Les racines marxistes du « mouvement rédemptif »
28 août 2020

Dans la théologie égalitarienne, la mode semble être à l’interprétation selon un mouvement rédemptif : elle consiste à dire que nous discernons dans l’Ecriture une progression vers plus de justice sociale dans les Ecritures, ne serait-ce que sur la question de l’esclavage. En conséquence, il faut interpréter de la même façon l’Ancien et le Nouveau Testaments sur la question des femmes. Certes, l’Ancien Testament exprime une vision patriarcale du mariage et des femmes, mais déjà on retrouve dedans l’idée de libération des femmes à l’état de graine. Dans le Nouveau Testament, il y a une progression de cette idée et l’on voit déjà le germe de la libération dans des passages plus égalitaires sur le mariage comme les passages qui appellent à la soumission mutuelle dans le mariage (et non plus l’autorité unilatérale du mari sur l’épouse). Il est donc juste de poursuivre ce mouvement rédemptif et de confesser, en accord avec l’Ecriture, la pleine égalité des sexes.

Guillaume Bourin sur le Bon combat a déjà fait une très bonne interaction dans son article “Homme et Femme: Féminisme et esclavagisme” où il réfute cette approche selon un angle systématique et biblique.1 Dans cet article, je vais aborder le problème “par le haut”, dans une approche philosophique et historique, en complément de l’approche de Guillaume.

Tout d’abord, nous allons montrer que le “mouvement rédemptif” est plus philosophique qu’historique. Ensuite, nous allons montrer que ce “mouvement” correspond aux points-clés de la philosophie marxiste. Enfin, nous allons montrer qu’en réalité, l’herméneutique du mouvement rédemptif est un petit frère de la théologie libérationniste d’Elisabeth Fiorenza.

Je m’appuie ici sur la définition et la défense de l’herméneutique du mouvement rédemptif de William J. Webb dans Discovering Biblical Equality.2

La philosophie de l’histoire du mouvement rédemptif

En ouverture de son chapitre, William J. Webb établit deux voies d’interprétations des sujets comme l’esclavage ou la libération des femmes:

Il y a deux façons d’approcher la Bible: (1) avec une appropriation de mouvement rédemptif ou d’esprit rédemptif, qui encourage le mouvement au-delà de l’application originale du texte ancien ou (2) avec une appropriation plus statique ou stationnaire. Une approche statique comprend les mots du texte isolément, à partir du contexte historico-culturel, et avec une emphase minimale ou absente de son esprit sous-jacent. Mais interpréter de cette façon peut en fait nous amener à une mécompréhension du texte, précisément parce que l’on manque d’appliquer l’esprit du texte à une situation culturelle plus tardive.

Webb, William, « A Redemptive-Movement Hermeneutic: The Slavery Analogy », in Discovering Biblical Equality, IVP Academic, 2012, p. 382.

Dès cette ouverture il apparaît clairement qu’aux yeux de William Webb (l’un des défenseurs les plus reconnus de cette approche) la Bible contient une vision progressive de l’histoire, et manquer de le voir, c’est manquer ce que dit la Bible. Cela apparaît plus clairement ensuite:

Les textes bibliques n’ont pas été écrits pour établir une société utopique ayant une parfaite justice et équité. Ils ont été écrits à l’intérieur d’un cadre culturel contenant une marche limitée et progressive vers une éthique ultime.

Op. cit., p. 384.

C’est donc l’occasion de préciser: William Webb a une vision progressive de l’histoire sociale et culturelle.Les sociétés humaines vont progressivement vers davantage de justice et d’équité, en direction d’un «état ultime», qui sera parfaitement juste et équitable. Et il affirme que c’est ce que dit la Bible, sur la base de l’exemple de l’esclavage.

L’analogie de l’esclavage

Voici ce que donne cette interprétation appliquée à la question de l’esclavage, qui est analogue à la question de l’égalité des sexes.

  • L’Ancien Testament est en apparence “pas à la hauteur d’une éthique ultime”:
    • D’abord, l’esclavage existe et il est validé par la Loi.
    • Les esclaves étrangers sont traités plus durement que les esclaves israélites.
    • On utilise des esclaves dans un but de procréation (cf l’exemple d’Hagar).
    • Le viol des esclaves est puni moins durement que celui des femmes libres.
    • Le maître a le droit de battre son esclave, tant que celui-ci n’en meurt pas dans les jours qui suivent.
    • La vie d’un esclave a moins de valeur que celle d’un homme libre (punition moins lourde, etc).
  • Mais il y a déjà dans l’Ancien Testament, et plus encore dans le Nouveau, le début d’une “rédemption” de l’esclavage:
    • Il y a beaucoup de jours fériés, comparés aux cultures environnantes.
    • Les esclaves et les maîtres participent tous deux au culte du Seigneur.
    • L’esclavage de la Torah est limité dans le temps, ce qui est unique dans la haute Antiquité (même le code de Hammurabi limite cette possibilité aux esclaves de dettes).
    • Le maître a le devoir de donner à l’affranchi de quoi subvenir à ses besoins, lors de son affranchissement. Fait unique dans l’Antiquité.
    • Il y a des limites placées contre l’abus physique dans la loi de Moïse. En comparaison, le paterfamilias romain pouvait tuer à volonté jusque tard dans l’histoire romaine.
    • Paul encourage les maîtres à traiter les esclaves avec douceur. Il demande même à Philémon d’affranchir Onésime, à titre personnel.
  • Pour autant, l’institution de l’esclavage n’est pas abolie en tant que telle dans la Bible, ni même frontalement critiquée. Mais sur la base de cette “rédemption” commencée dans la Bible, nous pouvons aller plus loin et positivement militer pour l’abolition de l’esclavage.

C’est la conclusion de Webb sur ce point:

Alors que le Nouveau Testament est notre révélation finale et définitive, et que son esprit rédempteur sous-jacent contient une éthique absolue, la réalisation de ce mouvement rédemptif est progressive (comme dans l’Ancien Testament) et n’est pas encore une éthique pleinement réalisée. L’abolition de l’esclavage, une éthique clairement meilleure qu’un appel à une forme plus douce d’esclavage, ne peut être achevée qu’à travers la lecture et l’application d’une herméneutique du mouvement rédemptif. Tant que l’on ne reconnaît pas un esprit rédemptif dans l’Écriture, il n’y a pas de logique biblique pour soutenir l’abolitionnisme. Une approche stationnaire du Nouveau Testament ne nous y amènera tout simplement pas. 

Il ne s’agit pas de simplement “permettre” que l’abolition, en tant que réforme sociale, se passe. Ce serait confondre les catégories. Au lieu de cela, puisqu’il y a réellement une meilleure façon de traiter les êtres humains que l’esclavage, les chrétiens doivent être passionnément attachés, selon l’esprit rédemptif de la Bible, à débarrasser la société de toute forme d’esclavage. 

Ibid., p. 395.

Je laisse à Guillaume Bourin le soin de critiquer la présence de cet “esprit rédemptif” dans la Bible. Je vais ici tout simplement critiquer l’abolition même de l’esclavage. Ou plutôt : je doute qu’il y ait une logique biblique pour l’abolitionnisme, parce qu’en fait, nous n’avons jamais aboli l’esclavage : nous avons simplement échangé un esclavage “pré-moderne” contre l’esclavage pleinement “moderne” du salariat de masse.

  • Tout d’abord, en France, les députés qui ont proclamé l’affranchissement des esclaves noirs d’Haïti sont les mêmes que ceux qui ont voté la loi Le Chapelier, qui dissolvait les guildes et interdisait aux artisans d’être autre chose que des ouvriers individuels livrés aux grands patrons. Ceux qui ont affranchi les noirs ont asservi les pauvres de toutes couleurs. 
  • Le salariat de masse est un «esclavage plus confortable», et non quelque chose de complètement différent. En effet, on y retrouve les relations de dépendance économique et le pouvoir asymétrique qui caractérise le régime maître/esclave ancien, sauf qu’il est adapté à la philosophie libérale. Nous avons échangé les abus anciens (viols et meurtres d’esclaves, maltraitance etc) par des abus nouveaux propres à cet autre forme d’esclavage (burn-out, abus moral, harcèlement sexuel par la hiérarchie, exploitation…). Si vraiment William Webb est si passionnément attaché à l’abolition de l’esclavage, alors j’attends de lire sa critique du salariat de masse.
  • Avec tout le respect que nous devons à William Wilberforce et aux évangéliques engagés dans l’abolitionnisme, leur cause n’est pas sans limites : l’esclavage naît d’une création déchue qui empêche que tous puissent posséder les moyens de leur propre subsistance. Quand une famille se retrouve sans moyens de subsistance, devenir esclave est en fait une planche de salut pour sauver sa vie, quitte à perdre sa liberté. De même lorsqu’un boucher essaie de lancer sa propre boutique, mais se retrouve en banqueroute parce que son affaire s’écroule, il devient salarié du supermarché local. Ainsi donc, Wilberforce n’a pas aboli l’esclavage, mais seulement une forme de celui-ci. Il ne l’a pas supprimé, il a juste accéléré sa réforme. Si la Bible n’a pas appelé à supprimer l’esclavage, c’est probablement parce qu’en réalité, son abolition complète est totalement impossible dans ce monde. 

Voici pour ma première critique du mouvement rédemptif : il n’est pas basé sur l’histoire, comme le montre son analogie avec l’esclavage. Il est basé sur une philosophie. Nous allons donc parler de philosophie.

Eléments de philosophie marxiste

Dans son article «The challenge of Marxism» publié récemment sur Quillette, Yoram Hazoni (Président de l’Institut Herzl à Jérusalem, membre du bureau de la Fondation Edmund Burke) écrit : 

On peut décrire le cadre politique de Marx de la façon suivante:

1. Oppresseur et opprimés: Marx défend que, d’une façon empirique, les gens s’assemblent invariablement dans des groupes soudés (qu’il appelle classes), qui s’exploitent les uns les autres autant qu’ils peuvent. Un ordre politique libéral n’est pas différent des autres, dans le sens où il tend vers deux classes, l’une qui possède et contrôle à peu près tout (les oppresseurs) tandis que l’autre est exploité, et voit le fruit de son travail être approprié, si bien qu’il ne progresse pas, mais demeure en esclavage pour toujours (les opprimés). De plus, Marx voit l’Etat lui-même, ses lois et ses mécanismes d’autorité comme des outils de la classe oppressante pour maintenir le régime d’oppression en place et aider à accomplir le travail.

2.La fausse conscience: Marx reconnaît que les hommes d’affaire, les politiciens, les avocats et les intellectuels libéraux qui gardent le système en place ne sont pas conscient d’être des oppresseurs, et que ce qu’il imaginent être un progrès établit de nouvelles conditions d’oppressions. En effet, même la classe ouvrière peut ignorer qu’elle est exploitée et opprimée. C’est parce qu’ils pensent tous selon des catégories libérales (par ex. Le droit d’un individu à vendre librement son travail) ce qui occulte l’oppression systémique qui a lieu. L’ignorance du fait que l’on est oppresseur ou opprimé s’appelle l’idéologie dominante (Engels l’a appelé plus tard la fausse conscience) et ce n’est qu’une fois qu’elle est renversée que l’on est éveillé à ce qu’il se passe et qu’on apprend à reconnaître la réalité en utilisant des vraies catégories.

3. La reconstitution révolutionnaire de la société: Marx suggère que, historiquement, les classes opprimées n’ont amélioré leurs conditions qu’à travers la restructuration révolutionnaire de la société en général – c’est à dire, à travers la destruction de la classe oppressante, et des normes sociales et des idées qui tiennent le régime oppressif en place.[…]

4. La disparition totale des antagonismes de classes: Marx promet que le prolétariat opprimé va prendre le contrôle de l’Etat, et que l’exploitation des individus par d’autres individus sera terminé, et que l’antagonisme entre les classes d’individus va totalement disparaître. Le comment n’est pas précisé.

Hazoni, Yoram, « The Challenge of Marxism », Quillette, 16.08.2020, https://quillette.com/2020/08/16/the-challenge-of-marxism/, consulté le 19.08.2020.

Il y a bien sûr beaucoup de variantes, et notamment des variantes théologiques féministes. Elles correspondent au même schéma:

  1. Il y a un patriarcat oppresseur qui réduit en esclavage des classes d’opprimés comme les femmes et les esclaves.
  2. Pour justifier sa domination, ce patriarcat produit une fausse interprétation de la Bible qui justifie la hiérarchie entre les sexes. 
  3. Il ne faut pas tant chercher des exemples du passé que révolutionner le pastorat et toute notion basée sur la hiérarchie des sexes.
  4. Une fois cela réalisé, nous aurons la totale disparition des antagonismes entre hommes et femmes et la disparition de la domination masculine sur la femme, qui nous vient de la Chute.

1.La division en classes oppresseurs/opprimés

Il y a différentes approches au sein même de la théologie féministe, du rejectionnisme pur de Mary Daly à l’approche “loyaliste” des égalitariens. Mais même les égalitariens confessent ces quatre points. Nous allons maintenant repartir du chapitre même de William J. Webb :

Alors que différents éléments émergent des textes bibliques au sujet des esclaves et des femmes, une forte impression s’impose : une éthique moins qu’idéale au sujet des esclaves et des femmes est reflétée dans différentes parties des Écritures.

Webb, Ibid.

Les aspects “moins qu’idéaux” apparaissent ailleurs dans le chapitre : le fait que les femmes et les esclaves sont la propriété et sous la domination hiérarchique d’autres hommes. Il opère donc bien une division entre classe oppressante (hommes libres) et opprimés (femmes et esclaves).

2.L’interprétation qui justifie cette hiérarchie est fausse et elle-même oppressive

Une herméneutique statique appliquerait les textes autour des esclaves fugitifs en en restant strictement aux mots écrits, lus de façon isolée de leur “mouvement”. Plutôt que d’être conduit par le sens amené par le mouvement de l’Esprit dans ce texte pour réclamer à cor et à cri l’abolition de l’esclavage, le lecteur statique permettrait l’esclavage dans notre culture (parce que la Bible le dit) — bien qu’il puisse chercher à montrer de la bienveillance à l’égard des esclaves fugitifs dans l’Église ou à donner asile à des esclaves violentés. Une telle approche d’application de la Bible mettrait l’accent sur les mots du texte très isolés, tout en ratant l’esprit du texte.

 Op. cit.. p 385.

Dans cette citation, nous retrouvons bien l’idée que l’interprétation hiérarchiste (“statique”) est non seulement fausse, mais aussi un outil d’oppression.

Je clarifie ici un point : je ne soutiens pas l’esclavage. En aucune façon. Bien au contraire, je défends le distributisme, qui implique l’abolition du salariat de masse que je considère comme l’esclavage moderne, tout comme l’ubérisation est l’esclavage post-moderne. Cependant, je ne considère pas qu’il y ait un mouvement rédempteur dans la Bible (cf. article de Guillaume Bourin) ni que nous réussirons réellement à supprimer tout esclavage dans ce monde. En effet, il est tout simplement impossible que même dans une économie distributiste, il soit impossible à une famille de faire de mauvaises affaires ou d’être ruinée, ce qui la force ensuite à échanger sa liberté contre sa subsistance… Tant que la création est maudite, que la ruine économique peut arriver à une famille, l’esclavage est inévitable. Raison pour laquelle nous devons le réformer, et prêter attention aux réformes du code du Travail dans notre contexte français.

3. Il faut révolutionner et non réformer le patriarcat

Une solution pourrait être de légiférer dans notre contexte contemporain en vue d’un traitement plus humain des esclaves en tant que personnes, pour essayer de gommer ces passifs et permettre à l’esprit rédempteur dans les textes sur l’esclavage de prendre toute sa place. Cependant, ce n’est qu’un pis-aller. Ce qui est vraiment nécessaire est une reprise totale de la structure sociologique elle-même. 

Ibid. p 385

Et voici pour la “restructuration révolutionnaire” qu’attendait Marx.

4. Vers une disparition de la hiérarchie de genre et des tensions associées.

Dans une note de bas de page (la numéro 23, la dernière), William Webb explique:

Dans Slaves, Womens and Homosexuals j’offre deux modèles de mariage qui […] utilisent une herméneutique du mouvement rédemptif afin d’éviter la hiérarchie d’autorité basée sur le genre. “Le patriarcat ultra-soft” utilise une approche du mouvement rédemptif  qui applique une forme contemporaine du “plus grand honneur masculin” à travers des expressions très diluées de distinction rituelle ou sociale (par exemple, la femme et les enfants prenant le nom du mari), et non à travers une direction basée sur le genre dans la famille ou l’église. “L’égalitarianisme complémentaire” considère que le mouvement rédemptif dans l’Écriture amène à une égalité homme-femme complète, et cherche donc des formes d’expression de déférence et d’honneurs mutuels. Il n’y a de restrictions quant à la direction de la famille ou de l’Église dans aucun de ces modèles. Selon moi, que l’on choisisse le partiarcat ultra-soft, ou une position égalitarienne dépendra de la compréhension du genre dans les textes de la Création. […] Bien que Hess et mon approche diffèrent quelque peu, nous partageons la conviction que le récit créationnel est le mieux compris quand il ne soutient pas l’autorité masculine comme un idéal ordonné par Dieu et transculturel. 

Ibid. pp. 399-400.

Voici pour la disparition des classes et des distinctions. 

Chacun de ces points est tiré, je le rappelle, du chapitre spécialement consacré à cette méthode d’interprétation du livre Discovering Biblical Equality. On peut donc difficilement dire que c’est un préjugé de ma part, ou une mauvaise interprétation. Je ne peux qu’encourager mon lecteur à vérifier lui-même, et il verra.

Les troublants points communs entre Webb (évangélique) et Fiorenza (libérationniste)

Si jamais vous pensez que j’affabule en inventant ce lien entre marxisme et égalitarianisme, alors considérez la proximité entre William J. Webb et Elisabeth Schüssler Fiorenza. Elisabeth Schüssler Fiorenza est une théologienne féministe très agressive à l’égard de la tradition chrétienne et de l’autorité des Ecritures. Pour un exemple rapide:

Les féministes doivent aller au delà des limites de la religion biblique et rejeter l’autorité patriarcale de la révélation biblique.

Schüssler Fiorenza, Elisabeth, In Memory of Her: A Feminist Theological Reconstruction of Christian Origins, New York : Crossroad, 1994, p. xlviii.

[L’interprétation féministe vise à ] déconstruire la maison du maître pour reconstruire notre “chambre à nous”

Schüssler Fiorenza, Elisabeth (dir.), Searching the Scriptures Volume 1: A Feminist Introduction, London : SCM Press, 1994, vol. 1, p. xi.

Voici pour une rapide présentation de la démarche libérationniste d’Elisabeth Schüssler Fiorenza.

William J Webb, pasteur baptiste et professeur de Nouveau Testament à l’Heritage Seminary, égalitarien.
 Elisabeth Schüssler Fiorenza, Professeur de théologie (Divinity) à Harvard Divinity School, libérationniste.

Maintenant je vais juxtaposer des citations authentiques de Fiorenza (violemment libérale) et Webb (classé parmi les évangéliques) et laisser les égalitariens m’expliquer comment je dois les distinguer.

Si vous n’êtes pas féministe/égalitariens, vous êtes un esclavagiste

Plutôt que d’être conduit par le sens amené par le mouvement de l’Esprit dans ce texte pour réclamer à cor et à cri l’abolition de l’esclavage, le lecteur statique permettrait l’esclavage dans notre culture (parce que la Bible le dit) — bien qu’il puisse chercher à montrer de la bienveillance à l’égard des esclaves fugitifs dans l’Église ou à donner asile à des esclaves abusés. Une telle approche d’application de la Bible mettrait l’accent sur les mots du texte très isolés, tout en ratant l’esprit du texte.

Webb, op. cit., p. 385.

L’idée basique de toutes les théologies de la libération, est de reconnaître que toute théologie, volontairement ou non, est par définition toujours engagée pour ou contre les opprimés. La neutralité intellectuelle n’est pas possible dans un monde d’exploitation et de libération

Schüssler Fiorenza, In Memory of Her, p. 6.

La libération des esclaves est forcément une libération de tous les opprimés, femmes comprises.

Les textes bibliques concernant les esclaves ont beaucoup à apprendre sur comment comprendre et interpréter certains textes en ce qui concerne les femmes. Dans cet essai, j’espère montrer par l’usage d’une herméneutique du mouvement rédemptif que l’abolition du patriarcat va de pair avec l’abolition de l’esclavage et va dans la même ligne que le mouvement rédemptif qui transpire dans toute l’Ecriture.

Webb, op. cit., p. 382.

Plutôt que d’accepter la définition féministe majoritaire du patriarcat en tant que domination de l’homme sur la femme, j’ai cherché un concept analytique du patriarcat qui était historique et en même temps pouvait exprimer les relations […] de domination/subordination […] non seulement quant au genre, mais aussi en ce qui concerne la race, la classe et le colonialisme. Une telle reconceptualisation nous permet d’explorer […] un modèle plus adapté qui peut faire avancer la cause des femmes tout en déstabilisant la notion kyriarchale [dirigée par le seigneur].

Schüssler Fiorenza, In Memory of Her, pp. XVIII-XIX.

Webb part de l’herméneutique biblique, Fiorenza part de la philosophie purement féministe, mais ils aboutissent au même résultat : la domination des femmes et l’esclavage viennent d’une même source (le patriarcat / kyriarcat), et lutter contre l’esclavage, c’est abolir le patriarcat aussi. Soit la Bible est féministe comme Fiorenza, soit Fiorenza est une conservatrice cachée. Ou alors, l’herméneutique de Webb est en fait libérationniste.

Les textes patriarcaux ne sont pas définitifs, mais une simple marque historique qu’il faut dépasser

Une approche statique comprend les mots du texte isolément, à partir du contexte historico-culturel et avec une emphase minimale ou absente de son esprit sous-jacent. Mais interpréter de cette façon peut en fait nous amener à une mécompréhension du texte, précisément parce que l’on manque d’appliquer l’esprit du texte à une situation culturelle plus tardive.

Webb, op. cit., p. 382.

Les textes bibliques ne sont pas une révélation verbalement inspirée, ni des principes doctrinaux, mais des formulations historiques dans le contexte d’une communauté religieuse.

Schüssler Fiorenza, In memory of her, p. XLV.

L’un conserve l’autorité de la Bible en disant qu’il faut simplement avoir une compréhension qui dépasse le texte sans se focaliser sur les détails historiques apparents. L’autre bazarde l’autorité de la Bible en disant qu’il faut simplement considérer le texte comme des détails historiques apparents. Les deux exigent de se focaliser sur “l’esprit rédemptif (ou libérationniste)” de la Bible. La différence est subtile.

Conclusion

“L’herméneutique du mouvement rédemptif” qui affirme que la Bible correctement interprétée enseigne une progression vers l’égalité des classes et des sexes est en réalité une construction marxiste, et je ne le dis pas à la légère.

Mais si les égalitariens le nient, alors je pose la question suivante : pourquoi la Bible se trouve-t-elle contenir un “esprit rédemptif” qui — ô surprise ! — correspond à la philosophie marxiste ? En quoi se distinguent-ils de la philosophie libérationniste d’Elisabeth Fiorenza, dont ils sont très proches ?

En conséquence, j’adresse aux égalitariens disciple de l’herméneutique du mouvement rédemptif la critique suivante, issue encore une fois de Elisabeth Fiorenza :

Les féministes doivent aller au delà des limites de la religion biblique et rejeter l’autorité patriarcale de la révélation biblique. Les interprétations révisionnistes de la Bible sont au mieux une perte de temps et au pire une légitimisation du sexisme prévalent dans la religion biblique […]. La praxis féministe est enracinée dans l’expérience religieuse des femmes contemporaines mais ne dérive pas son inspiration du passé chrétien.

Schüssler Fiorenza, Elisabeth, In Memory of Her, p. XLVIII.

Pourquoi ne pas rejeter l’autorité biblique, vu que le texte concret n’est qu’une expression historiquement et culturellement datée, qu’il faut dépasser par un “mouvement rédemptif” ? Adhérez donc directement à la philosophie dessinée par ce “mouvement rédemptif” et ne vous torturez pas avec les textes bibliques ! Pourquoi perdre du temps à réviser les interprétations bibliques, puisque même le Nouveau Testament est inachevé du point de vue de sa propre éthique ? Sautez directement à l’éthique féministe ! Puisqu’il faut “une reprise totale de la structure sociologique” des relations hommes-femmes, pourquoi s’embarasser encore du passé chrétien, et ne pas se focaliser sur les expériences des femmes contemporaines ?

Pourquoi le “mouvement rédemptif” ne serait-il pas une théologie de la libération comme les autres ? 


Illustration : Le Greco (1541-1614), Christ dit au revoir à sa mère.

  1. BOURIN, Guillaume, « Homme et femme : Féminisme et esclavagisme (4/4) », 02.12.2014, https://www.leboncombat.fr/homme-et-femme-feminisme-et-esclavagisme-44/, consulté le 19.08.2020.[]
  2. Webb, William, « A Redemptive-Movement Hermeneutic: The Slavery Analogy », in Discovering Biblical Equality, IVP Academic, 2012, pp. 382‑400.[]

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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