Comment Dieu le Fils a t-il pu souffrir et mourir ? – Thomas d’Aquin
16 octobre 2021

Voici un extrait d’un court livre d’apologรฉtique de Thomas d’Aquin intitulรฉ Les raisons de la foi. Il l’a รฉcrit pour rรฉpondre aux objections des musulmans (qu’il dรฉsigne par ยซย Sarrasinsย ยป) contre des doctrines chrรฉtiennes1 comme la Trinitรฉ, l’incarnation. Ce qui en fait une ressource trรจs utile et trรจs actuelle pour dialoguer avec nos amis musulmans. D’autant plus qu’elle nous vient du ou d’un des meilleurs philosophes chrรฉtiens. Voici le septiรจme chapitre oรน Thomas explique comment Dieu le Fils (Jรฉsus, qui est vraiment Dieu) a quand mรชme pu souffrir et mourir 2 (source : le site de l’Institut docteur angรฉlique3).


Des considรฉrations prรฉcรฉdentes, il apparaรฎt dรฉjร  avec suffisamment de clartรฉ quโ€™aucun inconvรฉnient ne rรฉsulte du fait que nous confessions que Dieu, le Verbe unique de Dieu, a souffert et est mort. En fait, nous ne lui attribuons pas ces choses selon la nature divine, mais selon la nature humaine quโ€™Il a assumรฉe dans lโ€™unitรฉ de sa Personne pour notre salut.

Si quelquโ€™un venait ร  objecter que Dieu, รฉtant tout puissant, pouvait sauver le genre humain autrement que par la mort de son Fils unique ; lโ€™objectant doit considรฉrer qu’il faut apprรฉcier si l’ล“uvre que Dieu a accomplie, l’a รฉtรฉ d’une faรงon qui convient, quand bien mรชme Dieu aurait pu le faire dโ€™une maniรจre diffรฉrente, car autrement ce type d’objection permettrait de reconsidรฉrer tout ce que Dieu fait. Si lโ€™on examinait la raison pour laquelle Dieu a fait le ciel de telle dimension et a crรฉรฉ un tel nombre d’รฉtoiles, il apparaรฎtrait ร  lโ€™esprit de celui qui rรฉflรฉchit sagement quโ€™il a pu รชtre convenable que les choses soient telles, mรชme si Dieu aurait pu les faire autrement. Ce que je viens de dire n’a de valeur que si nous croyons que toute lโ€™organisation des choses naturelles โ€“ et l’activitรฉ humaine โ€“ sont soumises ร  la providence divine ; sans quoi tout culte rendu ร  la divinitรฉ est dรฉpourvu de sens. Mais la discussion que nous menons actuellement concerne ceux qui disent rendre un culte ร  Dieu, Chrรฉtiens, Sarrasins ou Juifs. Par contre, nous avons discutรฉ plus soigneusement de cette question en d’autres endroits4, avec ceux qui disent que tout ce que Dieu accomplit, Il le fait nรฉcessairement de telle faรงon.

Si donc quelquโ€™un, animรฉ dโ€™une pieuse intention, examinait les raisons de convenance de la passion et de la mort du Christ, il y trouverait une telle profondeur de sagesse5 que des pensรฉes toujours plus nombreuses et plus profondes se prรฉsenteraient ร  son esprit. Ainsi, il รฉprouverait la vรฉritรฉ de ce que dit lโ€™Apรดtre : ยซ Nous prรชchons le Christ crucifiรฉ, scandale pour les juifs et folie pour les paรฏens, mais pour nous le Christ est puissance et sagesse de Dieu ยป (1 Co 1, 23-24) ; et encore : ยซ La folie de Dieu est plus sage que les hommes ยป (1 Co 1, 25).

Il faut considรฉrer en premier lieu que, puisque le Christ a assumรฉ la nature humaine pour rรฉparer la chute de lโ€™homme, comme dรฉjร  nous lโ€™avons dit, il a fallu quโ€™Il endurรขt et accomplรฎt humainement ce qui devait apporter le remรจde ร  la chute que constitue le pรฉchรฉ. Or le pรฉchรฉ de lโ€™homme consiste surtout ร  s’attacher aux biens matรฉriels au mรฉpris des biens spirituels. Il convenait donc que le Fils de Dieu, dans la nature humaine quโ€™Il avait assumรฉe, montrรขt aux hommes, par ses actes et souffrances, de tenir pour rien les biens et les maux temporels, afin quโ€™ils ne consacrent pas moins de zรจle aux rรฉalitรฉs spirituelles, occupรฉs de leur affection dรฉsordonnรฉe pour les choses matรฉrielles.

Cโ€™est pourquoi le Christ a choisi dโ€™avoir des parents pauvres et cependant dโ€™une vertu parfaite, et ce pour que personne ne se glorifie au sujet de la seule noblesse de la chair et des richesses parentales. Il vรฉcut une vie pauvre pour enseigner le mรฉpris des richesses, simplement et sans prestige pour dรฉtourner les hommes du dรฉsir dรฉsordonnรฉ des honneurs. Il endura lโ€™effort, la faim, la soif et dโ€™autres dรฉsagrรฉments physiques afin que les hommes, si enclins aux plaisirs et au confort, ne se dรฉtournent pas de la vertu et du bien ร  cause des conditions austรจres de cette existence. Il endura enfin la mort pour que personne, par crainte de celle-ci, nโ€™abandonne la vรฉritรฉ. Et pour que nul ne redoute une mort honteuse pour la vรฉritรฉ, il a choisi le genre de mort le plus ignominieux : la mort par crucifixion. Ainsi donc il รฉtait convenable que le Fils de Dieu fait homme endurรขt la mort pour exhorter par son exemple les hommes ร  la vertu et pour que soit vraie cette parole de Pierre : ยซ Le Christ est mort pour nous, vous laissant un exemple afin que vous suiviez ses traces ยป (1 P 2, 21).

Ensuite, puisque, pour que les hommes parviennent au salut, il leur est nรฉcessaire dโ€™avoir non seulement une maniรจre de vivre droite par laquelle sont รฉvitรฉs les pรฉchรฉs, mais encore une connaissance de la vรฉritรฉ pour รฉviter les erreurs, il รฉtait nรฉcessaire, pour la restauration du genre humain que le Verbe de Dieu assumant la nature humaine affermisse les hommes dans une connaissance certaine de la vรฉritรฉ. Or on nโ€™adhรจre pas de faรงon tout ร  fait ferme ร  une vรฉritรฉ enseignรฉe par un homme, car un homme peut se tromper et induire en erreur. La connaissance de la vรฉritรฉ reรงoit de Dieu seul un caractรจre indubitable. Il รฉtait donc nรฉcessaire que le Fils de Dieu fait homme enseignรขt aux hommes la doctrine touchant la vรฉritรฉ divine pour quโ€™elle soit transmise divinement et pas humainement. Et il a du reste confirmรฉ cela par une multitude de miracles. C’est ร  Celui qui accomplit des ล“uvres dont seul Dieu est capable : ressusciter les morts, rendre la vue aux aveugles et dโ€™autres choses de la sorte, que lโ€™on doit accorder sa foi au sujet de ce qu’Il nous rรฉvรจle concernant Dieu. Cโ€™est en effet par Dieu quโ€™Il agissait, cโ€™est donc par Dieu quโ€™Il parlait.

Or, sโ€™il est vrai que les personnes prรฉsentes ont pu voir les miracles quโ€™Il accomplissait, les gรฉnรฉrations futures auraient pu croire quโ€™ils avaient รฉtรฉ inventรฉs. La divine sagesse a portรฉ remรจde ร  cela par lโ€™indigence du Christ. Si en effet Il avait vรฉcu en homme riche dans le monde, puissant et รฉtabli dans quelque haute dignitรฉ, on aurait pu croire que le succรจs et la reconnaissance de sa doctrine et de ses miracles รฉtaient dรปs ร  la faveur que les hommes accordent ร  la puissance humaine et ร  ses effets ; cโ€™est pourquoi, afin de rendre manifeste lโ€™ล“uvre de la puissance divine, Il choisit tout ce quโ€™il y a de rejetรฉ et dโ€™infirme dans le monde : une Mรจre pauvre, une vie de privation, des disciples et des messagers ignorants, il choisit mรชme dโ€™รชtre rรฉprouvรฉ et mis ร  mort par les puissants du monde, de sorte quโ€™il fรปt manifeste que lโ€™accueil quโ€™ont reรงu ses miracles et sa doctrine ne venait pas de la puissance humaine mais divine.

Cโ€™est pourquoi, dans ce quโ€™Il fit ou endura, sโ€™unissaient ร  la fois la faiblesse humaine et la puissance divine : Il fut ร  sa naissance posรฉ dans une crรจche et enveloppรฉ dans des langes tandis que les anges chantaient sa louange et que les Mages, conduits par lโ€™รฉtoile, รฉtaient venus lโ€™adorer ; Il fut tentรฉ par le diable tandis que les anges le servaient ; Il vรฉcut dans le manque et en mendiant, mais ressuscita des morts et rendit la vue ร  des aveugles ; Il mourut suspendu ร  une croix et comptรฉ au nombre des larrons, mais le soleil sโ€™obscurcit lorsquโ€™Il mourut, et la terre trembla, les pierres se fendirent, les tombeaux sโ€™ouvrirent et les corps des morts furent rappelรฉs ร  la vie. Si donc quelquโ€™un venait ร  considรฉrer le fruit de si grands mystรจres, cโ€™est-ร -dire : la conversion de la quasi totalitรฉ du monde au Christ ; et quโ€™il recherche encore dโ€™autres signes pour croire, on peut estimer quโ€™il est plus dur que la pierre, puisque les pierres elles-mรชmes se fendirent ร  la mort du Christ (cf. Mt 27, 51). Voilร  la raison pour laquelle lโ€™Apรดtre dit aux Corinthiens que ยซ pour ceux qui pรฉrissent, la parole de la croix est une folie, tandis que pour nous qui sommes sauvรฉs, cโ€™est la puissance de Dieu ยป (1 Co 1, 18).

ร€ ce sujet, on doit encore considรฉrer que cโ€™est pour une raison providentielle semblable ร  celle par laquelle le Fils de Dieu fait homme a voulu endurer en lui-mรชme toutes sortes dโ€™infirmitรฉs, quโ€™Il a voulu que ses disciples, quโ€™Il a constituรฉs ministres du salut humain, fussent mรฉprisรฉs et rejetรฉs dans le monde. Cโ€™est pourquoi Il nโ€™a pas choisi des lettrรฉs ou des nobles, mais des illettrรฉs et des hommes dโ€™humble condition, des pauvres, des pรชcheurs. Et, les envoyant pour procurer le salut aux hommes, il leur ordonna de rester pauvres (cf. Lc 9, 3), dโ€™endurer les persรฉcutions (cf. Mt 5, 10 ; Mc 10, 30) et les outrages jusquโ€™ร  subir la mort au nom de la vรฉritรฉ (cf. Mt 24, 9). Il agit de cette sorte pour que leur prรฉdication ne parรปt pas mรชlรฉe de quelque bรฉnรฉfice terrestre, afin que le salut du monde fรปt attribuรฉ non pas ร  la sagesse et ร  la puissance humaines mais ร  celles qui viennent de Dieu. Voilร  pourquoi la puissance divine, agissant admirablement en eux, ne fit nullement dรฉfaut en ces choses, qui cependant parurent abjectes aux yeux du monde.

Cela รฉtait en outre nรฉcessaire ร  la rรฉparation du genre humain, pour que les hommes apprissent ร  ne pas placer orgueilleusement leur confiance en eux-mรชmes mais en Dieu. La perfection de la justice humaine exige en effet que lโ€™homme se soumette totalement ร  Dieu, quโ€™il espรจre de lui tous les bienfaits ร  obtenir et quโ€™il reconnaisse que de lui viennent toutes les choses quโ€™il a dรฉjร  reรงues. Les disciples du Christ ne pouvaient donc รชtre mieux prรฉparรฉs ร  mรฉpriser les biens prรฉsents de ce monde et ร  supporter nโ€™importe quelles adversitรฉs jusquโ€™ร  la mort que par la passion et la mort du Christ. Cโ€™est la raison pour laquelle il dit lui-mรชme dans lโ€™ร‰vangile de saint Jean : ยซ Sโ€™ils mโ€™ont persรฉcutรฉ, ils vous persรฉcuteront aussi ยป (Jn 15, 20).

Pour finir, il faut encore considรฉrer que lโ€™ordre de la justice exige quโ€™une peine soit infligรฉe en rรฉparation du pรฉchรฉ. Il apparaรฎt en effet clairement dans les jugements humains que les actions commises injustement sont ramenรฉes ร  la justice dans la mesure oรน le juge, ร  celui qui a perรงu des biens d’autrui plus quโ€™il ne devait en recevoir, retire ce que celui-ci a de plus pour les donner ร  celui qui en avait moins. Or quiconque sโ€™abandonne ร  sa volontรฉ plus quโ€™il ne le devrait commet un pรฉchรฉ, puisquโ€™en effet, pour accomplir sa volontรฉ, il transgresse lโ€™ordre de la raison et de la loi divine. Pour que lโ€™ordre de la justice soit rรฉtabli, il convient de dรฉtourner cette volontรฉ de ce quโ€™elle veut ; cela se fait lorsque le coupable est puni, ou bien en lui retirant les biens quโ€™il dรฉsire, ou bien en lui infligeant des peines quโ€™il refuse dโ€™endurer.

Quelquefois cette restauration de la justice par lโ€™application de la peine se fait selon la volontรฉ de celui qui est puni, lorsque le coupable assume lui-mรชme la peine en vue dโ€™รชtre justifiรฉ ; quelquefois elle se fait contre le grรฉ du coupable, et dans ce cas, lui-mรชme ne se trouve pas justifiรฉ, mais la justice est accomplie en lui. Or le genre humain tout entier รฉtait sujet au pรฉchรฉ ; il fallait donc, pour le justifier, que survรฎnt une peine quโ€™un homme assumรขt de son plein grรฉ pour satisfaire ร  lโ€™ordre de la justice divine.

Or il nโ€™y avait pas dโ€™homme assez pur pour pouvoir, en assumant volontairement une peine, satisfaire suffisamment ร  Dieu, pas mรชme pour son pรฉchรฉ propre, bien moins encore pour celui de tous. Lorsquโ€™en effet lโ€™homme pรจche, il transgresse la loi de Dieu. Et pour autant, il fait injure ร  Dieu, dont la majestรฉ est infinie. Or la gravitรฉ d’une injure se mesure ร  la grandeur de celui ร  qui elle est faite ; il est en effet manifeste que lโ€™injure est jugรฉe plus grave si quelquโ€™un frappe un soldat que sโ€™il frappe un paysan, et elle lโ€™aurait รฉtรฉ plus encore sโ€™il avait frappรฉ un roi ou un prince ; aussi le pรฉchรฉ commis contre la loi divine constitue en quelque sorte une injure infinie.

Il faut en plus considรฉrer que la valeur de la rรฉparation est aussi estimรฉe en fonction de la dignitรฉ de celui qui l’accomplit. Une seule parole de demande de pardon de la part dโ€™un roi pour la rรฉparation due ร  une injure est jugรฉe comme ayant plus de valeur que si quelquโ€™un dโ€™autre flรฉchissait le genou, ou se prรฉsentait nu, ou s’humiliait d’une maniรจre quelconque pour satisfaire ร  celui qui a subi lโ€™injure. Or aucun homme pur ne possรฉdait cette dignitรฉ infinie qui lui permรฎt d’accomplir une satisfaction valable en rรฉparation de lโ€™injure commise contre Dieu. Il fallait donc quโ€™il y eรปt un homme dโ€™une dignitรฉ infinie qui subรฎt une peine pour tous et satisfรฎt ainsi convenablement pour les pรฉchรฉs du monde entier. Voilร  pourquoi le Verbe unique de Dieu, vrai Dieu et Fils de Dieu, assuma la nature humaine et voulut souffrir la mort en elle pour purifier tout le genre humain en donnant satisfaction pour le pรฉchรฉ. Cโ€™est pour cette raison que Pierre dit : ยซ Le Christ a souffert une fois pour nos pรฉchรฉs, lui juste pour des injustes, afin de nous offrir ร  Dieu ยป (1 P 3, 18).

Il nโ€™รฉtait donc pas convenable, comme pourtant ils lโ€™estiment, que Dieu guรฉrรฎt les pรฉchรฉs humains sans satisfaction, il nโ€™รฉtait pas non plus convenable quโ€™Il ne permรฎt pas ร  lโ€™homme de tomber dans le pรฉchรฉ. La premiรจre affirmation ne tient pas compte de lโ€™ordre de la justice divine ; la seconde s’oppose ร  celui de la nature humaine, selon lequel lโ€™homme est douรฉ d’une volontรฉ libre, capable de choisir le bien ou le mal. Il appartient en outre ร  la providence de respecter et non pas de dรฉtruire lโ€™ordre des choses. En cela donc sโ€™est manifestรฉ au plus haut degrรฉ la sagesse de Dieu qui a maintenu intact lโ€™ordre de la nature et celui de la justice et a cependant procurรฉ misรฉricordieusement ร  lโ€™homme le remรจde de salut par lโ€™incarnation et la mort de son Fils.


  1. Bien sรปr, sur ce blog, en tant que Protestants rรฉformรฉs, nous rejetons les chapitres sur l’eucharistie et le Purgatoire. C’est pourquoi nous ne publierons pas les chapitres qui y sont consacrรฉs.[↩]
  2. Cf.ย SENT.ย III, d. 20, a. 1, qc. 3 et a. 4, qc. 2ย ;ย CGย IV 55ย ;ย QLย II 2ย ;ย STย III, q. 40, a. 3, q. 46, a. 1-4 et q. 50, a. 1 ;ย CTย I 227.[↩]
  3. Une institut d’รฉtude catholique qui propose des formations en philosophiques et en thรฉologie pour dรฉcouvrir Thomas d’Aquin. On trouve toutes ou quasiment toutes les ล“uvres de Thomas gratuitement en ligne sur leur site.[↩]
  4. Cf. CG II 23.[↩]
  5. Cf. CG IV 54.[↩]

Laurent Dv

Informaticien, รฉpoux et passionnรฉ par la thรฉologie biblique (pour la beautรฉ de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus gรฉnรฉralement) pour ses riches apports en apologรฉtique (thรฉisme, Trinitรฉ, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualitรฉ, politique...).

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