Défendre l’école à la maison : une nécessité pour le citoyen chrétien
6 octobre 2020

Il convient tout d’abord de préciser ce qu’on entend par « défendre l’école à la maison ». Il ne s’agit pas de dire que les chrétiens doivent tous faire le choix de ce mode d’instruction. Je pense qu’il est bon qu’il existe une école publique et gratuite, des écoles privées confessionnelles ou non, sous contrat et hors contrat, et la possibilité de faire l’instruction en famille. C’est cette diversité qui assure le contre-pouvoir éducatif dont j’expliquerai l’importance au cours de cet article.

Ainsi, les raisons suivantes ne cherchent pas à convaincre les chrétiens d’adopter l’école à la maison pour leur famille, mais à les convaincre de se battre pour que d’autres puissent avoir ce choix.

L’éducation des enfants relève, par priorité, des parents.

En mai 2017, dans une émissions consacrée à Ivan Illich et son livre sur la déscolarisation, France Culture questionnait : « Aujourd’hui, les mots éducation et école sont devenus quasiment synonymes. Pourtant, l’école ne représente qu’une infime partie de l’histoire de l’éducation. Comment cet amalgame a-t-il pu se produire ? Pourquoi en sommes-nous arrivés à croire que l’éducation de nos enfants devait relever de la responsabilité de l’État ? Quelles logiques sont à l’œuvre derrière cette vaste entreprise de normalisation des masses ? […] L’école obligatoire, la scolarité prolongée, la course aux diplômes, autant de faux progrès qui consistent à produire des élèves dociles, prêts à consommer des programmes préparés par les “autorités” et à obéir aux “institutions “. »

Certes, d’un point de vue chrétien, l’Église a des choses à dire sur l’éducation. Les enfants ont leur place dans l’Église et cette communauté, par sa vie, ses sacrements et la prédication de la Parole, joue un rôle majeur dans l’éducation des enfants. Bien entendu, l’État, en tant que garant du bien commun et administrateur de la justice, dispose de certaines prérogatives qui auront des effets majeurs sur l’éducation de nos enfants.

Néanmoins, les Écritures confient principalement aux parents la responsabilité de l’éducation et le lien naturel et évident entre les parents et leurs enfants manifeste ici aussi la volonté de Dieu. Ce sont eux principalement qui rendront des comptes, c’est à eux que s’adressent les exhortations néotestamentaires1 et proverbiales2 sur l’éducation. C’est encore envers eux que l’obéissance de l’enfant est appelée à se manifester 3. Ne paraît-il pas raisonnable, dès lors, de confier aux parents le choix de la manière dont leurs enfants seront instruits ?

Aucune instruction n’est neutre

Je lisais récemment l’excellent livre de Céline Alvarez Les Lois naturelles de l’enfant dans lequel cette institutrice explique quelle pédagogie elle a pu appliquer, à titre expérimental, dans une école d’une zone défavorisée de Gennevilliers. J’ai tiré de cette lecture de nombreux conseils pertinents, fondés scientifiquement et plein de bon sens. Mais j’ai aussi très vite repéré ce qui relevait du présupposé philosophique dit de l’éducation positive. Je ne proposerai pas ici une analyse chrétienne de cette philosophie, mais je cite cet exemple pour illustrer mon propos : il n’existe pas d’éducation ni même d’instruction neutre de tout présupposé philosophique.

Une éducation « laïque » n’est pas neutre non plus, d’un point de vue chrétien. C’est déjà une éducation qui considère que toute religion se vaut, que toutes méritent un égal respect. Or, lorsque l’on sait que l’une dit vrai et que les autres sont dans l’erreur (et toute personne sérieusement informée sur les diverses religions sait que plusieurs de leurs affirmations sont irréconciliables et qu’il est donc évident qu’elles ne peuvent toutes avoir raison en même temps), on ne peut admettre que toutes sont strictement égales (il ne s’agit pas ici de dire que les croyants de diverses religions ne sont pas égaux, mais d’évaluer ce qu’ils professent pour vrai). Une instruction « positive » n’est pas plus neutre, c’est déjà une éducation qui considère que la nature déchue de l’homme demeure fondamentalement bonne. Il ne s’agit pas simplement d’apprendre à compter et lire. Il s’agit aussi de proposer une grille de lecture de notre histoire, un tri entre les évènements qui nous semblent importants et ceux qui sont secondaires. Il s’agit d’avancer une philosophie de l’autorité, du rôle de l’adulte, de ce que signifie grandir. Il s’agit de déterminer combien de temps mérite telle matière voire de décider si une matière est digne d’être étudiée tout simplement.

Le président de la République l’a d’ailleurs bien compris. Son discours du 2 octobre ne visait pas à dire qu’il fallait interdire l’instruction à la maison en raison des mauvais résultats académiques des enfants déscolarisés (et il aurait bien de la peine à montrer cela). Il s’agissait de dire que ce mode d’instruction nuisait à la transmission des « valeurs de la République ». Mais si, un jour, l’interprétation de ces valeurs par le gouvernement entre en conflit avec les convictions profondes des chrétiens, qui gagnera le droit de transmission pour nos enfants ? M. Macron est clair : « nous ne tolérerons jamais ceux qui s’opposent aux lois de la République ». Le propre d’une république démocratique n’est-il pourtant pas, entre autres, la possibilité de remettre en question les lois, de vouloir les changer et d’y faire objection de conscience, comme le rappelait récemment Mediapart ?

Vincent Peillon, ex-ministre de l’éducation, l’a bien compris aussi. Dans son livre Une religion pour la République (!), publié en 2010 aux éditions Seuil, il ne cachait pas les intentions derrière ses réformes éducatives : « La laïcité française, son ancrage premier dans l’école, est l’effet d’un mouvement entamé en 1789, celui de la recherche permanente, incessante, obstinée de la religion qui pourra réaliser la Révolution comme promesse politique, morale, sociale, spirituelle. Il faut pour cela une religion universelle : ce sera la laïcité. Il lui faut aussi son temple ou son église : ce sera l’école. Enfin, il lui faut son nouveau clergé : ce seront les hussards noirs de la République » (sic.). Et M. Peillon de poursuivre : « Toute l’opération consiste bien, avec la foi laïque, à changer la nature même de la religion, de Dieu, du Christ, et à terrasser définitivement l’Église ».

Et si nous ne voulions pas que nos enfants aillent dans cette “Église laïque”, nous pourrions simplement les retirer. Mais dès lors que cette possibilité nous est ôtée, que ferons-nous face aux dérives ?

Quoi qu’il en soit, si nous nous illusionnions encore sur la neutralité de l’école, sachons que nos politiques, eux, ont depuis bien longtemps abandonné cette utopie.

Parce que l’instruction en famille est le garant de l’indépendance des écoles privées, et donc du contre-pouvoir éducatif

Comme je le disais ci-dessus, si l’école publique prend une direction qui blesse les convictions chrétiennes, nous pouvons toujours déscolariser. Mais si nous ne le pouvons plus, me direz vous, il nous reste toujours les écoles privées indépendantes.

Sachons premièrement que depuis la loi Gatel (2018) et bien avant encore, les écoles tout à fait étrangères au radicalisme islamique ont vu les contrôles se durcir et la liste des conditions pour leur fondation s’allonger. Mais le gouvernement oserait-il imposer à ces écoles des contraintes totalitaires en sachant que les parents mécontents auraient toujours la liberté de déscolariser leurs enfants ? Ce moyen de pression, la liberté d’enseignement, est un rempart contre le totalitarisme.

Vous pensez peut-être que je parle comme si nous étions en danger de tomber du jour au lendemain dans une dictature. En réalité, les leçons des totalitarismes du XXe siècle doivent nous faire comprendre, puisque l’homme du XXIe n’est pas meilleur, que les remparts à la tyrannie doivent être maintenues en tout temps et que c’est uniquement par leur maintien que le spectre de la dictature n’apparaîtra pas. Il ne s’agit pas de faire des pronostics sur la dérive autoritaire de notre gouvernement, il s’agit de conserver à l’Église, à l’État et à la famille les rôles respectifs qui leurs reviennent et qui assurent qu’aucune de ces trois institutions divines n’absorbera les deux autres. Même avec le gouvernement le plus aimant et juste qui soit, si les droits des familles sont bafoués, il y a déjà dérive autoritaire. 

De plus, il me paraît peu vraisemblable que, si ce droit nous est ôté alors que nous jouissons encore d’un certain nombre de libertés individuelles, il nous soit rendu le jour où nous tomberions dans une tyrannie. Dès lors, penser que c’est un combat qui ne vaudrait la peine qu’en cas de danger imminent de dictature relève de l’aveuglement manifeste. C’est précisément parce que nous ne craignons pas encore (et peut-être le devrions-nous !) une dérive autoritaire que ce droit doit être défendu. Lorsqu’elle sera là, il sera bien trop tard.

L’existence d’écoles privées hors contrat n’est pas une option, c’est une nécessité pour éviter une dérive autoritaire. Et la liberté de l’instruction en famille est la condition de leur survie. Si donc vous êtes attachés au monde des écoles privées, sachez que sa santé n’est garantie que par la liberté d’enseignement que l’on désire ôter aux parents.

Conclusion

Cette annonce du président français est d’une particulière gravité. Si la loi proposée est adoptée, il s’agira d’une dérive totalitaire fort inquiétante. Il est grand temps que les chrétiens prennent conscience du fait que l’éducation (dont l’instruction fait partie) leur revient et ne saurait être confiée sans grand risque au gouvernement. Si l’on est conscient de ces risques, on ne tolèrera pas que le choix de la déscolarisation soit ôté aux parents. Pour poursuivre cette réflexion je vous invite à suivre le colloque sur l’éducation que l’association Foi et vie réformées organise à Paris ce 21 novembre. Il sera disponible en rediffusion et nous ne manquerons pas de le relayer. C’est une association que plusieurs contributeurs de ce blog, dont votre serviteur, avons rejointe en tant que membres actifs ou sympathisants.

Programme du colloque :

8h30-9h00 : arrivée et collation 

9h-9h10 : accueil et ouverture, par Claude Maugeais, président de FEVR.

9h10-9h20 : lecture biblique et méditation, par Éric Kayayan, pasteur.

9h20-10h10 : Les défis de la transmission dans la culture sécularisée contemporaine, par Pierre Berthoud, professeur d’Ancien Testament, ex-doyen de la faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence.

10h10-11h :  Les traits principiels de l’enseignement chrétien dans un cadre biblique, par Véronique Haberey-Knuessi, docteur en sciences de l’éducation, présidente de l’association R.O.C., membre du comité directeur de l’établissement privé Daniel (Guebwiller).

11h-11h20 : pause.

11h20-12h:  Les défis de la transmission dans le cadre de l’enseignement public, par Laurent Mastorgio, docteur en histoire, écrivain, professeur d’histoire dans l’Éducation nationale en collège (Châtellerault). 

12h-12h40 : La transmission de l’enseignement au sein de la famille chrétienne : défis, obstacles et opportunités, par Gédéon Legaut, docteur en géophysique, agrégé de physique-chimie, professeur de physique-chimie dans l’Éducation nationale en lycée, marié et père de trois enfants.

12h40-14h15 : pause déjeuner, sur place.

 14h15-15h : Liberté scolaire et aspects juridiques pour les établissements confessionnels chrétiens hors contrat, par Anne Coffinier, ancienne élève de l’ENS et de l’ENA, présidente de la fondation Créer son école.

15h-15h45 : Un exemple de mise en route, de gestion et de développement d’un établissement confessionnel hors contrat, par Philippe Darantière, directeur de Res-EuroConseil, fondateur du cours Charlier à Nantes.

15h40-16h : pause.

16h-17h15 : discussion générale, modérée par P. Berthoud.

17h15-17h30 : conclusion du colloque.

Pour conclure sur une note personnelle, puisque notre projet familial était et reste de faire l’instruction en famille, le passage de cette loi ne nous laissera pas d’autres options que celle des huguenots il y a quelques siècles : l’exil ou la désobéissance civile. Je sais qu’un grand nombre de familles ayant adopté ce mode de vie sont prêtes à faire le choix de l’exil, qui serait une triste perte pour la France et une raison de plus de combattre ce projet de loi. Priez pour nous !

>> Pensez à signer la pétition officielle pour le maintien de ce droit !

Illustration en couverture : Jan Steen, Le Maître sévère, , 1668 (détail).


  1. Éph 6:1-4, Col 3:20, 21.[]
  2. Le livre des Proverbes nous exhorte d’ailleurs presque entièrement en s’adressant à nous comme des fils, c’est pourquoi l’auteur de l’épitre aux Hébreux dit “Et vous avez oublié l’exhortation qui vous est adressée comme à des fils…” (Hé 12:4) avant de poursuivre par une citation des Proverbes.[]
  3. Proverbes 1:8, cf. aussi Éph 6:1-4 et Col 3:20.[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

1 Commentaire

  1. Aurore

    Article très juste. Effectivement notre gouvernement a des tendances liberticides. Si le but est de luter contre les fondamentalistes de quelques religions, un renforcement des contrôles à domicile aurait été bien plus approprié. La decision du gouvernement est incomprehensible. Espérons que la loi ne passe pas.

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