Wayne Grudem sur les dons spirituels : un résumé et une évaluation (3/5) — le don de prophétie
19 mars 2021

Dans cette série d’articles, je me propose d’interagir avec ce que Wayne A. Grudem, un théologien charismatique dont la Théologie systématique a été traduite en français, enseigne sur les dons spirituels. Parce que c’est l’édition de 1994 qui a été traduite dans notre langue, c’est avec les sections de cette édition (que j’ai consultée dans sa version originale) consacrées aux dons spirituels que j’interagirai dans ces cinq articles, en suivant simplement l’ordre dans lequel Wayne Grudem présente la matière. À chaque fois, je résumerai d’abord son enseignement de la manière la plus neutre possible (I) avant d’en proposer une évaluation située dans la tradition réformée évangélique (II). Cliquez ici pour lire cette série d’articles depuis son commencement.


Dans ce troisième article, j’examine la première partie du second des deux chapitres que Wayne Grudem consacre aux dons spirituels. Dans ce chapitre 53, W. Grudem traite des dons « mal compris ou qui génèrent des controverses aujourd’hui ». Le premier d’entre eux est le don de prophétie (pp. 1049-1061 de l’édition originale de 1994).

I. Le don de prophétie : résumé

Pour Wayne Grudem, la prophétie doit se comprendre comme l’annonce de ce que Dieu a spontanément amené à l’esprit d’une personne. Il développe au sujet du don de prophétie les onze thèses suivantes :

1. Les équivalents des prophètes de l’Ancien Testament dans le Nouveau Testament seraient les Apôtres, c’est-à-dire ceux qui avaient la lourde responsabilité de dire les paroles mêmes de Dieu.

2. Le mot « prophète » désignerait, à l’époque du Nouveau Testament, non pas « celui qui disait les paroles mêmes de Dieu » mais plutôt « celui qui parlait sous l’emprise de quelque influence extérieure ». C’est donc l’usage que l’on trouverait aussi dans le Nouveau Testament. Les mots « prophète » et « prophétie » sont ainsi utilisés pour parler de chrétiens ordinaires ne possédant aucune autorité divine absolue mais transmettant seulement quelque chose que Dieu leur avait mis à cœur.

3. Les indices que les « prophètes » ne parleraient pas avec une autorité égale à celle de l’Écriture seraient les suivants :

  • Paul ne s’est pas soumis en Actes 21,4 à ce qui lui avait été annoncé « par l’Esprit » ;
  • Agabus a prophétisé en Ac 21,10-11 presque correctement à l’égard de l’arrestation de Paul, mais pas totalement puisque ce sont des Romains qui l’ont lié, et non des Juifs ;                                
  • 1 Thessaloniciens 5,19-21 précise qu’il faut évaluer les prophéties ;
  • 1 Corinthiens 14,29-38 montre qu’il faut « peser les prophéties », qu’un prophète peut en interrompre un autre si une révélation vient de lui être donnée et que Paul pensait qu’une Église où il y avait beaucoup de prophétie ne pouvait pourtant prétendre que la parole de Dieu était sortie de chez elle et qu’il avait en fait beaucoup plus d’autorité qu’aucun prophète à Corinthe, ce qui ne s’accorde pas bien avec l’idée commune que les prophètes disaient les paroles mêmes de Dieu ;
  • Les apôtres préparaient leur succession non en demandant de se tourner vers les prophètes, mais en prêtant attention aux Écritures – car l’Écriture est parole même de Dieu, mais non la prophétie du Nouveau Testament.

4. Les prophéties d’aujourd’hui devraient être considérées comme des paroles humaines et non divines. Au lieu d’introduire une prophétie par la formule : « Ainsi parle le Seigneur », il faudrait donc mieux dire : « il me semble que le Seigneur m’a montré que… »

5. La « révélation » spontanée serait ce qui différencie la prophétie des autres dons.  La « révélation » en question est une communication de Dieu qui n’aboutit à la mise par écrit d’une Écriture ou par l’annonce d’une parole qui à la même autorité qu’elle. Le prophète néotestamentaire reçoit ainsi une intuition que Dieu amène à l’esprit du prophète (« révélation ») qui la rapporte dans ses propres mots à l’assemblée (« prophétie »). De nombreuses anecdotes semblent confirmer expérimentalement cette compréhension.

6. La différence entre la prophétie et l’enseignement résiderait précisément dans cette « révélation » spontanée du Saint-Esprit donnée au prophète. Celui qui enseigne, en revanche, explique et applique l’Écriture. Pour cette raison, la prophétie a, selon W. Grudem, moins d’autorité que l’enseignement de l’Écriture car la prophétie doit toujours rester soumise à l’autorité de l’Écriture.

7. À l’objection que cela rendrait la prophétie « trop subjective », il faudrait répondre que la vie chrétienne ne peut être seulement « objective » mais qu’elle doit impérativement être aussi « subjective ». Il ne faut cependant pas tomber dans l’excès du subjectivisme contre lequel plusieurs autres auteurs charismatiques mettent aussi en garde. 

8. La prophétie pourrait inclure n’importe quelle sorte de contenu édifiant.

9. Plusieurs personnes de l’assemblée auraient le droit de prophétiser, et non seulement ceux qui enseignent.

10. Nous devrions « ardemment désirer » la prophétie avant tout autre don.

11. Pour encourager et réguler la prophétie dans l’Église locale, il faudrait appliquer une procédure bien précise, à savoir : (1) prier, (2) enseigner ce que la Bible en dit, (3) avancer progressivement, (4) encourager ce qui se fait déjà dans l’église, (5) permettre l’exercice de la prophétie en l’encadrant des régulations bibliques, et (6) mettre encore plus l’accent sur la valeur largement supérieure de l’Écriture.

II. Le don de prophétie : évaluation

Disons-le d’emblée : je ne suis absolument pas d’accord avec la thèse principale de W. Grudem que la prophétie dans le Nouveau Testament soit d’une autre nature que celle de l’Ancien ! Le fait que les prophètes du Nouveau Testament prononçaient la parole même de Dieu me paraît clair par l’utilisation même du mot « prophète » pour décrire leur fonction dans l’église. C’est principalement le contexte de l’Ancien Testament — et non d’abord l’environnement païen — qui doit nous servir à définir ce qu’est la prophétie dans le Nouveau Testament. L’utilisation de l’ironie peut facilement expliquer les références à la prophétie dans des passages tels que Tite 1,12 et Luc 22,64. Et il faut dire que l’enseignement apostolique lui-même est parfois appelé « prophétie » (par exemple en Apocalypse 1,3), et même W. Grudem ne contesterait pas que cela signifie qu’il doit être reçu comme les paroles mêmes de Dieu.

Pourquoi donc Paul a-t-il désobéi aux paroles qui lui étaient dites sous la motion de l’Esprit ? Est-ce parce qu’il ne percevait pas les prophéties comme délivrant les paroles mêmes de Dieu ? Je ne le pense pas ! En Actes 21,4, il n’est d’ailleurs pas exactement dit que les prophètes défendaient à Paul, de la part de Dieu, de monter à Jérusalem. Le texte indique seulement que ces disciples, par l’Esprit, lui disaient de ne pas y monter… Quelle différence cela fait-il ? Eh bien, Grudem lui-même l’explique dans The Gift of Prophecy in the New Testament and Today (p. 90) : ces disciples ont non seulement communiqué la prophétie (infaillible) (que Paul serait emprisonné s’il allait à Jérusalem) qui leur a été donnée, mais ils ont ajouté à la prophétie leur propre interprétation faillible (que Paul ne devait donc pas y aller). Il ne s’ensuit pas du tout que les prophètes de Tyr, s’ils étaient bien prophètes, n’ont pas dit la parole même de Dieu lorsqu’ils ont prophétisé.

Ou bien Agabus est-il un exemple de prophète qui ne dit pas la parole même de Dieu ? W. Grudem affirme qu’il en est bien ainsi, et il le fait à cause de ce que Gaffin qualifie d’une « précision excessive qu’il exige de la prédiction d’Agabus » (Perspectives on Pentecost, p.65), une précision excessive qui, ne doit même pas être exigée des prophètes de l’Ancien Testament ! Pensez par exemple à la référence d’Ésaïe 52,14 à l’apparence du Christ comme « un sujet d’effroi tant son visage était défiguré »… Pourquoi exiger de la prédiction d’Agabus ce qu’on attendrait pas de celle d’Ésaïe ?

L’utilisation d’une formule d’introduction avec « Saint-Esprit » à la place de « l’Éternel », la prédiction et l’acte symbolique qui l’accompagne correspondent manifestement aux prophéties qu’on trouve tout au long de l’Ancien Testament (comparez par exemple avec És 20,2-6) : Agabus s’est bel et bien comporté à la manière de certains prophètes de l’Ancien Testament. Les références ici à l’utilisation patristique de la formule ne sont pas utiles, car la formule peut avoir été mal employée par la suite, et elles n’introduisent même pas ce que Grudem appellerait la prophétie de l’Ancien Testament ! De plus, comme le note Sinclair Ferguson dans Le Saint-Esprit, les parallèles entre Actes 21,11 et 28,17 sont frappants : tant dans la prophétie d’Agabus que dans le récit de Paul, les deux mêmes verbes (δέω deô et παραδίδωμι paradidômi) sont utilisés, et avec la même construction syntaxique. Il y a là l’indication très nette que Paul lui-même a précisément considéré ce qui s’est passé comme l’accomplissement de la prophétie d’Agabus. Et enfin, il est même possible (bien que cela ne soit pas rapporté par Luc) que, lorsque la foule s’est emparée de Paul pour le traîner hors du temple, elle l’ait en fait ligoté, et peut-être avec sa propre ceinture… Pourquoi pas ? Rien ne permet de dire que cela n’est pas arrivé !

Qu’en est-il des prophéties de 1 Thessaloniciens 5,19-21 et 1 Corinthiens 14,29-38 qui devraient être éprouvées ? W. Grudem pense que cela n’aurait jamais pu être dit de la parole d’un prophète de l’Ancien Testament. Mais que se passe-t-il si nous lisons ces passages avec les directives sur les prophètes de Deutéronome 18 ? Pourquoi supposer que nous devrions trier le bon grain de l’ivraie au sein de la même prophétie faillible mais néanmoins utile ? Lu à côté de1 Jean 4,1, le commandement d’éprouver les prophéties n’est pas donné parce que le bon et le mauvais seraient mélangés au sein d’une même prophétie, mais parce que « nous ne devons pas croire tout esprit [et leur fausse prophétie communiquée par les faux prophètes] mais éprouver les esprits pour voir s’ils sont de Dieu, car beaucoup de faux prophètes sont sortis dans le monde ». Le problème n’est pas qu’il y a de vrais prophètes qui disent des choses fausses, mais bien plutôt qu’il y a de faux prophètes ! Et c’est pourquoi nous ne devons pas croire tous les esprits, que nous devons les éprouver, et que nous devons peser les prophéties, pour déterminer si elles sont vraies ou fausses !

En 1 Thessaloniciens 5,19-21 et 1 Corinthiens 14,29-38 comme en Deutéronome 18 et 1 Jean 4,1, la prophétie doit être éprouvée pour séparer la fausse prophétie de la vraie prophétie, et non pour trier le bon du mauvais au sein d’une même prophétie. Pour cette raison, je ne trouve pas satisfaisante l’idée qu’il puisse y avoir une « perte » entre la « révélation » et la « communication de la révélation » que suppose Wayne Grudem, comme si le prophète ajoutait du sien à la révélation reçue, mêlant ainsi le faux au vrai dans la communication de cette révélation.

Je ne ferais donc pas la distinction entre prophétie et enseignement en utilisant les mêmes critères que Wayne Grudem, mais avec Richard Gaffin, je dirais plutôt que la proclamation non prophétique (la prédication) est fondée sur un texte biblique et ne fait autorité que dans la mesure où elle est fidèle au texte inspiré, tandis que la proclamation prophétique est « un discours travaillé par l’Esprit d’une qualité telle que son autorité réside uniquement dans cette origine inspirée » (p. 72). Le rôle des prophètes dans les communautés était de révéler « l’étendue insondable » et « la sagesse variée » (p. 62) du mystère révélé en Christ, s’intéressant aux implications des événements récents de la vie, de la mort et de la résurrection du Christ (Ép 3,5, 8-10).

Je n’ignore pas que Dieu peut communiquer et communique parfois d’une manière qu’il ne promet pas dans sa Parole. J’affirme sans scrupule qu’il nous donne parfois des « illuminations » ou des « intuitions spirituelles » intérieures qui peuvent être interprétées de manière faillible. Mais je n’appellerais pas cela de la prophétie ! Et si nous appelions plutôt ces intuitions spirituelles faillibles qui ne sont pas sur le même plan que la Parole-même de Dieu… « des intuitions spirituelles faillibles » ?

Ceci dit, je me réjouis profondément qu’un charismatique tel que Wayne Grudem, et dont l’ouvrage est aussi lu, insiste sur la nécessité de mettre l’accent sur l’enseignement de la Parole plutôt que sur le don de prophétie – même si je considère pas que ce qu’il appelle prophétie soit ce que la Bible appelle prophétie…


Illustration : La Pentecôte dans le missel de Sherbrooke, parchemin du XIVe siècle originaire d’Angleterre (Aberystwyth, bibliothèque nationale du pays de Galles).

Pierre-Sovann Chauny

Pierre-Sovann est professeur de théologie systématique à la Faculté Jean Calvin, à Aix-en-Provence. Il s'intéresse particulièrement à la doctrine des alliances, à l'interprétation des textes eschatologiques, à la scolastique réformée, aux prolégomènes théologiques et aux bons vins. Il est un époux et un père heureux.

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