La purification de la Vierge Marie — Bernard de Clairvaux
2 février 2021

Le recueil des Sermons pour l’année de Bernard de Clairvaux contient trois sermons pour la fête célébrée aujourdhui ; à lépoque, elle comprenait aussi une procession et, avant celle-ci, la bénédiction des cierges utilisés pendant l’année (doù le nom de Chandeleur). Grand théologien médiéval, particulièrement apprécié par Jean Calvin qui le cite plus de trente fois dans lInstitution de la religion chrétienne, Bernard de Clairvaux renouvela notamment la théologie mariale, tout en s’opposant à la célébration de lImmaculée Conception. La fête, qui faisait à l’origine mémoire de la Présentation au Temple, avait pris des accents mariaux plus prononcés à partir du haut Moyen Âge, célébrant la purification de la Vierge Marie quarante-cinq jours après Noël. Les deux dimensions de la fête sont présentes dans les trois sermons, mais Jésus y occupe toujours une place plus importante.

Nous reproduisons la traduction et les notes bibliques de l’édition des Sources chrétiennes (t. XV. 2, trad. sœur Marie-Himelda Huille, o.c.s.o.).


Nous avons reçu ta miséricorde au milieu de ton temple

Qui a reçu la miséricorde ?

Aujourd’hui la Vierge Mère introduit le Seigneur du Temple dans le Temple du Seigneur ; Joseph à son tour présente au Seigneur1 non pas son propre fils, mais « le Fils bien-aimé du Seigneur, ce Fils en qui le Seigneur a mis toute sa faveur2». L’homme juste3 reconnaît en lui celui qu’il attendait4 et Anne la veuve, à son tour, chante ses louanges5. Ce sont ces quatre personnes qui ont célébré pour la première fois la procession de ce jour ; plus tard elle serait célébrée « en tous lieux et par toutes les nations6» « dans l’exultation de la terre entière7». Rien d’étonnant d’ailleurs si alors cette procession fut toute petite, puisque était tout petit celui qu’on accueillait. En cette procession, aucune place pour le pécheur ; tous les quatre étaient justes, tous les quatre étaient saints, tous ils étaient parfaits. Mais vas-tu sauver seulement ces quatre personnes, Seigneur ? Que grandisse le corps et que grandisse aussi la miséricorde. « Tu sauveras hommes et bêtes, Seigneur, lorsque tu auras déployé ta miséricorde, ô Dieu8» Dans la seconde procession9 déjà, « des foules le précèdent, des foules le suivent 10» et ce n’est plus la Vierge qui le porte, mais un ânon11. C’est qu’il ne méprise personne, pas même « ceux qui ont croupi, tels des bêtes, sur leur fumier12». Non il ne les méprise pas, mais à condition que les vêtements des apôtres ne leur manquent pas11, à condition donc que leur enseignement, que la justice de leur conduite, que leur obéissance, que « leur charité couvrent la multitude de leurs péchés13». Alors le Seigneur ne les jugera pas indignes de la gloire de faire partie de sa procession.

Plus encore, la gloire de ce jour, qui n’a été accordée qu’à un tout petit nombre, nous voyons qu’il nous la réserve à nous aussi. Pourquoi ne réserverait-il pas aux descendants ce qu’il a d’avance accordé aux ancêtres ?

David, le roi-prophète, « a bondi de joie à la pensée de voir ce jour : il l’a vu et s’en est réjoui14». Car s’il ne l’avait pas vu, d’où vient qu’il chantait : « Nous avons reçu, ô Dieu, ta miséricorde au milieu de ton Temple15» ? David a reçu cette miséricorde du Seigneur, Siméon l’a reçue, nous l’avons reçue, nous aussi, et de même « tous ceux qui sont prédestinés à la vie16» ; car « le Christ est le même hier, aujourd’hui, et pour l’éternité17».

Arent de Gelder, Syméon et Anne louant le petit Jésus, huile sur toile, vers 1700 (La Haye, Mauritshuis).

Où ? Au milieu de ton temple

C’est au milieu du temple en effet que se tient la miséricorde, et non pas dans un recoin, ni à l’écart, car «en Dieu, pas de favoritisme18». Sa miséricorde est proposée à l’usage commun, elle est offerte à tous, et nul n’en est exclu sinon celui qui la refuse. « Tes eaux s’écoulent au-dehors19», Seigneur Dieu ; pourtant, malgré tout, « ta source te reste en propriété et nul étranger n’en boit20». Celui qui est à toi « ne verra pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur21» et, en toute sécurité, « il s’en ira dans la paix22». Comment ne s’en irait-il pas dans la paix, celui qui porte en sa poitrine le Christ du Seigneur ? « Car c’est lui notre paix23», lui qui, « par la foi habite en nos cœurs24».

Mais toi, comment pourras-tu sortir d’ici, âme malheureuse, qui ne connais pas le guide du chemin, Jésus ? « Il en est en effet qui ne connaissent pas Dieu25. » Comment cela ? Eh bien, c’est que « la Lumière est venue dans le monde et que les hommes ont préféré les ténèbres à la Lumière26». « Et la Lumière, est-il dit, luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue27. » C’est comme s’il disait : « Les eaux affluent jusque sur les places publiques, mais l’étranger n’en boit pas28. » De même, « la miséricorde se tient au milieu du Temple15» et pourtant ne s’en approchent pas ceux qu’attend une damnation éternelle. « Au milieu de vous », ô malheureux, « se tient celui que vous ne connaissez pas29» ; si bien que, mourant avant d’avoir vu le Christ du Seigneur21, vous ne pouvez vous en aller dans la paix22, mais vous serez plutôt emportés « par des lions rugissants, tout prêts à dévorer leur proie 30».

« Nous avons reçu, ô Dieu, ta miséricorde au milieu de ton Temple15». Pareille action de grâces est bien éloignée de la plainte que voici : « Seigneur, ta miséricorde se trouve dans les cieux, et ta vérité se tient à la hauteur des nuées31. » Quoi donc ? Te semble-t-il que la miséricorde fut présente au milieu, alors que seuls les esprits qui habitent le ciel la possédaient ? Mais une fois que « le Christ eut été abaissé un peu au-dessous des anges32», qu’il fut devenu « Médiateur entre Dieu et les hommes33» et que, telle « une pierre angulaire34», « il eut établi la paix par son sang entre le ciel et la terre35», à partir de ce moment, oui, nous avons reçu, ô Dieu, ta miséricorde au milieu de ton Temple ».

Une triple miséricorde pour une triple misère

« Nous étions » en effet « nous aussi, par nature, fils de la colère36», mais « nous avons obtenu la miséricorde37» ! De quelle colère étions-nous fils et quelle miséricorde avons-nous obtenue ? Assurément fils d’ignorance, de paresse, de servitude — et nous avons obtenu la sagesse, la force, la délivrance ? L’ignorance de « la femme trompée38» nous avait aveuglés ; la paresse de l’homme « attiré et entraîné par sa propre convoitise39» nous avait ôté toute énergie ; la perversité du diable à laquelle nous avions été exposés nous avait asservis. C’est ainsi que nous naissons tous : au début, nous sommes totalement ignorants « du chemin qui conduit à la ville où nous établir40» ; ensuite nous sommes faibles et paresseux au point que, même si « le chemin de la vie nous était connu41», nous serions quand même empêchés d’y marcher et retenus par notre propre inertie ; enfin nous sommes prisonniers du pire et du plus cruel des tyrans, de sorte que, même si nous étions clairvoyants et pleins de vigueur, nous serions pourtant écrasés par notre situation de misérable esclavage.

Une telle misère n’a-t-elle pas besoin « d’une abondance de miséricorde et de compassion42» ? Ou tout au moins, si déjà nous avons été sauvés de cette triple colère par le Christ — « lui que Dieu le Père a fait pour nous Sagesse et Justice et Sanctification et Rédemption43» – quelle vigilance nous est nécessaire, bien-aimés, pour que « notre dernier état » — oh ! non, jamais ! — « ne s’avère pire que le premier44», au cas où il nous arriverait de tomber de nouveau sous la colère ? Alors, ce n’est plus « par nature », mais par notre propre volonté, que « nous serions fils de la colère36» !

Dans le temple de notre cœur

Accueillons donc entre nos bras « cette miséricorde que nous avons reçue au milieu du Temple15», et, avec la bienheureuse Anne, « ne nous éloignons pas du Temple45». « Car le Temple de Dieu est saint, et ce Temple, c’est vous46», dit l’Apôtre. Toute proche est cette miséricorde, « toute proche est la Parole, elle est dans votre bouche et dans votre cœur47». Car « le Christ habite en vos cœurs par la foi24» : voilà son Temple et voilà sa résidence, si du moins vous n’avez pas oublié que « l’âme du juste est la résidence de la Sagesse ». Aussi la recommandation que je vous adresse souvent, que dis-je, constamment, mes frères, je vous la redis encore maintenant avec insistance. « Ne marchons pas selon la chair48», de peur de déplaire à Dieu. Ne soyons pas « amis de ce monde, de peur de devenir ennemis de Dieu49». « Résistons » aussi « au diable et il s’enfuira loin de nous50», de telle sorte que « nous marchions désormais librement dans l’Esprit51» et que « notre vie réside dans notre cœur52». Or « le corps corruptible appesantit l’âme », la rend sans force, l’effémine, et « le séjour terrestre alourdit l’esprit aux multiples pensées53» et l’empêche de se tendre vers les réalités célestes. Voilà pourquoi aussi « la sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu54» et l’homme dominé par le Mauvais devient encore son esclave55. Mais c’est dans le cœur qu’est accueillie la Miséricorde, « dans le cœur qu’habite le Christ24», dans le cœur « qu’il parle de paix à son peuple, à ses saints, à ceux qui reviennent à leur cœur56».

* * *

Les modalités de la procession et leur signification

L’événement célébré

Rendons grâce à notre Rédempteur: « Il nous a prévenus » si généreusement « par la douceur de ses bénédictions57» ; il a multiplié nos joies par les mystères de son enfance. Nous venons, il y a peu, de célébrer sa naissance, sa circoncision, son épiphanie, et voici quaujourd’hui brille pour nous le jour de fête de son oblation. Oui, aujourd’hui, « le plus beau fruit de la terre58» « est présenté au Créateur1» ; aujourd’hui « le sacrifice d’apaisement59», « le sacrifice agréable à Dieu60», est offert au Temple par des mains virginales. Il est porté par ses parents, il est attendu par des vieillards61. Joseph et Marie offrent « le sacrifice du matin62», Siméon et Anne le reçoivent. À eux quatre, ils ont célébré cette procession que l’on commémore aujourd’hui aux quatre coins de l’univers par de joyeuses solennités.

Notre procession et ses modalités

Et puisque aujourd’hui, pour cette fête, à la différence de notre coutume pour les autres solennités, nous allons, nous aussi, effectuer une procession, je pense qu’il n’est pas inutile d’en considérer avec grand soin les modalités et l’ordonnance. Nous allons donc nous avancer deux par deux, avec des cierges en nos mains, des cierges allumés, et non pas allumés à un feu quelconque, mais à ce feu qui aura d’abord été consacré dans l’église par la bénédiction du prêtre. En outre, dans notre procession, « les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers63» ; et « nous chanterons sur les chemins du Seigneur : Qu’elle est grande, la gloire du Seigneur64!»

a) Notre amour fraternel

Nous avons bien raison de nous avancer deux par deux. Car c’est ainsi, comme l’attestent les saints Évangiles, que les disciples ont été envoyés en mission par le Sauveur : il voulait par là recommander l’amour fraternel et la vie communautaire65. Il trouble la procession, celui qui s’arrange pour marcher en solitaire, et ce n’est pas à lui seul qu’il fait du tort, mais il importune aussi les autres. Tels sont ceux « qui se mettent à l’écart, ils ont des pensées tout humaines, ils ne possèdent pas l’Esprit66» et « ils n’ont aucun souci de conserver l’unité de l’Esprit par le lien de la paix67».

Stefan Lochner, Présentation de Christ au Temple (détail), peinture sur bois, vers 1447 (Darmstadt, musée régional de la Hesse).

b) Nos œuvres

Mais tout comme « il n’est pas bon pour l’homme d’être seul68», il lui est de même « interdit de se présenter devant le Seigneur les mains vides69». En effet, si « on accuse d’oisiveté même ceux que personne n’a embauchés70», que méritent alors ceux qui, une fois embauchés, se trouvent dans l’oisiveté ? Assurément, « la foi sans les œuvres est morte71. »

c) Notre ferveur

De plus, nos œuvres mêmes doivent être faites dans la ferveur et « le désir du cœur72», pour qu’« elles soient dans nos mains des lampes brûlantes73». Sinon il est à craindre que « nous ne soyons tièdes et que ne se mette à nous vomir74» celui qui dit dans l’Évangile : « Je suis venu apporter un feu sur la terre et quel est mon désir, sinon qu’il brûle75? »

d) Une ferveur selon Dieu

Il est vraiment, lui, le feu consacré et béni76, que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde77» et que l’on bénit dans les assemblées selon ce qui est écrit : « Dans les assemblées, bénissez le Seigneur Dieu78. » Car « notre adversaire79», imitateur pervers des œuvres divines, possède, lui aussi, son feu, oui, le feu de la convoitise charnelle, le feu de la jalousie et de l’ambition, ce feu précisément que le Sauveur est venu, non pas allumer, mais éteindre en nous75. Au reste, quiconque aurait l’audace d’offrir en sacrifice à Dieu ce feu de l’adversaire, eût-il Aaron pour père80, «mourra dans son péché81».

e) Notre humilité

Ensuite, en plus de ce qui vient d’être dit de la vie communautaire et de l’amour fraternel, des bonnes œuvres et de la ferveur sainte, la très grande vertu qu’est l’humilité s’avère grandement nécessaire pour que « vous rivalisiez de respect les uns pour les autres82», et que chacun fasse passer avant soi, non seulement les plus anciens, mais même les plus jeunes83. C’est là assurément la perfection de l’humilité et la plénitude de la justice.

f) La joie

Et puisque « Dieu aime celui qui donne avec le sourire84» et que « le fruit de l’amour est la joie dans l’Esprit saint85», « chantons86 » — comme on l’a dit plus haut — « sur les chemins du Seigneur : Qu’elle est grande, la gloire du Seigneur64! » « Chantons au Seigneur un chant nouveau, car il a fait des merveilles87. »

g) Notre marche vers l’avant

En tout cela, si quelqu’un se refuse à avancer et à marcher « de vertu en vertu88», qu’il sache bien, celui-là, qu’il n’est pas en procession mais en station, pire même : en régression, car sur « la route de la vie89», ne pas progresser, c’est régresser, puisque « rien » actuellement « ne peut demeurer dans le même état90». Or notre progrès — je me rappelle vous l’avoir dit bien souvent — consiste en ceci : « Ne jamais croire que nous avons atteint le but, mais tendre toujours vers ce qui est en avant91» ; nous efforcer sans cesse vers ce qui est meilleur et exposer constamment nos imperfections sous le regard de la divine miséricorde92.

* * *

Le sacrifice du matin : une vie librement offerte

Marie, librement soumise à la Loi

Nous célébrons aujourd’hui la Purification de la bienheureuse Vierge Marie, accomplie, selon la Loi de Moïse, quarante jours après la naissance du Seigneur1. Il était en effet écrit dans la Loi qu’« une femme, après avoir conçu d’un homme et enfanté un fils, serait impure pendant sept jours ; le huitième jour, elle ferait circoncire » l’enfant ; ensuite, attentive à se laver et à « se purifier », elle s’abstiendrait d’entrer dans le Temple « durant trente-trois jours ; au terme de cette période elle viendrait offrir son fils » au Seigneur, avec des présents93.

Mais qui ne voit qu’en raison du début même de cette prescription, la Mère du Seigneur n’était pas assujettie à ce précepte94? Ne penses-tu pas en effet que Moïse, au moment de dire qu’une femme qui a enfanté un fils est impure, a eu peur d’encourir l’accusation de blasphème contre la Mère du Seigneur ? C’est la raison pour laquelle il a commencé par dire : « Après avoir conçu d’un homme ? » Car s’il n’avait pas vu d’avance que « la Vierge allait enfanter » sans concevoir d’un homme95, quel besoin avait-il de préciser : après avoir conçu d’un homme ? Il est donc évident que cette loi ne s’appliquait pas à la Mère du Seigneur, car elle a enfanté sans avoir conçu d’un homme, comme Jérémie l’avait prophétisé : « Le Seigneur va faire du nouveau sur la terre96. » Quoi de nouveau ? demandes-tu. Le Prophète répond : « La femme entourera l’homme96. » Ce n’est pas d’un autre homme qu’elle recevra un homme, ce n’est pas selon les lois de la nature humaine qu’elle concevra un homme, mais c’est dans ses entrailles intactes et virginales qu’elle va enclore un homme, de telle manière qu’on puisse dire avec un autre Prophète : à l’entrée comme à la sortie du Seigneur, la Porte Orientale demeurera toujours close97.

Crois-tu donc que son esprit ne pouvait être troublé et se dire : Qu’ai-je besoin de purification ? Pourquoi m’abstenir d’entrer dans le Temple, moi dont le sein, sans que je connaisse d’homme, est devenu le temple du Saint-Esprit ? Pourquoi n’entrerais-je pas dans le Temple, moi qui ai mis au monde le Seigneur du Temple ? Rien dans cette conception, rien dans cet enfantement qui soit impur, rien qui soit illicite, rien qui soit à purifier ; c’est d’autant plus vrai que cet enfant est la source même de la pureté et qu’il « vient opérer la purification des péchés98». Que pourrait purifier en moi l’observance de cette loi, moi qui suis devenue toute pure du fait même de cet enfant immaculé99?

C’est vrai, ô Vierge bienheureuse, c’est vrai, tu n’as nul motif, tu n’as nul besoin de purification. Mais ton fils, quel besoin avait-il, lui, de la circoncision ? Sois « parmi les femmes100» comme l’une d’entre elles, puisque ton fils aussi est, parmi les enfants, comme l’un d’entre eux. Il a voulu être circoncis; et il ne voudrait pas bien davantage être offert101?

Le Fils, librement offert de sa naissance à sa mort

Offre ton fils102, Vierge sainte, et présente au Seigneur « le fruit béni de tes entrailles100». Offre pour notre réconciliation à tous « le sacrifice saint, le sacrifice qui plaît à Dieu60». Dieu le Père accueillera pleinement cette offrande nouvelle, ce très précieux sacrifice dont lui-même dit : « Voici mon Fils bien-aimé, en lui j’ai mis toute ma faveur103. »

Mais cette offrande-ci, mes frères, paraît bien facile : on se contente « de la présenter au Seigneur1», de la racheter avec des oiseaux, et aussitôt on la remporte104. Viendra le jour où ce n’est plus dans le Temple, ni entre les bras de Siméon qu’il sera offert105, mais « en dehors de la ville106» et entre les bras de la croix. Viendra le jour où il ne sera plus racheté par du sang étranger, mais où « lui-même rachètera » les autres « par son propre sang107», car Dieu le Père l’« a envoyé comme rédemption pour son peuple108». Ce sera alors le sacrifice du soir, tandis que maintenant c’est le sacrifice du matin109. Celui-ci, certes, est plus joyeux, mais l’autre sera plus plénier : le premier est offert au temps de la naissance, le second le sera dans la plénitude de l’âge. À l’un comme à l’autre pourtant peut s’appliquer cette prédiction du Prophète : « Il a été offert, parce que lui-même l’a voulu110. » En effet, s’il a été offert maintenant, ce n’est pas qu’il en avait besoin, ni parce que la Loi le lui imposait, mais « parce que lui-même l’a voulu ». Et si de même il a été offert sur la croix, ce n’est pas parce que le juif était le plus fort, ni parce que lui-même le méritait, mais « parce que lui-même l’a voulu ».

En réponse, nous offrir nous-mêmes librement

« De plein gré, je vais t’offrir mon sacrifice, Seigneur111», parce que toi-même c’est de plein gré, et non en raison de quelque contrainte, que tu as été offert pour mon salut.

Mais qu’allons-nous offrir, nous, mes frères, et « que rendrons-nous au Seigneur pour tout ce qu’il nous a donné112? » Lui, il a offert pour nous la plus précieuse victime qu’il possédait ; en vérité il ne pouvait en être de plus précieuse. Nous aussi donc, faisons ce que nous pouvons : offrons-lui ce que nous avons de meilleur : nous-mêmes113! Lui s’est offert lui-même114: qui es-tu, toi, pour hésiter à t’offrir toi-même ?

Qui pourrait m’accorder qu’une si haute Majesté veuille accueillir mon offrande ? Je ne possède que «deux piécettes115», Seigneur, je veux dire mon corps et mon âme116; puissé-je te les offrir parfaitement en sacrifice de louange117. Car c’est bon pour moi et c’est bien plus glorieux et plus utile de t’être offert, à toi, plutôt que d’être laissé à moi-même — car « en moi-même mon âme ne connaît que le trouble118».

Frères, au Seigneur qui allait mourir, les juifs offraient des victimes mortes. Mais désormais « je suis vivant, dit le Seigneur ; je ne veux pas la mort du pécheur, mais plutôt qu’il se convertisse et qu’il vive119». Le Seigneur ne veut pas ma mort et je ne lui offrirais pas volontiers ma vie ? Car c’est là « le sacrifice d’apaisement59», « le sacrifice qui plaît à Dieu, le sacrifice vivant60».

Trois qualités de notre offrande

Or, dans l’offrande de ce jour-là, il se trouva, lisons-nous, trois personnes1, et dans l’offrande d’aujourd’hui aussi, le Seigneur requiert pareillement trois choses. Dans la première offrande, il y avait Joseph, l’époux de la Mère du Seigneur, « lequel passait pour son fils120» ; il y avait aussi la Vierge Mère elle-même et il y avait l’Enfant Jésus que l’on offrait. Dans notre offrande aussi, que l’on trouve donc la constance virile, que l’on trouve la continence, que l’on trouve une conscience humble. Oui, dis-je : qu’il y ait dans notre engagement à persévérer une âme virile ; qu’il y ait dans notre continence une chasteté virginale ; qu’il y ait dans notre conscience une simplicité et une humilité d’enfant.

Philippe Quantin, Saint Bernard écrivant, huile sur toile, XVIIe siècle (Dijon, musée des beaux-arts).

Illustration de couverture : Stefan Lochner, Présentation de Christ au Temple, peinture sur bois, vers 1447 (Darmstadt, musée régional de la Hesse).

  1. Luc 2,22.[][][][][]
  2. Matthieu 3,17.[]
  3. Syméon.[]
  4. Luc 2,25.[]
  5. Luc 2,36-38.[]
  6. Psaume 48,3.[]
  7. Malachie 1,11.[]
  8. Psaume 36,7-8.[]
  9. Celle de l’entrée à Jérusalem (fête des Rameaux).[]
  10. Matthieu 21,9.[]
  11. Matthieu 21,7.[][]
  12. Joël 1,17.[]
  13. 1 Pierre 4,8.[]
  14. Jean 8,56. L’Évangile le dit d’Abraham et non de David ; mais Clairvaux l’attribue à David peut-être à cause du psaume 48, dont le verset 10 constitue le titre du sermon.[]
  15. Psaume 48,10.[][][][]
  16. Actes 13,48.[]
  17. Hébreux 13,8.[]
  18. Colossiens 3,25.[]
  19. Proverbes 5,16.[]
  20. Proverbes 5,17-18.[]
  21. Luc 2,26.[][]
  22. Luc 2,29.[][]
  23. Éphésiens 2,14.[]
  24. Éphésiens 3,17.[][][]
  25. 1 Corinthiens 15,34.[]
  26. Jean 3,19.[]
  27. Jean 1,5.[]
  28. Proverbes 5,16-17.[]
  29. Jean 1,26.[]
  30. Siracide 51,4.[]
  31. Psaume 36,6.[]
  32. Hébreux 2,7-9.[]
  33. 1 Timothée 2,5.[]
  34. 1 Pierre 2,6.[]
  35. Colossiens 1,20.[]
  36. Éphésiens 2,3.[][]
  37. 2 Corinthiens 4,1.[]
  38. 1 Timothée 2,14.[]
  39. Jacques 1,14.[]
  40. Psaume 107,4.[]
  41. Psaume 16,11.[]
  42. Psaume 103,4.[]
  43. 1 Corinthiens 1,30.[]
  44. Matthieu 12,45.[]
  45. Luc 2,37.[]
  46. 1 Corinthiens 3,17.[]
  47. Romaines 10,8.[]
  48. Romains 8,4.[]
  49. Jacques 4,4.[]
  50. Jacques 4,7.[]
  51. Galates 5,16.[]
  52. Philippiens 3,20.[]
  53. Sagesse 9,15.[]
  54. 1 Corinthiens 3,19.[]
  55. 2 Pierre 2,19.[]
  56. Psaume 85,9.[]
  57. Psaume 21,4.[]
  58. Ésaïe 4,2.[]
  59. Nombres 5,8.[][]
  60. Romains 12,1.[][][]
  61. Luc 2,25-38.[]
  62. Nombres 28,8.[]
  63. Matthieu 20,16.[]
  64. Psaume 138,5.[][]
  65. Luc 10,1.[]
  66. Jude 19.[]
  67. Éphésiens 4,3.[]
  68. Genèse 2,18.[]
  69. Exode 23,15 ; le port des cierges pendant la procession figure le travail manuel ; leur flamme symbolise le désir du cœur et la ferveur des moines.[]
  70. Matthieu 20,6-7.[]
  71. Jacques 2,26.[]
  72. Psaume 21,3.[]
  73. Luc 12,35.[]
  74. Apocalypse 3,16.[]
  75. Luc 12,49.[][]
  76. Lévitique 6,12.[]
  77. Jean 10,36.[]
  78. Psaume 68,27.[]
  79. 1 Pierre 5,8.[]
  80. Lévitique 10,1-2 ; Matthieu 3,9.[]
  81. Ézéchiel 3,18, etc.[]
  82. Romains 12,10.[]
  83. Dans la procession, les premiers sont les derniers, et inversement.[]
  84. 2 Corinthiens 9,7.[]
  85. Galates 5,22 ; Romains 14,17.[]
  86. Le Nunc dimittis (cantique de Syméon) est chanté à cette occasion.[]
  87. Psaume 98,1.[]
  88. Psaume 84,8.[]
  89. Psaume 16,10.[]
  90. Job 14,2.[]
  91. Philippiens 3,13.[]
  92. Psaume 139,16.[]
  93. Lévitique 12,2-6.[]
  94. En raison de la conception virginale.[]
  95. Ésaïe 7,14.[]
  96. Jérémie 31,22.[][]
  97. Ézéchiel 44,1-2. Ce verset est traditionnellement avancé en défense de la virginité perpétuelle de la Vierge Marie.[]
  98. Hébreux 1,3.[]
  99. Quæ purissima facta sum ipso partu immaculato. Bernard de Clairvaux refuse ici l’Immaculée Conception, croyance de plus en plus répandue chez ses contemporains, mais âprement débattue dans l’Église.[]
  100. Luc 1,42.[][]
  101. La circoncision de l’enfant Jésus signifie l’obéissance active du Christ, comme la Croix nous montre son obéissance passive.[]
  102. Dans ce passage mystique adressé à la Vierge Marie, Bernard de Clairvaux affirme sa certitude que l’offrande — tant celle du matin, la circoncision, que celle du soir, la Croix — sera agréée par Dieu.[]
  103. Matthieu 17,5.[]
  104. Luc 2,24-39.[]
  105. Luc 2,28.[]
  106. Hébreux 13,12 ; Luc 4,29 ; Actes 7,57.[]
  107. Hébreux 9,12.[]
  108. Psaume 111,9.[]
  109. Nombres 28,4-8.[]
  110. Ésaïe 53,7.[]
  111. Psaume 54,8.[]
  112. Psaume 116,12.[]
  113. Pour être à l’imitation du Christ, notre offrande doit être totale, comme celle de la veuve désargentée au Temple. Bernard de Clairvaux évoque ensuite trois dimensions de cette offrande, une par personnage de la Sainte Famille.[]
  114. Hébreux 9,14.[]
  115. Marc 12,42.[]
  116. Cette analogie est fréquente chez Bernard de Clairvaux.[]
  117. Psaume 50,14.[]
  118. Psaume 42,7.[]
  119. Ézéchiel 33,11.[]
  120. Luc 3,23.[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université et étudiant de deuxième cycle en théologie à la faculté Jean Calvin, Arthur participe au blog notamment en tant que relecteur et traducteur. Il s'intéresse notamment à l'ecclésiologie et à la liturgie, ainsi qu'aux Églises d'Europe centrale et orientale, en particulier des pays baltes où il a vécu plusieurs années.

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