Sept raisons de s’intéresser au thomisme
4 mai 2021

Dans cet article, je donne sept raisons pour s’intéresser au thomisme (la philosophie de Thomas d’Aquin qui développe celle d’Aristote). Certaines raisons (1 à 4) concernent même le non-croyant ou le sceptique qui souhaite développer sa culture générale ou qui cherche tout simplement la vérité ; d’autres (5 et 6) sont plus spécifiques aux croyants.

1. Son influence et son ancienneté

Le thomisme est très ancien dans le sens où il est en continuité avec la tradition philosophique la plus ancienne, la philosophie classique (Platon, Aristote, Augustin, Plotin, les pères de l’Église, Jean Damascène, le Pseudo-Denys etc.) dont il n’est que la suite et la synthèse logique. Il est la philosophie majoritaire et la plus féconde dans l’histoire de l’Église même si beaucoup l’ont abandonnée par ignorance et par oubli. Elle est rigoureuse (arguments clairs et compréhensibles, donnés explicitement) et n’est pas dogmatique (ne tient pas les choses pour acquis).

Si vous êtes croyants, c’est important à savoir. En effet, pour ma part, au lycée, j’étais perdu entre tous les philosophes chrétiens et je ne savais pas lequel choisir. Voilà la solution. Il est sage de d’abord découvrir sa tradition (ici chrétienne) la plus majoritaire, ancienne et féconde : le thomisme ! Si le thomisme ne vous convient pas, vous pourrez ensuite le confronter aux traditions plus modernes (Descartes, Berkeley, Leibniz, les « théistes personnalistes » comme William Lane Craig, Alvin Plantinga et Richard Swinburne). Mais sachez que ces derniers se sont coupés de milliers années de tradition philosophique. S’ils rejettent le thomisme, c’est souvent pour de mauvaises raisons ou juste parce qu’ils l’ont mal compris ou caricaturée (tout comme la plupart des philosophes modernes et postmodernes) en reprenant uniquement des sources secondaires inexactes sans avoir lu Thomas lui-même. C’est pourquoi il faut bien réfléchir avant de les rejoindre dans leurs « séparations » et leurs « innovations ».

Si vous êtes sceptiques, alors vous découvrirez le plus grand courant philosophique des monothéistes (juifs, musulmans, chrétiens), en particulier des chrétiens (autant protestants que catholiques même si les premiers commencent seulement à le redécouvrir). Une tradition et un héritage philosophique beaucoup plus riche que tout ce que vous pourrez trouver d’autre. Si vous voulez « affronter » le christianisme, il faudra tôt ou tard faire face à ce « géant » qu’est le thomisme.

2. Son honnêteté intellectuelle et sa rigueur

Au contraire, dans sa Somme théologique (dont Etienne a fait une explication accessible ici), à chaque fois que Thomas (ainsi que les scolastiques en général) affirme quelque chose, après l’avoir justifié, il cherche et imagine toutes les objections possibles à sa thèse et y répond. Quand un argument en faveur de la foi est invalide, il n’hésite pas une seconde à le réfuter. Il déteste défendre la foi par l’erreur ou le mensonge.

On est très loin de la soi-disant foi stupide et arbitraire par laquelle on caractérise tant à tort les penseurs du Moyen Âge. Je pense aux philosophes modernes qui méprisent tout ce qui est ancien sans savoir de quoi ils parlent et qui ne jurent que par ce qui est nouveau.

3. Sa résistance à l’épreuve du temps

Enfin le thomisme a résisté à l’épreuve du temps. Des milliers d’années plus tard, aujourd’hui, on trouve encore des défenseurs compétents : Jacques Maritain, Étienne Gilson qui était au Collège de France, Edward Feser, David Oderberg, Brian Davies, Peter Kreeft, Norman Geisler, Kevin DeYoung, R. C. Sproul et des sympathisants comme C. S. Lewis auteur de Narnia. Tolkien, auteur du Hobbit et du Seigneur des Anneaux, lui-même était thomiste.

Au contraire, les autres philosophies chrétiennes (Leibniz, Descartes, Malebranche, Berkeley, Locke, Duns Scot, Ockham, Bacon…) ainsi que d’autres philosophies modernes (Kant, Hegel, Schopenhauer, Comte) sont peu acceptées car elles ont été éprouvées par le temps et ont été réfutées plus ou moins définitivement.

D’où le fait que tout le monde croit qu’il n’y a pas de vérité : « on a tout essayé mais rien n’a marché ». C’est la conclusion à la fois des philosophes chrétiens et philosophes non-chrétiens. C’est aussi pour cette raison que la plupart d’entre sont soit athées, soit agnostiques, postmodernes, un mélange étrange ou « rien du tout ». En réalité, ils ont juste oublié les réponses de la philosophie classique et du thomisme.

4. Son rejet injustifié par les modernes : ignorance, préjugés et caricature

Mais le fait est que le thomisme (en particulier Thomas d’Aquin) est un géant de la philosophie. Cela nul n’a le droit de l’ignorer. La plupart des gens le rejettent soit par pure moquerie (arguments ad hominem, préjugés sur le Moyen Âge) ou par mauvaise foi, soit juste par ignorance parce qu’ils n’en ont jamais entendu parler ou parce qu’ils n’ont rencontré que des caricatures.

Par exemple les « génies » qui ont soi-disant réfuté les preuves classiques de l’existence de Dieu comme Hume et Kant n’ont jamais lu Thomas d’Aquin mais au mieux seulement des déformations de lui ou n’ont tout simplement jamais pris la peine de le lire et l’ont donc caricaturé. Ce que beaucoup de sceptiques et même beaucoup de croyants hostiles à cette philosophie continuent de faire.

5. Sa place importante chez les Protestants

Je donne ce point-là comme beaucoup de nos lecteurs sont protestants évangéliques. Les protestants jusqu’au XIXe siècle (souvent les plus sérieux intellectuellement) ont adhéré au thomisme (ses points de vue sur la réalité, la connaissance bien que rejetant ses vues sur d’autres sujets, par exemple, le salut par les sacrements) : c’est ce qu’on appelle la scolastique protestante. Concrètement, les meilleures théologies systématiques protestantes du passé (c’est-à-dire une présentation globale des principales vérités de la foi chrétienne) reposent sur la philosophie thomiste – ou au moins classique (Francis Turretin, Charles Hodge, Louis Berkhof, Herman Bavinck, A. H. Strong).

C’est le cas parce que la philosophie d’Aristote et de Thomas permet énormément d’éclaircir, de préciser et de définir avec rigueur (et donc de mieux comprendre) les doctrines clés telles que la Trinité, les attributs de Dieu, l’anthropologie chrétienne, et même le salut !

J’ai moi-même commencé à étudier le thomisme depuis presque trois ans. Personnellement, je trouve que le thomisme est une philosophie très respectueuse de la foi, qui est humble en ce qu’elle ne prétend pas percer tous les mystères, sans pour autant sacrifier la raison. Elle est équilibrée et me pousse toujours plus à comprendre Dieu, sa création et donc à m’émerveiller devant lui, à l’adorer et à l’aimer encore plus.

Cependant, je reconnais que tout ce que dit Thomas ne peut pas être accepté par les Protestants qui ne reconnaissent que la Bible comme source d’autorité ultime pour définir nos croyances. Par exemple, ce qu’il dit sur l’autorité (que la Bible ne suffit pas, qu’il faut aussi l’Église catholique, le pape, un magistère pour interpréter la Bible) et sur le salut par les sacrements est contraire à ce dit la Bible.

Mais gardons ce qui est bon, même excellent en fait (la connaissance de Dieu, l’existence, les preuves et les attributs de Dieu, la métaphysique, Trinité, incarnation) et rejetons le reste (autorité de l’Église égale à celle de la Bible, salut par les sacrements). C’est exactement ce qu’ont fait les scolastiques protestants. Surtout que par la providence de Dieu, ce qu’il y a de bon chez Thomas est très bon.

6. Un trésor pour sortir les chrétiens du XXIe siècle de leur sécheresse intellectuelle

Pour les croyants, en particulier protestants, le thomisme tel qu’il a été développé par les protestants réformés (la scolastique réformée) est un système solide et ferme qui saura répondre en profondeur à leurs questionnements et à leurs doutes.

Je vous renvoie à cet article qui explique pourquoi tant de jeunes chrétiens du XXIe siècle sont en crise de doute et comment la scolastique réformée est le trésor qui peut les aider. Et celui-là pour comprendre comment les croyants évangéliques sont arrivés dans cette sécheresse intellectuelle. Enfin celui-ci pour comprendre pourquoi choisir Thomas d’Aquin en particulier est un bon choix.

7. Mon expérience personnelle

J’avoue que ce n’est pas une raison objective mais je voudrais juste partager mon vécu pour ceux que ça intéresse. Spécifiquement pour les croyants qui débutent en philosophie.

Personnellement, j’ai fait l’erreur pendant deux ans de commencer par la philosophie moderne. J’avais commencé en adhérant à une philosophie chrétienne réformée (appelée « présuppositionnalisme » associée à Cornelius Van Til : présentation et critique ici) inspirée de Hume, Kant, Hegel et d’autres idéalistes (tous apparus après les Lumières) que je pense aujourd’hui être erronée.

Beaucoup de ses arguments reposent sur des présupposés « évidents » de la philosophie moderne qu’elle ne cherche pas à justifier et qui ne sont en fait pas si évidents, ainsi que sur une mauvaise compréhension du thomisme. Je reste tout de même reconnaissant pour ce qu’elle m’a apporté mais je regrette de ne pas m’être d’abord penché sur le thomisme.

Je souhaite préciser qu’il ne faut pas interpréter notre mise en avant de Thomas d’Aquin et du thomisme comme une idolâtrie (une forme d’adoration) ou un dévouement aveugle. À mon avis, son plus grand exploit, ce n’est pas d’avoir inventé plein de nouvelles idées mais d’avoir su résumé de manière synthétique tout ce qu’il y avait de bon avant lui (Platon, Aristote, les pères de l’Eglise, Augustin, Boèce, Jean Damascène, le Pseudo-Denys, etc.).

Par conséquent, quand nous admirons Thomas, nous admirons en même temps toute la philosophie classique qui l’a précédé et qu’il a synthétisée. Je reconnais bien évidemment qu’il y a de nombreux points à corriger (surtout les exemples liés à la science obsolète de son époque) et à développer. Pour aller plus loin, vous pouvez lire cet article plus détaillé.

Laurent Dang-Vu

Etudiant en maths/info, passionné par la théologie biblique qui me permet d'admirer la beauté et la cohérence de la Bible comme une seule grande histoire, par l'apologétique culturelle (l'analyse d'oeuvres culturelles, films/jeux/anime/littérature à la lumière de la foi) et par la philosophie thomiste pour ses riches apports en apologétique.

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