Lettre d’un fils réformé à son père pentecôtiste
27 février 2020

Venant d’un arrière-plan charismatique, et évoluant aujourd’hui dans la doctrine réformée, j’ai eu à me poser la question de comment je me plaçais parmi ceux qui sont encore aujourd’hui mes frères et sœurs, et ce d’autant plus que je ne suis pas le seul dans ce cas. J’ai décidé d’exprimer ces sentiments sous la forme d’une lettre fictive. Cette fausse épître n’a pas de caractère autobiographique ou individuel.


Mon père,

Je sais que mes dernières évolutions t’ont interrogé, et je sais en particulier que ma confession du pédobaptême notamment a pu te heurter. Je sais que tu es perplexe devant le fils que tu as engendré, et pour être franc, je suis encore plus surpris et perplexe que toi. Je n’ai pas cherché à devenir réformé, je ne l’ai pas attendu. J’ai simplement fait ce que tu m’as appris à faire : j’ai cherché Dieu de tout mon cœur, j’ai creusé la Bible comme si ma vie en dépendait… et aujourd’hui, nous nous retrouvons avec des différences confessionnelles importantes. Comment cela est possible, je n’en suis pas sûr, mais je sais que je ne suis pas seul, et que beaucoup parmi les fils de charismatiques deviennent aujourd’hui adultes à l’ombre des réformateurs.

Je ne te cacherais pas, mon père, que j’ai été tenté par la confrontation et le rejet dur. Je ne te cacherais pas à quel point je suis fatigué de certains excès dont nous avons été victime alors que je grandissais. Tu les connais toi aussi, et tu les déplores. Notre seule différence sur ce point est que selon toi la meilleure réaction est une démarche évangélique plus saine, alors que j’explore une toute autre voie plus ancienne et historique. Je te demande pardon, mon père, pour les paroles dures et amères que je t’ai décoché, alors que je laissais la frustration m’aveugler. Ce n’étaient plus des critiques, mais des vengeances. Alors que je m’éloigne du début de ma jeunesse, et que je m’installe dans la vie pour durer, je comprends maintenant que ce que je prenais pour le feu de la saine orthodoxie avait des motivations impures.

Je sais maintenant que je n’ai pas besoin de détruire ce que les autres ont fait pour construire ce que Dieu me demande de faire.

Je te remercie, mon père, pour le travail que tu as accompli depuis ta jeunesse. Tu es arrivé dans une friche remplie de ronces, et tu l’as défriché. Dans la peine et le labeur, tu as construit patiemment l’Église évangélique de France. Tu as subi les querelles, les divisions, les doutes, les excès et les manques, mais tu es resté fidèle, et aujourd’hui, je suis l’héritier d’une église pleine de promesses. Je n’ai rien fait, mais tu as accompli un labeur immense. Que Dieu me garde d’être ingrat à ton égard ! Tu es arrivé en pionnier, et aujourd’hui tu as un domaine à transmettre. Cela est ton œuvre ; C’est l’œuvre de Dieu par toi.

Mais malgré cela, et malgré ma grande fierté de t’avoir comme père, mon cœur est serré et affamé. J’ai grandi dans l’Église, et je suis aussi ignorant qu’un converti à l’âge adulte. Je suis profane dans une époque impure, et mon église conduit ses cultes selon les standards de son époque. Je suis déraciné dans une société atomisée, et mon Église court après les dernières paillettes. Je ne sais pas mener une vie chrétienne ordinaire, et mon Église ne veut m’enseigner que des actes extraordinaires. Je suis dans la souffrance, et mon Église ne veut parler que de comment vivre dans la prospérité. Je suis dans la frustration, et elle me parle de « faire une percée dans ma destinée ». Je suis famélique et sans fondements, et on me propose des friandises en guise d’édification.

Je souffre mon père.

Alors je fais ce que tu m’as appris à faire : je me suis centré sur Jésus. J’ai étudié ma Bible. J’ai passé du temps avec Dieu. J’ai été attentif à ce que me disait l’Esprit. Et c’est ainsi, mon père, que sans le savoir tu m’as encouragé à découvrir mon grand-père, le réformé. Et c’est lui qui m’a donné ce que j’aurais dû recevoir de toi.

C’est mon grand-père qui m’a enseigné la foi chrétienne et la doctrine que tu trouvais « trop intellectuelle ». C’est mon grand-père qui m’a appris que le culte n’était pas pour « sentir la présence du Seigneur », mais pour glorifier l’alliance de Dieu avec son peuple. C’est mon grand-père qui m’a raconté la longue et noble histoire de l’ecclesia catholica, l’Eglise Universelle. Il m’a fait visiter la galerie de nos ancêtres, s’arrêtant devant chaque portrait pour raconter leur histoire. Pourquoi mon père ne m’as-tu pas introduit toi-même à mes cousins et mes ancêtres ? Pourquoi as-tu méprisé notre héritage et parlé en mal de ces héros de Dieu ? C’est mon grand-père qui m’a appris la valeur de la souffrance dans la vie chrétienne. C’est mon grand-père qui m’a appris que la frustration était le camp d’entraînement de Dieu. C’est mon grand-père qui m’a montré l’exemple d’une vie chrétienne ordinaire et remplie de souffrances, qui m’a montré que c’était la vie de Jésus. C’est mon grand-père qui m’a construit, qui m’a équipé et qui m’a fait comprendre mes devoirs quant à l’héritage des saints. Il ne m’a pas donné de sucreries : il m’a donné une lance, un bouclier et m’a dit où était ma place dans le rang.

Je suis le disciple de ce grand-père « trop religieux ». Sa religion c’est la structure dont ma vie avait trop besoin.
Je suis l’élève de ce grand-père « trop intellectualisant ». Sa doctrine, c’est la nourriture dont mon intellect avait trop besoin.
Je suis l’imitateur de ce grand-père « trop légaliste ». Sa conduite, c’est la santé dont mon âme avait trop besoin.
Je suis le continuateur de ce grand-père « trop catholique ». Son héritage, c’est celui que le Saint Esprit a amassé depuis les temps anciens.

Je suis un réformé, l’héritier et l’intendant du dépôt du Saint Esprit, celui que mon grand-père m’a transmis… par toi.

Car je t’aime mon père, oui je t’aime tendrement. Ne te méprends pas suite à ces derniers paragraphes : je veux t’aimer et t’honorer et te respecter. C’est l’essence du 5e commandement. C’est l’essence de la tradition réformée. C’est ce que mon grand-père m’a appris : on ne peut pas réformer sans d’abord respecter l’héritage de son père, aussi imparfait qu’il soit.

Oui j’insiste : On ne peut pas réformer sans d’abord respecter.

Voilà pourquoi je t’ai d’abord remercié pour ton œuvre. Je veux la continuer et non l’abolir. Je veux lui faire atteindre son plein potentiel, tout comme ce que tu as toujours voulu faire. Je veux que ce que tu as bâti prospère et brille encore plus. Je ne veux pas opposer mon père à mon grand-père. Je t’aime, aussi tendrement que j’aime mon grand-père, autant que j’aime mon Dieu, qui est aussi mon Père.

Mais tu as compris que je ne ferais pas comme toi. Il y a des choses que tu considérais comme inchangeables et vraies, que je ne vois pas pareil. Il y a des pratiques qui t’ont plu, et qui te plaisent encore, que je ne supporte même plus en peinture. Il y a des doctrines que tu considères comme centrales et axiomatiques, que je considère comme accessoires, voire parfois embarrassantes. Nous divergeons dans les détails.

Mais si cette lettre a un but, c’est celui-ci : je veux t’assurer que nos différences ne sont pas dans l’essentiel : le but de l’homme est toujours de connaître Dieu et de le glorifier pour toujours. En changeant de pratique, je ne change pas le cœur que tu m’as enseigné d’avoir : le but est toujours d’honorer Dieu. En changeant de doctrine, le but n’est pas d’abandonner la vérité : il est toujours de se rapprocher de Dieu. En structurant davantage ma vie chrétienne, je n’abandonne pas la spiritualité au profit de la religion : au contraire, ma spiritualité passe au stade adulte, en assumant qu’elle est une religion qui entend soumettre au Christ l’intégralité de la vie humaine.

Oui je suis le disciple de mon grand-père, et je parle beaucoup de lui, mais je ne t’oublie pas, mon père. Je suis aussi ton héritier et ton fils.

Je t’aime.

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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