia d’amitié avec un jeune aristocrate anglais nommé Reginald Pole, qui devint par la suite son ennemi juré. Membre de la famille royale anglaise et l’un des favoris du roi Henri VIII, qui a payé pour son éducation, Pole était un fervent humaniste, engagé comme beaucoup d’autres grands intellectuels de son temps dans le triple objectif de l’érudition classique, la réforme de l’Eglise, et le renouvellement civique, mais timide quant à la participation dans la vie publique. Malheureusement, il n’a guère eu le choix. Henry, cherchant à divorcer de son épouse espagnole Catherine d’Aragon, qui n’avait pas réussi à lui produire un fils, a demandé le soutien de Pole avant tout, lui offrant même l’archevêché de York, bien que Pole n’avait que vingt-six ans et pas même ordonné. Pole a tergiversé, restant à Padoue et gardant un œil attentif sur les affaires en Angleterre, où il a soutenu beaucoup des objectifs de réforme d’Henry, mais ne pouvait pas soutenir le divorce. Finalement, en 1536, il se montra en public contre Henry, pour lequel il fut fait cardinal (mais pas encore ordonné) et chargé de l’effort pour récupérer l’Angleterre maintenant hérétique pour l’Eglise catholique romaine.

II. Réforme italienne

Entre-temps, cependant, Pole et Vermigli se trouvaient tous deux dans un cercle de plus en plus large de prêtres, d’érudits et de laïcs dévoués, engagés dans la cause de la réforme de l’Eglise en Italie. l’Italie étant restée résolument catholique, nous supposons instinctivement qu’il n’y a pas eu de Réforme protestante. En fait, si l’histoire s’était déroulée un peu différemment, l’Italie serait peut-être devenue non seulement le siège d’une autre branche de la Réforme protestante, mais elle aurait été capable, comme les Allemands ne l’ont jamais été, d’accomplir une réforme au sein même de la hiérarchie ecclésiastique. Ce mouvement cherchait un renouveau de la spiritualité et de la dévotion laïques, en se concentrant comme Luther sur l’accès direct du croyant au Christ, sans intermédiaires légalistes, et aussi sur la lecture renouvelée des Écritures, et comme Luther a fait campagne pour l’abolition des abus dans la hiérarchie corrompue de l’Église.

Vermigli, un puissant prédicateur et exposant des Écritures, était au cœur de ce réseau réformateur car il s’est trouvé promu par une série de postes en Italie pour devenir l’un des officiers les plus hauts gradés de l’ordre augustinien. Bien qu’il n’ait pas été directement exposé aux écrits des réformateurs protestants avant 1537 environ, d’après ce que nous pouvons dire, Vermigli était parvenu indépendamment à beaucoup de leurs idées théologiques à travers son étude de saint Augustin, le père préféré de l’Eglise de nombreux réformateurs protestants. En particulier, lui et son ami Gasparo Contarini élaboraient une doctrine de justification par la foi qui ressemblait à celle enseignée par Luther et Melanchthon.

Les années 1536-37 furent cruciales pour le mouvement réformateur italien. Vermigli a été nommé conseiller auprès d’une commission papale sur la réforme de l’Eglise, aux côtés de ses amis, les deux nouveaux cardinaux, Reginald Pole et Contarini, et d’autres grands hommes d’Eglise réformistes italiens, Jacopo Sadoleto et Giovanni Carafa, également nouvellement nommés cardinaux. Les chemins différents de ces cinq hommes symbolisent l’éclatement de l’agenda réformiste au cœur de l’église romaine de l’époque. Pole, nous en saurons plus en temps voulu ; il suffit de dire pour l’instant qu’il est resté à bien des égards modéré jusqu’à sa mort (malgré l’héritage ambigu de ses dernières années), réceptif à de nombreuses plaintes protestantes mais incapable d’accepter ce qu’il voyait comme leurs doctrines hérétiques. Sadoleto devint un apologiste engagé de l’Eglise catholique, cherchant à reconquérir les protestants par des écrits persuasifs ; sa tentative la plus célèbre fut une lettre au peuple de Genève en 1539, qui provoqua un des classiques de la polémique protestante, la Réponse de Jean Calvin à Sadoleto. Carafa, d’autre part, qui avait toujours entretenu une veine ascétique et disciplinaire féroce, conclut que l’influence corrompue de la doctrine protestante était encore pire que la vie corrompue du clergé, et devint l’architecte de la Contre-Réforme sans compromis. En 1542, Carafa lance l’impitoyable Inquisition romaine, qu’il préside pendant treize ans comme cardinal, puis en 1555 comme Pape Paul IV. A sa mort en 1559, presque tous les derniers vestiges de la réforme évangélique en Italie avaient été éradiqués, et la Réforme n’eut plus jamais le temps d’y prendre pied.

Mais qu’en est-il de Contarini ? En 1540, il est nommé chef de la délégation catholique à un grand colloque qui se tiendra en Allemagne. L’empereur catholique Charles Quint, se rendant compte qu’il ne pouvait pas lutter contre le pouvoir croissant des princes luthériens, et souhaitant sincèrement la paix et la réforme de l’Eglise (tout en restant un catholique loyal), espérait que les représentants des deux parties pourraient régler leurs différends par des discussions et des débats. Les chefs de la délégation protestante étaient Philipp Melanchthon, l’acolyte de Luther, et Martin Bucer, réformateur de Strasbourg ; tous deux avaient la réputation, contrairement à Luther lui-même, de valoriser la paix et de rechercher un compromis chaque fois que cela pouvait raisonnablement être réalisé. Contarini était un homme de même tempérament, et il avait d’abord voulu que Vermigli le rejoigne au rassemblement, bien que cela n’ait pas été le cas. Lorsque le colloque s’est réuni en 1541 à Regensbourg (Ratisbonne), ils ont trouvé, comme on pouvait s’y attendre, de nombreux points de désaccord, mais ils étaient déterminés à voir quels progrès ils pourraient néanmoins faire. En particulier, ils se sont concentrés sur la doctrine cruciale de la justification, car les protestants pensaient que s’ils pouvaient trouver un accord sur ce point clé, au cœur de l’Evangile, toutes les autres différences pourraient devenir plus gérables. Compte tenu des vues augustiniennes de Contarini, ils parvinrent à faire des progrès substantiels, et même à s’entendre sur une formule provisoire qui, sans satisfaire Luther, semblait pouvoir servir de base à une réunification. Avant même que Luther les ait rejetés comme trop ambigus, la formule et le Colloque étaient voués à l’échec.

Le Pape et ses conseillers rejetèrent avec colère les articles que Contarini leur envoya et insistèrent sur le fait que ces questions ne pouvaient être réglées que par un concile général présidé par le Pape, qui devait se matérialiser cinq ans plus tard par le Concile de Trente. Dans cette nouvelle atmosphère, le cardinal Carafa a pris de l’importance et Contarini a été rappelé en disgrâce. Avant d’être placé en résidence surveillée, il s’est arrêté pour rendre visite à son vieil ami Vermigli à Lucca, la ville du nord-ouest de l’Italie où Vermigli enseignait alors.

À ce moment-là, Vermigli présidait ce qui était essentiellement un séminaire protestant secret. Il avait rassemblé autour de lui de grands savants comme Girolamo Zanchi, Bernardino Ochino et Emmanuel Tremellius, qui avaient tous pris des fonctions éminentes dans les grands centres de la Réforme du Nord. Tremellius, un juif converti, enseigna l’hébreu à Vermigli à cette époque ; avec cette connaissance, Vermigli put ajouter une maîtrise des commentaires rabbiniques sur les Écritures à son érudition déjà immense. Après le rappel de Contarini, l’ami de Vermigli, Ochino, fut convoqué à Rome pour répondre de sa prédication toujours plus protestante. Au lieu de cela, il se réfugia en Suisse. Ce fut le signal du début de la répression de Carafa et de la dissolution de la Réforme italienne naissante. Contarini et l’un des mentors de Vermigli, Juan de Valdez, sont morts avant d’avoir pu être punis. Vermigli et Tremellius s’enfuirent vers le nord en 1542 ; Zanchi suivit plus tard et eut une illustre carrière de quatre décennies à Heidelberg et ailleurs comme un des plus grands théologiens réformés. Le vieil ami de Vermigli, Reginald Pole, se retirant au moment de la décision, resta fidèle à l’église romaine, mais tenta de protéger ses compagnons réformistes modérés de la colère de Carafa. Nous le reverrons en temps voulu.

III. De Zurich à Strasbourg

En attendant, suivons Vermigli vers le nord. Emportant avec lui autant de livres qu’il le pouvait, Vermigli se rendit d’abord à Zurich pour y rencontrer Heinrich Bullinger, le chef de la Réforme, dont il dévorait avec enthousiasme les écrits depuis plusieurs années déjà. Bullinger et les autres dirigeants de l’Eglise étaient, naturellement, assez sceptiques au début, lorsque l’un des plus éminents ecclésiastiques catholiques d’Italie, âgé maintenant de 42 ans et ayant des liens avec le Pape lui-même, est arrivé sur le pas de leur porte en prétendant être protestant. Nous ne pouvons qu’imaginer la surprise et la joie de Bullinger et de ses collègues théologiens alors qu’ils contre-interrogent Vermigli au cours des prochains jours et qu’ils réalisent lentement que non seulement il était un protestant zélé et orthodoxe dans toutes ses convictions, mais il était peut-être le plus grand atout intellectuel à apparaître parmi les protestants. J’imagine que ça devait être quelque chose comme un moment de chasse au mois d’octobre rouge – vous savez, le moment dans le film où Jack Ryan réalise soudainement que l’un des capitaines supérieurs de la flotte de sous-marins soviétiques fait défection pour les Américains, apportant avec lui le plus avancé des arsenaux de la marine soviétique.

À cette époque, Vermigli se lia rapidement d’amitié avec Bullinger, chez qui il logeait, une amitié qui durera jusqu’à sa mort vingt ans plus tard. Malheureusement, Bullinger, qui avait déjà recruté des professeurs exceptionnels pour son “Ecole des Prophètes” à Zurich, n’avait pas de poste à offrir pour le Vermigli. En quelques mois, cependant, une merveilleuse opportunité s’est présentée. Le collègue de Martin Bucer à Strasbourg, Wolfgang Capito, venait de décéder, et son poste de professeur de théologie était maintenant vacant. Avec les recommandations élogieuses de Bullinger, Vermigli a rapidement été invité à occuper ce poste. C’est ainsi qu’il arriva dans une ville qui était au cœur de la Réforme pendant cette période ; Bucer connaissait et correspondait avec tout le monde, qu’il s’agisse des luthériens, des réformés suisses ou même des catholiques qui se préoccupaient de réformer l’Eglise. Il venait en effet de dire adieu à un jeune théologien extrêmement prometteur, Jean Calvin, qui avait passé trois ans à enseigner à Strasbourg avant d’être rappelé à Genève. On ne peut qu’imaginer à quel point Vermigli a dû trouver sa nouvelle vie à Strasbourg éblouissante. Quelques mois plus tôt, il avait été encerclé par une bande d’amis dans l’atmosphère inhospitalière de l’Italie, craignant pour sa vie et rarement capable de discuter ouvertement de ses convictions. Aujourd’hui, il se trouve dans l’une des villes les plus réformées et les mieux éduquées d’Europe, où Bucer a travaillé main dans la main avec un gouvernement municipal sympathique non seulement pour prêcher la doctrine évangélique, mais aussi pour réformer l’administration de l’Eglise et la vie du peuple. Bien qu’il fût un grand prédicateur, un diplomate et un leader d’Eglise, Bucer fut assez humble pour reconnaître rapidement que Vermigli était l’esprit théologique le plus aiguisé, et il en vint bientôt à compter constamment sur les conseils de Vermigli. Pendant ce temps, des étudiants protestants de toute l’Europe du Nord affluent à Strasbourg pour écouter les conférences du célèbre converti italien. Bientôt, le moine célibataire Vermigli se trouva même une épouse, Catherine Dammartin.

Cet heureux intermède ne devait cependant pas durer longtemps ; au bout de cinq ans, il était temps de reprendre son envol.

Après l’échec du colloque de Ratisbonne, Charles Quint avait été momentanément distrait de sa vision de réunir ses possessions allemandes, tant politiquement que, idéalement, dans l’obéissance à l’Eglise de Rome. Les guerres en France consumèrent son attention jusqu’en 1546, l’année de la mort de Martin Luther, et au moment où il put enfin se tourner vers l’Allemagne, les princes luthériens y avaient forgé une alliance forte appelée Ligue Schmalcaldienne. Les hostilités éclatèrent bientôt, mais malgré quelques succès précoces, les armées protestantes furent écrasées lors de la bataille de Muhlberg le 24 avril 1547. Les conséquences ont été rapides et dramatiques. Après trente ans d’enracinement profond dans les villes du nord et de l’ouest de l’Allemagne, sous le soutien de princes sympathiques, la foi protestante fut soudain menacée de répression totale. Les princes vaincus capitulèrent devant les exigences de l’Empereur et une nouvelle politique haineuse, l’intérim d’Augsbourg, fut imposée, qui équivalait essentiellement à une restauration du culte et de la théologie catholique. Melanchthon et certains théologiens de Wittenberg insistèrent durement pour obtenir des négociations et parvinrent à un compromis, l’intérimaire de Leipzig, qui ramena encore la plupart des cérémonies catholiques non désirées mais laissa intactes les doctrines protestantes fondamentales. Pour certains, comme Melanchthon, c’était un fardeau dont ils pouvaient et devaient souffrir jusqu’à ce que Dieu délivre leur église ; pour d’autres, comme le jeune prédicateur ardent Matthias Flacius Illyricus, ce compromis était totalement inacceptable. Le schisme qui en résulta divisa amèrement l’Eglise luthérienne et assombrit la réputation de Melanchthon, laissant de profondes blessures qui durèrent longtemps après la fin de l’intérim et la restauration de la liberté protestante allemande en 1552. En effet, elle a aussi contribué à ouvrir la voie, comme nous le verrons plus loin, à la fracture fatale entre protestants luthériens et protestants réformés.

Pendant ce temps, à Strasbourg, l’arrivée des armées impériales victorieuses marque la fin de la grande réforme de Bucer. Heureusement, comme on dit, quand Dieu ferme une porte, il ouvre une fenêtre. En 1547, l’archevêque Thomas Cranmer, chef de la nouvelle Église protestante d’Angleterre, convoqua Bucer et Vermigli, ainsi que Bernardino Ochino, ami et maintenant collègue de Vermigli à Strasbourg, en Angleterre. Vermigli a été nommé au poste prestigieux de professeur “Regius” de divinité à l’Université d’Oxford, tandis que Bucer a été nommé à Cambridge. Ochino et d’autres personnalités protestantes fuyant le continent ont également pris des postes académiques. Cranmer est même allé jusqu’à inviter Philipp Melanchthon depuis son poste assiégé à Wittenberg, mais Melanchthon n’était pas prêt à abandonner l’Allemagne.

Comment se fait-il qu’au moment où les ténèbres s’abattaient sur tous les centres du protestantisme continental, alors que le Conseil pontifical réformateur de Trente se réunissait dans le nord de l’Italie, l’île d’Angleterre ait pu servir d’abri à la cause de la réforme, une sorte d’arche de Noé au milieu de la tempête ? Après tout, même la plupart des gens qui ne savent pas grand-chose d’Henri VIII en savent assez pour savoir qu’il n’était guère hospitalier au protestantisme évangélique, même dans sa meilleure humeur. La rupture avec Rome lui avait assuré son divorce, une énorme quantité de richesses provenant des terres de l’Eglise et un pouvoir extraordinaire sur l’Eglise d’Angleterre. Ayant accompli ces choses, il ne voyait aucune raison de secouer le bateau en permettant à la doctrine protestante de s’enraciner dans ses terres. Il était loin de se douter que son ecclésiastique et conseiller préféré, l’archevêque Thomas Cranmer, était secrètement protestant et qu’il avait épousé en secret (alors qu’il était censé être célibataire !) la nièce d’un réformateur luthérien de premier plan.

IV. Pierre Martyr en Angleterre

Le grand tournant dans la politique religieuse anglaise avait été rendu possible par la mort d’Henry VIII en 1547. Son fils Edward VI, âgé de neuf ans, monta sur le trône et fut bientôt acclamé par les Réformés d’Europe comme un “nouveau Josias”. Elevé sous la tutelle protestante et d’une piété et d’un zèle apparemment authentiques, il était également entouré en grande partie de conseillers et de régents protestants. Cranmer put bientôt commencer à faire avancer la politique de l’Eglise dans une direction fermement protestante. En 1549, le premier Livre anglais de prière commune, un document relativement conservateur qui maintenait beaucoup d’emphases catholiques médiévales, fut promulgué, et il fut suivi trois ans plus tard par une version beaucoup plus réformée – certains se plaignirent trop de la version réformée, qui reflétait la contribution de Vermigli et notamment le passage de Cranmer à une théologie calviniste ou peut-être quasi-zwinglienne de l’Eucharistie.

En Angleterre comme ailleurs, la question de l’Eucharistie était au centre du conflit théologique. La doctrine de la transsubstantiation était au cœur de nombreux abus du culte médiéval tardif et a contribué à maintenir pour le sacerdoce catholique une aura de pouvoir presque magique aux yeux des laïcs. La nouvelle maison de Vermigli à Oxford était aussi inhospitalière que Strasbourg avait été agréable. Des étudiants émeutiers ont jeté des pierres à travers les fenêtres de sa chambre au Christ Church College, et des universitaires traditionalistes ont cherché à le faire échouer à chaque occasion. En 1549, Richard Smith, l’ancien professeur catholique de divinité, qui avait été licencié pour faire de la place à Vermigli et était, à juste titre, amer, l’a mis au défi d’une dispute sur le sujet. Le débat public qui en a résulté a contribué à rendre Martyr célèbre, en le faisant connaître parmi les étudiants d’Oxford et en contribuant à discréditer le parti romain (cela n’a pas aidé que Smith lui-même se soit enfui sur le continent, laissant les autres débattre à sa place). Dans la version publiée ultérieurement, Vermigli devait exprimer la doctrine réformée de l’Eucharistie avec une telle clarté que Jean Calvin lui-même écrira plus tard : “La doctrine de l’Eucharistie fut proclamée par Pierre Martyr avec un telle excellence, qu’il ne laissa plus rien à ajouter”.

Peu de temps après, Vermigli s’est retrouvé embourbé dans une controverse dans la direction opposée. Un prédicateur protestant zélé, John Hooper, avait été nommé évêque de Gloucester, mais il refusa de porter les habits épiscopaux traditionnels, même pour la cérémonie d’ordination, les considérant comme des “guenilles papiste”. Bien qu’un nouvel Écossais du nom de John Knox à la cour le soutînt, Cranmer et les autres conseillers furent scandalisés par son entêtement et demandèrent à Vermigli, qui partageait l’admiration de Hooper pour l’église de Zurich, de le convaincre que quelles que soient ses préférences personnelles, il n’y avait rien de théologiquement choquant dans ses vêtements en soi. La lettre de Vermigli à Hooper sur ce sujet devait devenir un texte important dans les batailles ultérieures sur le puritanisme sous le règne de la reine Elizabeth.

Cranmer allait bientôt faire appel à Pierre Martyr pour des affaires encore plus importantes : la réforme des lois de l’Eglise d’Angleterre, et par conséquent toute la structure gouvernementale de l’Eglise anglaise. L’expertise juridique de Vermigli s’est avérée inestimable, et les deux étaient à pied d’œuvre sur le projet quand soudainement en 1553, le garçon-roi Edward est mort. La structure de l’église anglaise devait rester figée dans cet état à demi réformé, un état de fait qui ne pouvait que semer le conflit sous Elisabeth.

Car malheureusement, la demi-sœur d’Edward, la princesse Mary, n’avait aucun intérêt à poursuivre le projet de réforme. Au contraire, elle était déterminée à rétablir le catholicisme romain à tout prix. Le nouvel ordre protestant se trouva dans le désarroi. Plusieurs dirigeants, dont Cranmer, ont été mis en état d’arrestation. D’éminents protestants étrangers, y compris Vermigli, ont été autorisés à partir pacifiquement, et beaucoup de ses étudiants allaient le suivre en exil. Parmi eux se trouvaient au moins six futurs évêques de l’église d’Elisabeth, l’épine dorsale de ce qui allait devenir le protestantisme anglais. A peine Vermigli est-il parti que son vieil ami Reginald Pole est arrivé en Angleterre, enfin impatient de retourner dans son Angleterre natale. Quatre ans plus tôt, à la mort du pape Paul III, Pole était tellement respecté qu’en dépit de ses associations passées avec les “hérétiques” et de son engagement à la réforme en cours (et du fait qu’il n’était alors que diacre), il avait été le candidat préféré pour succéder à Paul. Contre l’opposition fervente de son ancien collègue, le cardinal Carafa, il a failli gagner l’élection papale à une voix près, avant de se retirer pour éviter un conflit. Le résultat fut une papauté qui tourna définitivement le dos une fois pour toutes à la réunification avec les protestants.

De retour en Angleterre, Pole a sali sa longue réputation de modération en aidant Mary, “Bloody Mary” comme on l’appelait bientôt, dans sa campagne pour la faire périr par le feu l’Eglise Protestante. Mais ils espéraient d’abord remporter une victoire de propagande : la rétractation du grand architecte de l’hérésie lui-même, l’archevêque Thomas Cranmer. Homme brisé, il a été contraint de signer un document se repentant de toutes ses erreurs protestantes. Lorsque ses inquisiteurs l’ont mis triomphalement en chaire à Oxford pour lire publiquement sa récantation, il l’a déchiquetée et s’est repenti avec ferveur de son inconstance. Escorté sur le bûcher pour être brûlé, il jeta sa main droite, avec laquelle il avait signé la rétractation, dans le feu, et mourut noblement en martyr protestant.

V. Strasbourg et Zurich à nouveau ; controverses sur l’Eucharistie et la prédestination.

Mais revenons à Vermigli. Heureusement, la situation du protestantisme en Allemagne s’est nettement améliorée depuis 1547. Lui et son collègue Ochino ont maintenant pu retourner à Strasbourg et y reprendre l’enseignement. Malheureusement, avec le recul de la menace catholique immédiate, les protestants avaient commencé à se chamailler entre eux. En particulier, un fossé s’était creusé au sein du luthéranisme entre les modérés comme Melanchthon et les partisans de la ligne dure, qui s’enorgueillissaient, entre autres choses, de leur ferme adhésion à la théorie de Luther sur la “consubstantiation”, selon laquelle le corps physique et le sang du Christ, sans être transformé en pain et vin, sont réellement présents parmi eux. Ces luthériens militants commencèrent à s’agiter et à écrire des traités polémiques féroces contre tout adepte de la théologie eucharistique réformée, dans ce qu’on a appelé la seconde guerre sacramentelle. Inutile de dire que Calvin a donné le meilleur de lui-même dans les échanges qui ont suivi. Bien que Vermigli, à son arrivée à Strasbourg, ait accepté de signer la Confession luthérienne d’Augsbourg, les luthériens n’étaient pas satisfaits de son interprétation, et il fut soumis à une pression croissante. Lorsqu’en 1556, il reçut une invitation de son ami Bullinger à Zurich, il sauta donc sur l’occasion et s’y rendit avec Ochino et son cortège d’exilés anglais.

Mais là encore, il rencontra rapidement la controverse sur le deuxième grand point qui allait bientôt diviser les églises protestantes : la prédestination. Bullinger avait toujours, à la différence de Calvin, épousé une doctrine modérée et judicieuse de la prédestination, et l’exposition plus calviniste de Vermigli de la doctrine troublait certains à Zurich, en particulier un professeur nommé Theodore Bibliander, qui était si opposé à la doctrine qu’il proposa à Vermigli un duel à la double hache. Bibliander fut finalement rejeté en 1560, cimentant la doctrine de la prédestination comme une question de consensus réformé, bien qu’il restait encore un large éventail de façons différentes d’articuler la doctrine.

À peu près au même moment, la reine Mary et son nouvel archevêque Reginald Pole étaient morts en Angleterre et sa sœur protestante Elizabeth lui avait succédé, et avait invité Vermigli à voyager une fois de plus et à reprendre son poste à Oxford. Maintenant un vieil homme et très heureux à Zurich, où il avait eu l’occasion de publier abondamment, Vermigli a refusé. Ses disciples anglais prirent congé de lui et retournèrent à des postes d’influence dans l’église d’Elisabeth, d’où ils correspondaient régulièrement avec leur ancien maître et lui demandaient son avis sur l’orientation de la réforme là-bas.

VI. Poissy, mort et héritage

Cependant, Vermigli n’avait pas tout à fait fini de voyager. Il y avait un théâtre clé de la Réforme qu’il n’avait jamais visité, c’était la France. Ici, malgré les durs décrets du Concile de Trente et le martyre de nombreux protestants français au cours des années précédentes, les perspectives de réforme en France s’annonçaient soudainement roses. L’ancien roi était mort, laissant comme héritier d’abord un fils malade de quinze ans, puis un fils de dix ans. Bien qu’il n’y ait pas de nouveau Josias comme Edward en Angleterre, Charles IX avait plusieurs nobles protestants parmi ses conseillers. Il y avait aussi un parti de catholiques purs et durs connus sous le nom de Guise, déterminés à dominer le trône. Et au milieu se trouvait l’imposante figure de Catherine de Médicis, née à Florence vingt ans après Vermigli et aujourd’hui Reine Mère. Déterminée à maintenir l’indépendance du trône de France par rapport à tous les autres partis, y compris les papes et leur concile de Trente, Catherine a décidé de convoquer son propre conseil paroissial, un conseil de l’Église de France, catholique et protestant, dans l’espoir de trouver un consensus et une base pour une unité nationale.

C’est ainsi qu’en 1561, elle convoqua les évêques du royaume et une délégation de ministres protestants dirigée par l’assistant de Calvin, Théodore de Bèze, au colloque de Poissy. Compte tenu de l’origine florentine de Martyr et de sa capacité à s’adresser à Catherine dans son italien natal, sans parler de son érudition inégalée, le parti réformiste s’est empressé de l’encourager à se joindre à eux. Les controverses qui en ont résulté, comme le colloque de Ratisbonne vingt ans plus tôt, se sont rapprochées d’un consensus, mais ont finalement prouvé que les deux parties demeuraient irréductiblement en désaccord. Après un premier débat public, les principaux représentants des deux parties ont été convoqués à des conférences privées devant la Reine sur la doctrine de l’Eucharistie. La maîtrise de Vermigli sur ce sujet était inestimable, mais contrairement à de Bèze, il était un théologien systématique à la pointe de la technologie, et non un diplomate qui parlait avec aisance, et il a rendu les choses beaucoup plus difficiles pour de Bèze à plusieurs occasions. Néanmoins, en fin de compte, les délégués réformés ont pu proposer une formule doctrinale qui a reçu l’approbation provisoire des représentants catholiques. Mais à peine avait-elle été présentée à l’ensemble du concile qu’elle fut rejetée comme trahison de la foi, et les négociateurs catholiques en furent honteux. Le colloque, paralysé, commença à se disperser et Vermigli retourna à Zurich, fatigué et malade. Après l’effondrement de Poissy, la France devait sombrer dans des décennies de guerre civile religieuse, pour ne plus jamais avoir une telle chance.

Vermigli mourut au début de l’année suivante à Zurich, pleuré par l’auguste compagnie d’érudits et d’ecclésiastiques qui s’y trouvaient et par les dirigeants protestants de toute l’Europe. Bien qu’il soit mort, ses amis et ses disciples ont continué à perpétuer son héritage dans les églises protestantes de Suisse, de France, de Hongrie, d’Allemagne, des Pays-Bas et surtout d’Angleterre, où ses écrits ont dépassé en influence ceux de Calvin pendant plusieurs décennies.

Malheureusement, les choses mêmes qui l’ont rendu grand dans sa vie ont contribué à le faire oublier dans sa mort. Ayant voyagé dans toute l’Europe, il n’a pas laissé d’école stable ou d’influence profonde en un seul endroit, contrairement à Calvin à Genève ou à Luther et Melanchthon à Wittenberg. De plus, son érudition, bien qu’impressionnante pour ses contemporains, a donné un style d’écriture un peu sec, moins attrayant ou coloré que celui de Calvin, mais d’une immense valeur pour le théologien historique désireux de saisir les contours de la tradition réformée primitive. Mais sa vie, au moins, comme j’espère que cette exposition l’a montré, était assez colorée pour qu’on puisse s’en souvenir.

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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