Dans son traitรฉ de morale philosophique De Lege naturae apodictica methodus, Niels Hemmingsen se permet d’insรฉrer le rรฉcit du Choix d’Hercule. Dans cette allรฉgorie, Hercule se retrouve face ร deux femmes qui lui proposent deux chemins diffรฉrents. La Vertu lui propose un chemin difficile tandis que la Fรฉlicitรฉ l’incite ร faciliter son trajet par les plaisirs de la vie. Hemmingsen s’autorise ร glisser ce rรฉcit au sein de son argumentation afin que ยซย les รฉtudiants…puissent se prรฉparer au chemin de la vertu1ย ยป.
Il continue :
Comme personne ne l’atteint [la vertu] jamais sans un travail pรฉnible, alors le plaisir du corps, qui est parmi les vertus tel une prostituรฉe dans une foule de matrones, dรฉtourne une personne de celle-ci. Il ne convient donc pas de se prรฉcipiter tรชte baissรฉe dans ces choses qui semblent douces et agrรฉables ร premiรจre vue, uniquement en raison de la perception sensorielle qui appartient aux crรฉatures irrationnelles. En effet, lorsque la connaissance sensible, nรฉcessaire ร une รขme sensible, ne nous retient que dans les choses qui sont agrรฉables aux sens, nous devrions au contraire penser ร l’รฉlรฉvation de l’รขme, par laquelle nous nous distinguons des bรชtes ; car non seulement nous, comme les plantes, croissons et recevons la vie, et comme les crรฉatures irrationnelles, percevons avec nos sens, mais aussi, comme les anges, nous sommes dotรฉs d’un esprit. C’est pourquoi nous devons regarder lร oรน l’esprit nous appelle.
C’est dans cet esprit, celui de se prรฉparer au chemin de la vertu, que je reprends ici ce rรฉcit. Puisse-t-il aider le lecteur ร avoir la mรชme conclusion qu’Hemmingsen et ร choisir le bon chemin.
ร peine sorti de lโenfance, ร cet รขge oรน les jeunes gens, devenus maรฎtres dโeux-mรชmes, font dรฉjร voir sโils suivront, pendant leur vie, le chemin de la vertu ou celui du vice, Hercule sโassit dans un lieu solitaire, ne sachant laquelle choisir des deux routes qui sโoffraient ร lui. Soudain il voit sโavancer deux femmes dโune taille majestueuse. Lโune, joignant la noblesse ร la beautรฉ, nโavait dโornements que ceux de la nature; dans ses yeux rรฉgnait la pudeur ; dans tout son air la modestie ; elle รฉtait vรชtue de blanc. Lโautre avait cet embonpoint qui accompagne la mollesse, et, sur son visage apprรชtรฉ, la cรฉruse et le fard altรฉraient les couleurs naturelles ; la dรฉmarche altiรจre et superbe, les regards effrontรฉs ; parรฉe de maniรจre ร laisser entrevoir tous ses charmes, elle se considรฉrait sans cesse elle-mรชme, et ses yeux cherchaient des admirateurs. Que dis-je ? elle se plaisait ร regarder son ombre. Lorsquโelles furent toutes deux plus prรจs dโHercule, la premiรจre vint ร lui sans hรขter le pas, mais lโautre, voulant la prรฉvenir, accourut vers lui.
Xรฉnophon, Mรฉmorables, II, I, trad. Eugรจne Talbot.
ยซ Hercule, lui dit-elle, je vois que tu ne sais quel chemin tu dois prendre. Si tu me fais ton amie, je te conduirai par la route la plus douce et la plus facile ; aucun plaisir ne te sera refusรฉ, aucune peine nโaffligera ta vie. Dโabord tu nโauras ร redouter ni la guerre, ni les vains soucis : ta seule occupation sera de trouver les boissons et les mets qui pourront te plaire, ce qui flattera le mieux, ร ton avis, les yeux et les oreilles, lโodorat et le toucher, les amours avec toute leur ivresse, le sommeil avec toute sa douceur, et tu ne songeras quโau moyen le plus court dโรชtre heureux. Et, si tu crains de manquer jamais des trรฉsors qui achรจtent les Plaisirs, rassure-toi, je tโen comblerai, sans prescrire jamais ร ton corps ni ร ton esprit des travaux pรฉnibles : tu jouiras des travaux des autres. Tout, pour tโenrichir, te sera lรฉgitime, je donne ร ceux qui me suivent le droit de tout sacrifier au bonheur. โ Et vous que je viens dโentendre, rรฉpondit Hercule, quel est votre nom? โ Mes amis, dit-elle, me nomment la Fรฉlicitรฉ; mes ennemis, mes calomniateurs, mโont appelรฉe la Voluptรฉ. ยป
Cependant lโautre femme sโรฉtait avancรฉe. Elle parle en ces mots: ยซ Et moi aussi, Hercule, je parais devant toi, cโest que je nโignore pas de qui tu tiens le jour, cโest que ton รฉducation mโa rรฉvรฉlรฉ ton caractรจre. Jโespรจre donc, si tu choisis ma route, que tu vas briller entre les grands hommes par tes exploits et tes vertus, et donner ainsi un nouvel รฉclat ร mon nom, un nouveau prix ร mes bienfaits. Je ne tโabuserai pas en te promettant les plaisirs ; jโose tโapprendre avec franchise les dรฉcrets des dieux sur les hommes. Ce nโest quโau prix des soins et des travaux quโils rรฉpandent le bonheur et lโรฉclat sur votre vie. Si lu dรฉsires que les dieux te soient propices, rends hommage aux dieux ; si tu prรฉtends รชtre chรฉri de tes amis, que ton amitiรฉ soit gรฉnรฉreuse ; si tu ambitionnes les honneurs dans un รฉtat, sois utile aux citoyens ; sโil te plaรฎt de voir tous les Grecs applaudir ร ta vertu, cherche ร servir la Grรจce entiรจre. Veux-tu que la terre te produise des fruits abondants ? tu dois la cultiver ; que tes troupeaux tโenrichissent ? Veille sur eux. Aspires-tu ร dominer par la guerre, ร rendre tes amis libres et tes ennemis esclaves ? apprends des guerriers habiles lโart des combats et que lโexpรฉrience tโenseigne ร le pratiquer. Veux-tu enfin que ton corps devienne robuste et vigoureux ? souviens-toi de tโaccoutumer ร lโempire de lโรขme, et de lโexercer au milieu des fatigues et des sueurs. ยป
Sa rivale lโinterrompit: ยซ Ne vois-tu pas, Hercule, les obstacles et la longueur de cette route qui mรจne, dit-on, au bonheur? Moi je tโy conduirai par un chemin court et fleuri. ยป
ยซ Malheureuse, reprends la Vertu, de quel bonheur viens-tu parler? Quels plaisirs connais-tu, toi qui ne veux rien faire pour en mรฉriter, toi qui prรฉviens tous les besoins quโil est doux de satisfaire et jouis sans avoir dรฉsirรฉ ; toi qui manges avant la faim, qui bois avant la soif ; toi qui, pour assaisonner les mets dรฉlicats, emploies les mains les plus savantes ; toi qui, pour boire avec plus de charme, amasses des vins somptueux et court รงร et lร chercher de la neige en รฉtรฉ ; toi qui, pour dormir plus doucement, imagines de fins tissus, de riches tapis รฉtendus sous des lits superbes ? Tu cherches le sommeil, non par besoin du repos mais par oisivetรฉ. Dans lโamour, tu prรฉviens et tu outrages la nature ;et tes amis, instruits par tes leรงons, passent la nuit en plaisirs coupables, et la plus utile partie du jour dans une lรขche inaction. Quel homme voudrait te croire quand tu lui parles, te secourir quand tu lโimplores? Quel homme sensรฉ oserait se mรชler ร tes vils adorateurs ? Jeunes, ils traรฎnent un corps languissant ; plus รขgรฉs, leur raison sโรฉgare. Aux brillants plaisirs dโune jeunesse oisive succรจdent les ennuis dโune laborieuse vieillesse ; honteux de ce quโils ont fait, accablรฉs de ce quโils font, ils ont couru, dans leur premier รขge, de dรฉlices en dรฉlices, et rรฉservรฉ tous les maux pour leur dรฉclin. Moi, je suis la compagne des dieux, la compagne des mortels irrรฉprochables ; sans moi, rien de sublime parmi les dieux ni sur la terre. Je reรงois les plus grands honneurs, et des puissances divines; et de ceux dโentre ceux dโentre les hommes qui ont le droit de mโhonorer. Lโartisan nโa personne qui ne le soulage plus que moi dans ses peines ; le chef de famille nโa pas dโรฉconome plus fidรจle, lโesclave dโasile plus assurรฉ, les travaux pacifiques dโencouragement plus efficace, les exploits militaires de meilleur garant de triomphe, lโamitiรฉ de nลud plus sacrรฉ. Ceux qui me chรฉrissent trouvent dans le boire et le manger un plaisir quโils nโachรจtent pas ; ils attendent seulement que le besoin leur ait commandรฉ. Le sommeil leur est plus agrรฉable quโaux riches indolents ; mais ils se rรฉveillent sans chagrin, et jamais lโheure du repos nโa pris sur celle du devoir. Jeunes, ils ont le plaisir dโentendre les รฉloges des vieillards ; vieux, ils aiment ร recueillir les respects de la jeunesse. Cโest avec soin quโils se rappellent leurs actions passรฉes ; ils font avec joie ce qui leur reste ร faire, et cโest moi qui leur concilie la faveur des Dieux, lโaffection de leurs amis, les hommages de leurs concitoyens. Quand le terme fatal arrive, lโoubli du tombeau ne les ensevelit pas tout entiers, mais leur mรฉmoire, toujours florissante, vit dans un long avenir. Imite leur grande รขme, รด jeune hรฉros ! sois digne du sang gรฉnรฉreux qui tโa fait naรฎtre. Je te promets le bonheur et la gloire. ยป
Illustration : Annibale Carracci, Le choix d’Hercule, huile sur toile, 1596.
- Niels Hemmingsen, On the law of nature: a demonstrative method, trad. E. J. Hutchinson, Grand Rapids, Michigan : CLP Academic, 2018, pp. 42-43.[↩]


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