L’Église sauve vraiment – Holger Lahayne
4 avril 2020

Holger Lahayne est un théologien et missionnaire allemand, catéchète de la paroisse réformée de Vilnius (Lituanie). Il a publié cet article en allemand pour son blog personnel en septembre 2019.


„Jeter l’état de droit par-dessus bord ?“

Nous avons appris à la mi-septembre [2019] que l’Église protestante allemande (EKD)1 allait envoyer son propre navire de secours en mer en Méditerranée. Un communiqué de presse de l’union d’Églises en date du 12 septembre (“Secours en mer : un horrible bilan”) rapporte les propos du président du conseil national de l’EKD, Heinrich Bedford-Strohm :

Nous voulons armer un bateau. Le conseil de l’EKD vient de décider de fonder une association pour que les Églises, institutions et citoyens engagés puissent, aussi rapidement que possible, financer ensemble un navire supplémentaire pour les opérations de sauvetage.

H. Bedford-Strohm

L’organisation pro-immigration “Estacade” (Seebrücke) a vivement salué cette décision sur son site internet, en détournant une photographie de la statue de Luther à Worms : “L’EKD envoie un bateau ! Merci à l’EKD qui rend cela possible.” Un porte-parole de l’organisation a également déclaré en conférence de presse : “Tous les hommes doivent avoir le droit de se déplacer librement et de venir en Europe en sécurité et dans la légalité.”

Seebruecke

L’EKD n’a pas la prétention d’être un groupe “d’experts en sauvetage en mer”, rappelle Michael Diener, membre du conseil, dans une interview pour le média chrétien allemand Pro, mais souhaite y participer, et le mot-dièse #Kircherettet (“l’Église sauve”) en est le signal : avec ou sans connaissances spécifiques, elle s’est impliquée dans le sauvetage. L’Église réformée de l’EKD2 a été la première à débloquer des fonds pour ce navire, dès la fin août.

Au début du mois, les évêques Meister (Hanovre) et Bedford-Strohm (Bavière) ont reçu au siège central de l’EKD un millier de bateaux en papier, fabriqués par une paroisse de Basse-Saxe. Cette action visait à soutenir la résolution de la convention de l’Église (Kirchentag) de Dortmund sur le secours en mer. Ulrich H.J. Körtner a commenté dans un article la photo (cf. ci-dessous) des deux évêques avec un grand bateau en papier et un “#Kircherettet” découpé par un enfant : “C’est avec ce genre d’arguments que l’EKD discute désormais de questions politiques complexes telles que la politique européenne d’immigration et d’asile.”

Ralf Meister et Heinrich Bedford-Strohm, deux évêques de l’EKD.

Ce théologien venu d’Allemagne, et enseignant à l’université de Vienne, continue, en ayant aussi à l’esprit des réactions comme celle citée plus haut de l’organisation “Estacade” : “Les secouristes et leurs soutiens ne justifient absolument pas leurs actions par la seule volonté de sauver des êtres humains d’un péril mortel ; mais ils soutiennent aussi que tout homme a le droit de fuir ou d’immigrer dans le pays de son choix. Puisqu’une telle possibilité n’existe pas juridiquement, ils la fondent moralement. Le sauvetage en mer équivaut ainsi de facto à un billet d’entrée pour l’Europe ; non pas d’ailleurs pour les plus pauvres d’entre les pauvres, mais pour ceux qui peuvent se payer les précieux services d’un passeur. Au fond, les revendications des ONG reviennent purement et simplement à une politique d’ouverture des frontières. Il en va de même de la position de l’EKD. Les conséquences politiques et sociales d’une telle politique d’accueil, qui a participé au renforcement des partis de droite xénophobes dans toute l’Europe, sont minimisées ou imputées unilatéralement aux tendances racistes de “la droite”.

Körtner arrive à une conclusion sévère : “Pour des raisons morales et théologiques, il est impératif de respecter les obligations politiques et de défendre l’état de droit, qui serait menacé si l’on venait à accepter sans discernement tout motif de fuite, pour quiconque et quelque besoin que ce soit. Avec ses positions en matière de politique migratoire et sur la question du sauvetage privé en mer, l’EKD fait valoir le droit de déclarer l’état d’urgence politique pour des raisons morales, ce qui légitime la suspension de l’état de droit en cas de doute.”

Körtner a bien sûr raison de dire que la fuite et la migration sont des “questions politiques complexes”. L’expert en éthique regrette que l’EKD ne se complique pas la vie et privilégie une solution simple – l’Église vient au secours des naufragés – là où il faudrait apporter des nuances. On peut certes peser le pour et le contre du sauvetage des migrants en Méditerranée et prendre librement position. D’un point de vue théologique, cependant, il serait souhaitable que cette formulation claire, cet engagement inconditionnel, cette détermination, cette volonté de passer à l’acte soient à nouveau appliqués à la mission de sauvetage classique de l’Église : le salut des âmes.

„Car ils n’ont pas le Seigneur Jésus…“

Dans la Bible, la mer représente principalement une menace ; la tempête et les inondations sont un signe de jugement. En conséquence, on compare le salut à un sauvetage en mer agitée. Heinrich Bullinger dit dans la Confession helvétique postérieure :

Car comme lorsque le monde périt par le déluge, il n’y eut point de salut hors de l’arche de Noé, ainsi nous croyons qu’il n’y a point de salut assuré hors de Jésus-Christ, qui se présente aux élus dans l’Église pour qu’ils aient part à ses biens.

Confession helvétique postérieure, XVII, 11.

Au §28 de la Confessio Belgica, il est aussi dit qu’il n’y a “pas de salut” en dehors de l’Église. De même, dans la tradition réformée, la confession de foi de Westminster énonce : “Hors d’elle [l’Église], il n’est pas de possibilité normale de salut”. Le mot “normale” est ici évidemment ajouté à dessein. En effet, il n’est certainement pas absolument nécessaire d’appartenir à une communauté visible. On peut imaginer des cas de figure où une sorte de Robinson Crusoë trouverait une Bible sur une île déserte : il parviendrait à la foi et serait sauvé tout en étant pour autant privé d’Église – mais dans des circonstances extraordinaires, certes.

La foi orthodoxe, historique, confesse avec Cyprien (IIIe siècle) le principe extra ecclesiam nulla salus “hors de l’Église point de salut”. Les grandes familles confessionnelles – catholiques, orthodoxes et protestants – interprètent la phrase de ce père de l’Église de manière tout à fait différente. Les protestants insistent sur le fait que ce n’est pas l’Église en soi ni le fait d’en être membre qui sauve. Mais eux aussi sont tout de même d’accord sur le fond. Martin Luther écrit3:

Il n’y a en effet ni vérité, ni Christ, ni béatitude en dehors de l’Église chrétienne.

M. Luther, Postille.

Dans le Grand catéchisme, commentant la troisième partie du symbole des Apôtres, il écrit4:

Car là où l’on ne prêche pas le Christ, il n’y a pas de Saint-Esprit qui appelle, édifie et assemble l’Église chrétienne, en dehors de laquelle nul ne peut arriver à Christ.

M. Luther, Grand catéchisme, III, 5.

Plus encore, Luther déclare5:

C’est pourquoi ces articles de foi nous séparent, nous autres chrétiens, du reste des peuples de la terre. Car, pour ceux qui sont en dehors de la chrétienté, qu’ils soient païens, Turcs, Juifs, ou hypocrites et mauvais chrétiens, quand même ils ne croient et n’adorent qu’un seul vrai Dieu, ils ne savent cependant pas comment ce Dieu est disposé envers eux, et ne peuvent, par conséquent, attendre de lui ni amour ni aucun bien. Ils restent sous la colère et la malédiction éternelles, car ils n’ont pas le Seigneur Jésus et ne sont pas éclairés ni gratifiés par aucun des dons du Saint-Esprit.

M. Luther, Grand catéchisme, II, 9.

Le “salut certain” (gewisses Heil) n’existe que dans l’Église chrétienne. Ce n’est qu’en elle qu’un “sauvetage” (Rettung) est promis. Hors de l’Église du Christ, la mort spirituelle, éternelle, menace encore. C’est à cause de cette conviction que le motif de la mer destructrice et du bateau salvateur convient si bien pour parler de l’Église.

Le réformateur Heinrich Bullinger compare l’Église à une arche, à un navire (voir l’illustration ci-dessous). Le bateau qui vient sauver en eaux troubles était alors un symbole apprécié de l’Église, même parmi les réformés persécutés. Sur le portail de la Große Kirche6 d’Emden (Frise orientale), on peut admirer un bas-relief de 1660 représentant la “barque du Christ” ; il est écrit autour de celle-ci : “L’Église de Dieu, persécutée, proscrite, a placé sa confiance en Dieu” (en bas-allemand : Godts Kerck, verfolgt, verdreven, heft Godt hyr Trost gegeven).

Schepken_Christi
Détail du portail de la Große Kirche, Emden (Allemagne).

Jean de Lasco, le réformateur de la Frise orientale, originaire de Pologne, avait aussi une barque dans ses armoiries, et sa devise était In portu navigo7 “je navigue abrité dans le port (céleste)”.

Armoiries de Jean de Lasco (1499-1560).

La “barque du Christ” fait aussi partie du logo du Conseil œcuménique des Églises (ci-dessous). On y voit une grande croix s’élever d’un bateau. Ce qu’implique cette image est clair : hors du bateau, le naufrage dans les flots mugissants nous guette. La croix du Christ fait office de mât ; le navire tout entier, c’est Jésus lui-même, comme le dit aussi Bullinger. Être dans le bateau signifie être en Christ.

Logotype du Conseil œcuménique des Églises.

„… afin que personne ne passe à côté du salut“

L’Église catholique romaine continue d’affirmer qu’elle est elle-même l’institution pourvoyant complétement le salut. À Rome, cependant, on pense maintenant aussi que tous les gens “sans aucune exception… ont été rachetés par le Christ” ; chaque homme serait déjà lié au Christ (Jean-Paul II, encyclique Redemptor hominis). L’Église romaine demeure donc le bateau de sauvetage, mais il semble avoir jeté en mer des filets bien larges. Personne ne doit donc être perdu en dehors du navire. Enfin et surtout, Roger Schutz (d’origine réformée), fondateur de la communauté de Taizé, a popularisé ce point de vue : “L’Église, dans le cœur de Dieu est aussi large que l’humanité” – à quoi bon encore un canot de sauvetage?

Le philosophe américain Dallas Willard, auteur influent sur le thème du discipulat, écrit dans Connaître le Christ aujourd’hui8 que beaucoup de ceux qui ne sont ni baptisés ni membres d’une Église, ou qui ne font pas d’une autre manière profession explicite de christianisme, sont acceptés par Dieu “s’ils ont le cœur intérieur que Dieu recherche”.

Pour de nombreux post-évangéliques comme Rob Bell, l’Église n’est bien sûr plus le grand canot de sauvetage en dehors duquel on est perdu. Au contraire, elle n’est plus considérée que comme une large communauté de croyants qui expriment leur expérience au moyen de rites, d’un langage et de symboles ; elle donne une forme langagière à un mystère qui est présent partout dans le monde. L’Église est par conséquent le lieu qui permet particulièrement de réagir à l’Évangile, qui a d’ores et déjà été annoncé à toutes les créatures sous le ciel.

La proclamation du salut, l’Évangile, serait donc déjà présente dans le monde. Il s’ensuit que ce n’est plus la tâche première de l’Église et de ses membres que de faire connaître cet Évangile à un monde qui ne le connaîtrait pas. L’appel urgent à monter à bord de ce bateau de sauvetage ne reçoit plus d’écho.

Il n’est donc pas surprenant qu’entre-temps, on veuille sauver et protéger tout ce qui est possible ; on peut bien sûr penser au climat. L’EKD, dans sa déclaration de 2001 “Apporter l’Évangile aux gens », au paragraphe “La perspective du salut” (§ III.2.1), énonce que “vivre sans Dieu, sans foi en Jésus-Christ, c’est vivre pour rien9”. Il y aurait donc “urgence”. L’évangélisation est appelée “une invitation avec un double accent” : “Elle invite chaleureusement à faire confiance à Jésus-Christ et elle le fait de manière urgente afin que personne ne passe à côté du salut10.”

Naturellement, il faut œuvrer à ce qu’il y ait aussi peu de gens que possible qui se noient dans la Méditerranée. On ne devrait pas fermer les yeux cyniquement sur ces morts cruelles. Ces milliers de pertes par an aux portes de l’Europe sont effectivement difficilement tolérables. Beaucoup d’acteurs doivent agir, et l’EKD reconnaît d’ailleurs elle-même que l’Église n’apportera qu’une contribution symbolique. Le secours en mer devrait être avant tout l’affaire des institutions étatiques.

Il en va tout à fait différemment du secours des âmes. Là aussi il y a fort à faire, mais la situation est plus sérieuse encore, et le défi posé à l’Église, aux Églises, est encore plus grand. Car seul le Christ de l’Église sauve efficacement de la perte éternelle. L’Église est le vaisseau du salut ; c’est par elle que Dieu travaille à sauver les hommes. Seules les Églises ont pour mission de transmettre ce message. Si le secours en mer est déjà chose urgente, le salut des âmes n’est-il pas donc bien plus urgent encore ? Si l’on se met à financer à grands frais un navire, ne doit-on pas œuvrer beaucoup plus, et avec beaucoup plus d’engagement, pour accomplir la tâche centrale de l’Église : “pour que personne ne passe à côté du salut” ?


  1. Evangelische Kirche in Deutschland, union des Églises luthériennes, réformées et unionistes de tendance libérale d’Allemagne, qui revendique environ 21 millions de fidèles.[]
  2. Evangelisch-reformierte Kirche, une des vingt Églises constitutives de l’EKD. Elle regroupe la plupart des paroisses réformées et est la seule à être présente sur tout le territoire de la république fédérale.[]
  3. „Denn außer der christlichen Kirche ist keine Wahrheit, kein Christus, keine Seligkeit.“[]
  4. „Denn wo man nicht von Christus predigt, da ist kein Heiliger Geist, welcher die christliche Kirche macht, beruft und zusammenbringt, außerhalb welcher niemand zu dem Herrn Christus kommen kann.“[]
  5. „Darum scheiden und sondern diese Artikel des Glaubens uns Christen von allen andern Menschen auf Erden. Denn was außer der Christenheit ist, es seien Heiden, Türken, Juden oder falsche Christen und Heuchler, ob sie gleich nur einen wahrhaftigen Gott glauben und anbeten, so wissen sie doch nicht, wie er gegen ihnen gesinnt ist, können auch keine Liebe noch Gutes von ihm erwarten, darum sie in ewigem Zorn und Verdammnis bleiben. Denn sie haben den HERRN Christum nicht, sind dazu mit keinen Gaben durch den heiligen Geist erleuchtet und begnadet.“[]
  6. Cette église abrite aujourd’hui la bibliothèque Jean de Lasco, un des fonds les plus riches en théologie et histoire de la Réforme réformée.[]
  7. Citation d’une comédie de Térence.[]
  8. Knowing Christ Today.[]
  9. “Leben ohne Gott, ohne Glauben an Jesus Christus, ist Leben in der Verlorenheit.”[]
  10. „Sie lädt herzlich zum Vertrauen auf Jesus Christus ein und sie tut das dringlich, damit niemand die Rettung verpasst.“[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université et étudiant de deuxième cycle en théologie à la faculté Jean Calvin, Arthur participe au blog notamment en tant que relecteur et traducteur. Il s'intéresse notamment à l'ecclésiologie et à la liturgie, ainsi qu'aux Églises d'Europe centrale et orientale, en particulier des pays baltes où il a vécu plusieurs années.

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