Grudem sur les dons spirituels : un résumé et une évaluation (2/5)
4 janvier 2021

Dans cette série d’articles, je me propose d’interagir avec ce que Wayne A. Grudem, un théologien charismatique dont la Théologie systématique a été traduite en français, enseigne sur les dons spirituels. Parce que c’est l’édition de 1994 qui a été traduite dans notre langue, c’est avec les sections de cette édition (que j’ai consultée dans sa version originale) consacrées aux dons spirituels que j’interagirai dans ces cinq articles, en suivant simplement l’ordre dans lequel Wayne Grudem présente la manière. À chaque fois, je résumerai d’abord son enseignement de la manière la plus neutre possible (I) avant d’en proposer une évaluation située dans la tradition réformée évangélique (II). Cliquez ici pour lire cette série d’articles depuis son commencement.

Dans ce deuxième article, j’examine la seconde partie du premier des deux chapitres que Grudem consacre aux dons spirituels. Après avoir défini ce dont il est question au début du chapitre 52, Grudem présente le débat entre cessationistes et continuationistes au sujet des dons spirituels (pp. 1031-1048 de l’édition originale de 1994) : Les dons spirituels sont-ils tous disponibles aujourd’hui ? En tant que théologien charismatique, Wayne Grudem se situe nettement dans le camp des continuationistes.

I. Résumé de la position de Grudem

Tous les dons mentionnés dans le Nouveau Testament sont-ils disponibles aujourd’hui ? Wayne Grudem répond sans hésitation à cette question par l’affirmative. Contre les cessationistes (dont je suis), qui veulent faire prévaloir que certains dons, spécifiquement apostoliques, ont disparu en même temps que les apôtres une fois le fondement de l’Église posé, Wayne Grudem répond d’abord à sept questions :

1. Est-ce que 1 Corinthiens 13,8-13 nous dit quand les dons miraculeux cesseront ? Grudem commence cette section en s’inscrivant en faux contre l’interprétation de ce passage qui voudrait que la prophétie et les langues disparaissent avant la seconde venue du Christ. Ce passage, souligne-t-il, parle du don de prophétie comme quelque chose d’imparfait et annonce que ce qui est imparfait disparaîtra lorsque ce qui est parfait apparaîtra. L’intention du passage serait ainsi de montrer la supériorité de l’amour, lequel ne passera jamais, sur les dons imparfaits comme la prophétie, qui eux passeront. C’est lorsque ce qui est parfait sera venu, que ce qui est imparfait disparaîtra (v. 10). À quel moment l’apôtre Paul se réfère-t-il ici ? Assurément, estime en tout cas Grudem, à celui du retour du Christ, puisqu’il est question du temps où nous verrons face à face, et où nous connaîtrons comme nous avons été connu (v. 12). Il s’ensuit donc, conclut Grudem, que jusqu’à ce temps de la seconde venue du Christ, la prophétie, les langues et les autres dons imparfaits continueront à être disponibles et utiles pour que l’Église accomplisse son ministère. Il y a donc là, selon Grudem, une affirmation biblique que les dons doivent continuer jusqu’au retour du Christ — et donc aussi en notre siècle.

Grudem évoque alors la remarque de Gaffin, qui explique que même si la phrase « quand ce qui est parfait viendra » se réfère au retour du Christ, il n’est pas obligatoire d’y voir une indication du moment précis où certains dons cesseront. Grudem écarte vigoureusement cette idée et assène que ce n’est pas là faire justice à la formulation précise du texte. Grudem évoque alors la position de Reymond ou encore de Chantry qui estiment quant à eux que la phrase « quand ce qui est parfait (τέλειος teleios) viendra » réfère à une époque bien antérieure à celle du retour du Christ comme celle de la maturité (τελειότης teleiotēs) de l’Église, de la complétion du canon ou encore de l’inclusion des païens dans l’Église. Grudem réplique alors que, dans le contexte de 1 Corinthiens 13,10, le mot τέλειος teleios désigne bien la perfection, et que le sens des expressions voir face à face et connaître comme nous avons été connu devrait être considérablement affaibli pour pouvoir s’appliquer à une période antérieure au retour du Christ. Qui plus est, cette interprétation ne correspond guère avec l’intention de Paul qui est d’établir la magnificence et la permanence de l’amour. Grudem fait alors appelle à Calvin et signale que celui-ci, déjà, qualifiait toute tentative d’appliquer ce passage à une époque antérieure au retour du Christ de « bien mal-entendue ».

2. La continuation de la prophétie menace-t-elle la suffisance de l’Écriture ? Il s’agit là d’une accusation (déguisée en question) souvent portée par les cessationistes aux continuationistes. Grudem répond que ce serait effectivement le cas si la prophétie du Nouveau Testament avait la même autorité que l’Écriture, auquel cas elle viendrait s’ajouter à elle ou la concurrencerait. Il n’en est toutefois rien, selon lui (et Grudem renvoie alors au chapitre suivant qui traite, entre autres, de la prophétie et que nous examinerons dans la suite de cette série d’articles) : aucun continuationiste, proteste-t-il, n’a une telle compréhension de la prophétie ! À l’objection qui pourrait alors surgir, à savoir que même si l’on concédait qu’en théorie aucun continuationiste ne voulait faire entrer la prophétie en compétition avec l’Écriture, en pratique c’est bien ce qui arrive parfois, Grudem concède qu’il y a certes toujours des abus, mais que de tels abus n’invalident pas la pratique d’un don, si ce don peut par ailleurs être utilisé correctement ! Il signale même que plusieurs au sein du mouvement charismatique sont très réservés à l’égard de l’utilisation de la prophétie pour connaître la volonté secrète de Dieu concernant des individus. Et Grudem souligne à l’inverse que même des cessationistes convaincus sont prêts à reconnaître des directions spécifiques données par Dieu en utilisant le vocabulaire théologique de l’illumination pour parler de ce que, selon lui, le Nouveau Testament appelle prophétie et révélation.

3. Les dons miraculeux étaient-ils limités aux apôtres et à leurs compagnons ? À cette question, Grudem répond simplement : non ! et renvoie à un précédent chapitre de son ouvrage, le chapitre 17.

4. Les dons miraculeux n’accompagnaient-ils que le don de nouvelles Écritures ? À cette autre question (qui fait référence à une thèse courante chez les cessationistes suivant laquelle les dons miraculeux sont donnés pour authentifier les porteurs d’une révélation nouvelle sur le point d’être inscripturée), Grudem répond à nouveau : non ! Il affirme au contraire que les miracles ont d’autres fonctions que celle-ci et que certains miracles bibliques n’accompagnent aucune nouvelle révélation scripturaire.

5. Est-ce un fait historique que les dons miraculeux ont cessé rapidement au début de l’Histoire de l’Église ? Cette question fait là encore référence à une affirmation souvent articulée par les défenseurs de la thèse cessationiste. À cette question, Grudem répond à nouveau par la négative. Il fait valoir que des guérisons et des réponses miraculeuses aux prières ont certainement eu lieu à toutes les époques de l’histoire de l’Église. Même en ce qui concerne la prophétie, Grudem affirme qu’il y a certainement toujours eu aussi des prophètes, concédant toutefois qu’ils ont souvent pu être mécompris dans leur don. Il souligne aussi que, si 1 Corinthiens 13,10 indique la continuation des dons jusqu’à la parousie, il n’y est rien dit de la fréquence avec laquelle ils doivent se manifester. Grudem conclut avec une citation de Calvin qui indique qu’il pensait vivre à une époque où les dons étaient moins fréquents, non parce qu’ils auraient cessé, mais à cause de l’infidélité de l’Église.

6. Les dons miraculeux d’aujourd’hui sont-ils les mêmes que ceux de l’Écriture ? Cette question renvoie également à une affirmation cessationiste suivant laquelle les dons miraculeux d’aujourd’hui diffèrent qualitativement de ceux qu’on trouve dans le Nouveau Testament. De manière assez étonnante, Grudem ne le conteste pas si vigoureusement qu’on pourrait si attendre. Certes, il essaie d’abord timidement de faire valoir qu’un tel constat n’est pas évident du fait que la Bible rapporte sans détail les miracles accomplis par des chrétiens ordinaires. Or les miracles qui se vivent en Église aujourd’hui sont pour la plupart ceux de chrétiens ordinaires : ce n’est donc pas à ceux des apôtres qu’il est juste de les comparer, et si on le fait, on risque effectivement de trouver qu’ils sont d’une qualité moindre. Grudem rappelle alors une chose qu’il a déjà signalée dans sa présentation générale des dons spirituels : ils peuvent varier en intensité dans leurs manifestations. Dès lors, même s’il pouvait être établi que les dons miraculeux d’aujourd’hui fussent moins qualitatifs que ceux d’autrefois, cela pourrait fort bien s’expliquer par cette variation d’intensité des dons spirituels dans leur manifestation (coupant ainsi l’herbe sous le pied à l’idée induite par les cessationistes que, puisque ces dons spirituels actuels sont de moindre qualité, ce ne sont pas des dons spirituels du tout).

7. Est-il dangereux pour une Église d’autoriser la pratique des dons miraculeux ? À cette objection plus pragmatique, Grudem répond qu’il y a des excès évidemment que l’on peut dénoncer, mais que la pratique des dons spirituels ne fait fort heureusement pas toujours l’objet de tels abus.

8. Une remarque finale : Cessasionistes et charismatiques ont besoin les uns des autres. Dans cette section conclusive, Grudem plaide pour une écoute mutuelle qui permettrait aux cessationistes d’acquérir une pratique des dons spirituels plus larges et aux continuationistes de mieux bénéficier des richesses théologiques de groupes qui, tout en rejettant les pratiques charismatiques, ont su approfondir leur vie de foi et leur piété autrement. Grudem conclut donc que les uns et les autres devraient cesser de s’ignorer mutuellement.

II. Évaluation

Concernant l’interprétation de 1 Corinthiens 13,8-13, je suis d’accord avec Grudem (et avec Gaffin) pour dire que « le parfait » se réfère vraisemblablement au retour du Christ (mais voir la paraphrase de 1 Corinthiens 13,8-13 que Sinclair Ferguson propose dans Le Saint-Esprit et qui ressemble à l’argument de Reymond que Grudem récuse, et qui indique que cette interprétation demeure possible). Face à l’argument de Grudem selon lequel « les passages de l’Écriture sont vrais non seulement dans le point principal de chaque passage, mais aussi dans les détails mineurs qui sont affirmés » et donc que lorsque Paul dit « quand le parfait viendra », il y est donc question du moment exact où les dons s’arrêteront, il semble bien que Grudem se montre insensible à la souplesse du langage. Même un continuationiste comme Carson (tout aussi inerrantiste que Grudem) concède que ces mots ne « signifient pas nécessairement qu’un don charismatique ne pourrait être retiré avant la parousie » (Showing the Spirit, p. 70) et qu’ils ne sont donc pas décisifs dans ce débat. Quant à la citation que Grudem fait de Calvin pour signaler que celui-ci ne croyait pas à la cessation de la prophétie, elle n’apporte pas grand-chose à la question puisque l’opinion de Calvin selon laquelle la prophétie est en fait la même chose que la prédication (ce qui n’est guère la position de Grudem !) l’empêchait certainement d’envisager la cessation d’un tel don.

Bien que Grudem note qu’aucun continuationiste (espérons-le !) ne croie que la prophétie charismatique ait la même autorité que l’Écriture dans l’Église, je constate qu’il est tout à fait possible qu’un charismatique proteste qu’il ne met pas la prophétie sur le même plan que l’Écriture, alors qu’en pratique il agit comme si la prophétie avait en fait une autorité égale ou même supérieure à celle de la Bible sur la vie du croyant. L’opinion de Grudem selon laquelle la prophétie du Nouveau Testament est inférieure à celle de l’Ancien devrait être ici remise en question, mais je vais reporter cette discussion au prochain article de cette série. Il faut certes se féliciter que certains charismatiques comme Grudem manifestent leur défiance envers les manipulations déguisées en pseudo-prophéties, et l’on peut concéder de bonne grâce à Grudem que l’abus d’un don ne signifie certainement pas que nous devions interdire une utilisation correcte de ce don. La vraie question demeure toutefois : qu’est-ce que la prophétie du Nouveau Testament ? S’agit-il, oui ou non, d’un don de révélation de même nature que celle donnée à l’époque de l’Ancien Testament ? Le parallèle établi par Grudem entre l’idée charismatique d’une prophétie ne faisant pas autorité et l’idée réformée d’une illumination subjective est suggestive, mais la question demeure : ces expériences sont-elles quelque chose que Dieu promet de donner ordinairement à l’Église ? Ne peuvent-elles pas être plutôt considérées comme quelque chose que Dieu peut souverainement donner même sans l’avoir promis, peut-être dans le but de suppléer aux faiblesses d’une Église qui ne sait pas ce qu’elle doit faire comme elle aurait dû le savoir, parce qu’elle n’a pas su acquérir la prudentia chrétienne que Dieu promet de donner à ceux qui la lui demandent ?

Grudem se réfère par ailleurs à son chapitre 17, que je n’ai pas résumé plus haut, pour répondre à l’argument selon lequel certains dons étaient limités aux apôtres et à leurs proches compagnons. Cependant, ce chapitre 17 ne contient aucune discussion d’Éphésiens 2,20, alors qu’il s’agit d’un texte clé pour l’argumentation cessationiste de Gaffin et de Ferguson. Je crois, avec eux, que les « apôtres et prophètes » d’Éphésiens 2,20 et 3,5 sont les mêmes que les apôtres et prophètes d’Éphésiens 4,11. Si les apôtres sont fondateurs, une fois que les fondations de l’Église sont posées, ils ne sont plus nécessaires et amenés à disparaître (ce que même Grudem ne contesterait pas). Et si les prophètes sont fondateurs (comme l’établit Éphésiens 2,20), une fois les fondations de l’Église posées, ils ne sont pas plus nécessaires à l’avenir et amenés à disparaître avec les apôtres.

Alors que je ne contesterai pas l’affirmation selon laquelle il existe des preuves historiques que des miracles se sont produits à toutes les époques de l’Église, les arguments historiques en faveur de la poursuite des dons de révélation tels que la prophétie et les langues sont, au mieux, fallacieux : ce qui est considéré comme un exercice de ces dons n’a été trouvé qu’auprès de groupes en marge ou en dehors du christianisme orthodoxe — montanistes, pauliniens, bogomiles, albigeois, cathares, etc. — avec lesquels peu de chrétiens aimeraient en fait être associés.

Quant à l’objection cessationiste suivant laquelle les dons miraculeux d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes que les dons miraculeux de l’Écriture, il faut signaler qu’il n’est pas question ici seulement d’intensité de ces dons, comme semble vouloir le faire croire Grudem. La question comporte beaucoup plus que cela. Il s’agit non pas de savoir seulement si les miracles d’aujourd’hui sont aussi puissants que ceux rapportés par l’Écriture, mais aussi de savoir si les « langues » d’aujourd’hui (des langues non humaines) sont des langues de même nature que celles dont nous entretiennent les Écritures (des langues humaines) ! De même, la question se pose de savoir si les « prophéties » (faillibles) d’aujourd’hui sont de même nature que les prophéties (infaillibles) dont il est question dans les Écritures…

Une autre erreur que fait Grudem dans cette section consacré au débat cessationniste consiste en ce qu’il ne semble pas conscient que tout le débat cessasionniste ne concerne pas les dons miraculeux dans leur ensemble. Certes, la variété la plus dure de cessationisme estime que toute forme de miracle a disparu de l’Église avec la mort des derniers apôtres. Ce n’est toutefois pas la seule, ni même sans doute la principale forme de cessationisme. Il existe une sorte de cessationisme, sans doute le plus construit et le plus défendable, qui estime que les dons qui ont cessé avec les apôtres sont spécifiquement des dons de révélation. Puisque Grudem semble ignorer entièrement dans sa discussion ce type-là de cessationisme, je trouve du même coup cette section consacré à la présentation du débat avec un théologien cessationniste comme profondément insatisfaisante et n’apportant pas réellement une contribution utile à ce débat, si ce n’est qu’elle donne l’occasion de présenter quelques précisions en sens inverse…


Illustration : La Pentecôte dans le missel de Sherbrooke, parchemin du XIVe siècle originaire d’Angleterre (Aberystwyth, bibliothèque nationale du pays de Galles).

Pierre-Sovann Chauny

Pierre-Sovann est professeur de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, à Aix-en-Provence. Il s'intéresse particulièrement à la doctrine des alliances, à l'interprétation des textes eschatologiques, à la scolastique réformée, aux prolégomènes théologiques et aux bons vins. Il est l'heureux époux d'une femme extraordinaire et père de deux enfants formidables.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *