Dieu, « Celui qui est » — Serge-Thomas Bonino — Recension
11 février 2023

Dieu, « Celui qui est » est un très bon livre de théologie naturelle1, complet et actuel, d’un point de vue thomiste (en référence à Thomas d’Aquin) qui suit le plan de la Somme de théologie (son œuvre complète la plus aboutie). C’est la référence en la matière en français : je ne sais même pas s’il y a un aussi bon équivalent en anglais.

On trouve à la fois de la philosophie car on étudie ce que la raison (l’intelligence sans la révélation de Dieu, des paroles de Dieu explicites) peut apprendre sur Dieu (son existence et ses attributs : simplicité, immutabilité, éternité, omnipotence, omniprésence, etc.) et de la théologie car Bonino la laisse contrôler et valider (et non pas contredire) les conclusions acquises par la raison. Il vient en quelque sorte actualiser le livre Dieu, son existence et sa nature de Garrigou-Lagrange qui commence à dater (XXe siècle).

Concrètement, il s’agit d’une synthèse de l’enseignement de Thomas d’Aquin sur Dieu à partir de toutes ses œuvres (Somme de théologie, Somme contre les Gentils, Commentaire des Sentences, De Potentia, De Veritate, etc.). Cela permet d’avoir une vue globale et “définitive” car Bonino retrace l’évolution de la pensée de Thomas depuis le début de sa carrière à sa fin. On comprend de ce fait pourquoi il semble se contredire à différents endroits.

Pour les acharnés de scolastique réformée qui nous suivent, ce livre est comparable à la fameuse synthèse de la doctrine de Dieu chez les scolastiques réformés : Post-Reformation Reformed Dogmatics de Richard Muller. Ç’aurait été un comble d’en avoir une chez ces derniers mais aucune sur la source majeure qui les a le plus influencés.

Les points forts

Le meilleur point fort de ce livre, c’est qu’il donne et explicite la méthode suivie au lieu de soit l’omettre et de balancer directement “en vrac” tous les attributs de Dieu (j’exagère un peu), soit d’en parler trop courtement. Je pense aux distinctions des attributs divins entre perfections pures (peuvent vraiment être attribuées à Dieu comme la sagesse, la vie) et perfections mixtes (au contraire elles ne le peuvent pas), entre noms négatifs, noms relatifs et noms positifs absolus, et les trois voies d’accès à Dieu : voie de causalité, voie négative et voie d’éminence. Ce sont des distinctions plus rigoureuses et plus anciennes que de plus récentes, comme celle entre attributs incommunicables et communicables.

Comme l’auteur reprend Thomas, il récapitule aussi en même temps l’ensemble de la tradition chrétienne, en tout cas de l’époque (les pères de l’Eglise comme Augustin, Irénée et Jean Damascène, le Pseudo-Denys, Pierre Lombard, Bonaventure, etc.) et de la tradition philosophique (Platon, Aristote, les néoplatoniciens, Avicenne, Averroès etc.). Ce à quoi on peut rajouter la tradition thomiste que l’auteur prend également en compte : Cajetan, Jean de Saint-Thomas, Gilson, Maritain, etc. Grâce à cela, on peut savoir sur quels points il y a consensus et sur lesquels il y a diversité d’opinions.

Cela ne l’empêche pas non plus de dialoguer (bien que parfois sommairement, peut-être pour ne pas déborder) avec des philosophes contemporains qui pour la plupart s’opposent aux thèses qu’il réaffirme et défend, par exemple :

  • Alvin Plantinga sur la simplicité de Dieu ;
  • Hans Jonas sur l’omnipotence, le théisme ouvert (open theism) ou Greg Boyd et Charles Hartshorne sur l’omniscience ;
  • La “théologie du process” de Whitehead sur l’immutabilité de Dieu ;
  • William Lane Craig sur l’éternité de Dieu (dans le sens de l’atemporalité : être en dehors du temps) ;
  • Les partisans de la kénose (Jésus en s’incarnant/devenant homme aurait en même temps arrêté d’être Dieu).

J’aurais peut-être aimé plus de références aux médiévaux plus tardifs comme Duns Scot, William d’Ockham et Suarez pour avoir plus de comparaisons.

Deux derniers excellents points : les bibliographies énormes qui font gagner du temps (Bonino lit même des philosophes protestants comme James Dolezal, John Frame et Bruce Ware !) et le fait que chaque attribut est traité avec la même longueur (la partie sur l’un n’est pas trop courte comparée aux autres).

Les limites

Une des limites de l’ouvrage est le niveau de difficulté. Je ne le conseillerais pas aux débutants tout court mais plutôt à ceux qui ont un niveau intermédiaire ou avancé. Mais je mitigerais ce point car on voit que Bonino a quand même essayé de rester accessible. Il définit chaque notion compliquée (acte, puissance, forme, matière, être, etc.) qu’il va utiliser et donne souvent des exemples concrets.

Pour commencer de zéro, les débutants préféreront sans doute lire la série d’articles de notre ami Étienne, qui vulgarise le début de la Somme de théologie et des livres d’Edward Feser pour se familiariser avec les principaux concepts utilisés : Five Proofs of the Existence of God (surtout les derniers chapitres), Aquinas. A beginner’s guide et The Last Superstition. Puis quand vous serez plus habitués au langage technique et voudrez des précisions rigoureuses, vous pourrez lire Bonino comme passage obligé.

Une autre limite : pour approfondir un attribut précis, il faudra à chaque fois lire d’autres livres plus longs et précis. Elle peut sembler étonnante puisque que le livre fait déjà mille pages ! Mais en réalité, il est très dense car aborde énormément de sujets. Et c’est justement à cela que servent les références bibliographiques massives en notes de bas de page.

Deux derniers points. Premièrement, il ne traite pas principalement (même si un peu en passant) de la Providence (la manière dont Dieu “gère” le monde, le lien entre l’action du Créateur et celle des créatures) et de la prédestination. Pour cela, il faudra attendre la suite qui sortira bientôt dans quelques mois. Deuxièmement, la dernière impression était rapidement épuisée mais il vient d’être réimprimé : il faut donc en profiter pour se le procurer avant qu’il ne le soit de nouveau.


  1. La théologie naturelle s’occupe d’étudier Dieu, les preuves de son existence, sa nature, ses attributs, la création, sa providence (la manière dont il « gère » ses créatures) et potentiellement la Trinité.[]

Laurent Dv

Informaticien, époux et passionné par la théologie biblique (pour la beauté de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus généralement) pour ses riches apports en apologétique (théisme, Trinité, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualité, politique...).

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