L’espoir du symbolisme
18 janvier 2022

L’homme est ce qu’il mange. Pour Alexandre Schmemann, thรฉologien orthodoxe du siรจcle prรฉcรฉdent, il n’y a aucun doute : l’homme est un ยซ รชtre affamรฉ, et le monde entier sa nourriture1 ยป. Il doit manger la terre pour pouvoir prospรฉrer et dominer.

L’homme doit manger pour vivre ; il doit introduire le monde dans son corps et le transformer en lui-mรชme, en chair et en os. Il est ce qu’il mange, et le monde entier lui est offert comme une vaste table de festin.

Ibid.

Les ร‰critures ne nous autorisent pas ร  divorcer le sacrรฉ du profane. Elles le prouvent notamment dans l’alimentation de l’homme : ยซ Dans la Bible, la nourriture que l’homme mange, le monde auquel il doit participer pour vivre, lui est donnรฉ par Dieu, et il est donnรฉ pour communier avec lui2. ยป Elle nous prรฉsente le monde comme la nourriture de l’homme mais se garde de le considรฉrer comme une rรฉalitรฉ purement matรฉrielle. Dieu donne le monde ร  l’homme et l’utilise comme un moyen de rรฉvรฉlation. Il dรฉsire que l’homme le connaisse et soit en communion avec lui par ce don d’amour. ยซ Dieu bรฉnit tout ce qu’il crรฉe et, en langage biblique, cela signifie qu’il fait de toute la crรฉation le signe et le moyen de sa prรฉsence et de sa sagesse, de son amour et de sa rรฉvรฉlation : ยซย Goutez et voyez combien le Seigneur est bon3 !ย ยป

Tout ce qui vit existe en se nourrissant mais l’homme est la seule crรฉature qui a faim de Dieu. Lui seul peut et doit rรฉpondre ร  la bรฉnรฉdiction de Dieu par une bรฉnรฉdiction. Sa rationalitรฉ et sa spiritualitรฉ le distinguent des autres crรฉatures car elles l’orientent vers cette bรฉnรฉdiction. Elles le mรจnent ร  connaรฎtre le sens de sa soif et de sa faim. Il est le prรชtre de la crรฉation :

Il se tient au centre du monde et l’unifie quand il bรฉnit Dieu, quand il reรงoit le monde de sa part et qu’il lui offre en retour. En remplissant le monde de cette eucharistie, il transforme sa vie, celle qu’il reรงoit du monde, pour la vivre en Dieu, en communion avec lui. Le monde a รฉtรฉ crรฉรฉ pour รชtre la ยซ matiรจre ยป, le fondement d’une eucharistie universelle, et l’homme a รฉtรฉ crรฉรฉ pour รชtre le prรชtre de ce sacrement cosmique.

Ibid., 15.

Un monde opaque

Mais avec et aprรจs la Chute, l’homme a failli ร  son rรดle de prรชtre. Pour Schmemann, ce drame est une histoire de nourriture. Le fruit dรฉfendu n’รฉtait pas offert comme un cadeau ร  l’homme, il n’offrait qu’une communion avec lui-mรชme et non avec Dieu. ยซ Il est l’image du monde aimรฉ pour lui-mรชme, et sa consommation est l’image de la vie considรฉrรฉe comme une fin en soi4. ยป Ainsi, au lieu d’aimer le monde comme transparent, l’homme l’a dรฉsirรฉ comme une fin en soi, comme opaque. Il a รฉchouรฉ ร  รชtre eucharistique.

La dรฉpendance naturelle de l’homme ร  l’รฉgard du monde รฉtait destinรฉe ร  se transformer constamment en communion avec Dieu, en qui est toute vie. L’homme devait รชtre le prรชtre d’une eucharistie, offrant le monde ร  Dieu, et dans cette offrande il devait recevoir le don de la vie. Mais dans le monde dรฉchu, l’homme n’a pas le pouvoir sacerdotal de le faire. Sa dรฉpendance au monde devient un circuit fermรฉ, et son amour est dรฉviรฉ de sa vรฉritable direction. Il aime toujours, il a toujours faim. Il sait qu’il est dรฉpendant de ce qui le dรฉpasse. Mais son amour et sa dรฉpendance ne se rรฉfรจrent qu’au monde en soi […] Lorsque nous considรฉrons le monde comme une fin en soi, tout devient lui-mรชme une valeur et perd par consรฉquent toute valeur, car c’est seulement en Dieu que se trouve le sens (la valeur) de toute chose, et le monde n’a de sens que lorsqu’il est le ยซ sacrement ยป de la prรฉsence de Dieu.

Ibid., 17.

Tragiquement, lโ€™homme

ne sait pas que sa respiration peut รชtre communion. Il ne rรฉalise pas que se nourrir peut, au-delร  du besoin physique, consister ร  recevoir la vie de Dieu. Il oublie que le monde, son air ou sa nourriture ne peuvent pas apporter la vie par eux-mรชmes, mais seulement s’ils sont reรงus et acceptรฉs pour l’amour de Dieu, en Dieu et comme porteurs du don divin de la vie. Par eux-mรชmes, ils ne peuvent produire que l’apparence de la vie.

Ibid.

En effet, si le monde se coupe du divin, source de vie, il devient un monde mourant. Il perd sa valeur, offerte par le sacrement de la prรฉsence de Dieu et ne peut plus nourrir l’homme. Ce dernier ยซ a perdu la vie eucharistique, il a perdu la vie de la vie elle-mรชme, le pouvoir de la transformer en Vie. Il a cessรฉ d’รชtre le prรชtre du monde et en est devenu l’esclave3. ยป

Quelques Tentatives

Pour compenser cette perte de sacerdoce lโ€™homme a รฉprouvรฉ diffรฉrents types de vie. Parce qu’il n’a pas compris ce qui a รฉtรฉ perdu, mais en a seulement ressenti les consรฉquences, il a luttรฉ pour trouver des solutions. La tentation de la vie religieuse dโ€™abord. C’est la proposition dโ€™ยซ un monde en soi, qui existe en dehors du monde sรฉculier et de sa vie5 ยป, dโ€™une sortie de la confusion, de la frustration et de la prรฉcipitation de cette vie. Par cette vie religieuse, nous invitons les รชtres rationnels ร 

pรฉnรฉtrer dans le sanctuaire intรฉrieur de son รขme et d’y dรฉcouvrir une autre vie, de profiter d’un ยซ banquet spirituel ยป amplement pourvu de nourriture spirituelle. Cette nourriture spirituelle l’aidera. Elle l’aidera ร  retrouver la paix de l’esprit, ร  supporter l’autre vie, sรฉculaire, ร  en accepter les tribulations, ร  mener une vie saine et plus dรฉvouรฉe, ร  ยซ garder le sourire ยป d’une maniรจre profonde et religieuse.

Ibid.

Cette rรฉponse peut s’exprimer diffรฉremment, en fonction de sa position sur le spectre dรฉlimitรฉ par un mysticisme populaire et des thรฉories et pratiques mystiques รฉsotรฉriques plus sรฉrieuses. Mais le rรฉsultat est le mรชme puisque ce type de vie ยซ rend insignifiante la vie sรฉculaire, celle du manger et du boire, et lui enlรจve toute signification rรฉelle, sauf celle d’รชtre un exercice de piรฉtรฉ et de patience3 ยป.

Avec la Chute, ยซ le monde a cessรฉ d’รชtre le sacrement de l’amour et de la prรฉsence divine, et est devenu la ยซย natureย ยป ยป. Ainsi, la religion exercรฉe dans ce monde se transforme en ยซ une transaction organisรฉe avec le surnaturel ยป. Le prรชtre devient ainsi un nรฉgociateur, un mรฉdiateur entre deux รฉtats de la rรฉalitรฉ6. Cette rรฉduction du rรดle de l’homme fait croire ร  la transformation du profane (religieusement vide ou neutre) en sacrรฉ lorsqu’il est bรฉni. Cette comprรฉhension non seulement est loin d’รชtre un dรฉfi pour l’homme religieux, mais elle fait mรชme partie de ses causes. En effet,

elle rend le monde profane, c’est-ร -dire prรฉcisรฉment sรฉculier, au sens le plus profond de ce terme : comme totalement incapable de toute communication rรฉelle avec le Divin, de toute transformation et transfiguration vรฉritables. N’ayant rien ร  rรฉvรฉler sur le monde et la matiรจre, sur le temps et la nature, cette idรฉe et cette expรฉrience du culte ne ยซ dรฉrangent ยป rien, ne questionnent rien, ne remettent rien en cause, ne sont en fait ยซ applicables ยป ร  rien. Elles peuvent donc ยซ coexister ยป pacifiquement avec toute idรฉologie laรฏque, toute forme de laรฏcitรฉ.

Ibid., 132-133.

Pour d’autres, il faut rechercher la meilleure vie du monde. L’accent spiritualiste est ici supplantรฉ par la posture militante, qui croit en une ร‰glise dont la mission est d’abord l’action.

De ce point de vue, le christianisme a tout simplement perdu le monde. Et il faut le rรฉcupรฉrer. La mission chrรฉtienne consiste donc ร  rattraper une vie qui s’est รฉgarรฉe. L’homme ยซ mangeur ยป et ยซ buveur ยป est pris trรจs au sรฉrieux, presque trop au sรฉrieux. Il constitue l’objet quasi exclusif de l’action chrรฉtienne, et nous sommes constamment appelรฉs ร  nous repentir d’avoir passรฉ trop de temps dans la contemplation et l’adoration, dans le silence et la liturgie, de ne pas nous รชtre suffisamment occupรฉs des problรจmes sociaux, politiques, รฉconomiques, raciaux et de tous les autres problรจmes de la vie rรฉelle.

Ibid., 13.

Comme pour la premiรจre, cette solution n’est pas propre au christianisme. Tout individu et toute partie de cette sociรฉtรฉ peut tomber dans ce piรจge ; une vie militante n’est pas l’apanage du christianisme, ni mรชme d’une religion. Mais qu’est-ce qui vient aprรจs la rรฉalisation de ces objectifs pratiques ? Lorsque nous les atteignons, nous constatons que la fin ne nous est pas prรฉsentรฉe. Alors que nous attendions une parousie, rien ne vient rompre le silence. Nos luttes concrรจtes, plus proches du comportement animal (le manger et le boire) ou plus nobles (la libertรฉ et la justice), semblent nous faire vivre mais une question existentielle ne tarde pas ร  se poser : ยซ Qu’est-ce que c’est ? Quelle est la vie de la vie elle-mรชme ? Quel est le contenu de la vie รฉternelle3 ? ยป Nous percevons que nos actions ont besoin d’รชtre ancrรฉes dans un sens ultime. Ainsi, comme pour la solution spirituelle, la solution militante se heurte ร  une dichotomie entre la religion et la vie. ยซ Que nous ยซย spiritualisionsย ยป notre vie ou que nous ยซย sรฉcularisionsย ยป notre religion, que nous invitions les hommes ร  un banquet spirituel ou que nous les rejoignions simplement au banquet sรฉculier, la vraie vie du monde, pour laquelle on nous dit que Dieu a donnรฉ son Fils unique, reste dรฉsespรฉrรฉment hors de notre portรฉe religieuse3. ยป

La sรฉcularisation fait partie de ce genre de tentative. Pour Schmemann, elle est une hรฉrรฉsie. La laรฏcitรฉ est un bรขtard du christianisme, fruit d’une union illรฉgitime. En fait, elle provient d’une dรฉsunion illรฉgitime, la croyance et la dรฉclaration

que ce qui est ยซ mystique ยป ou ยซ symbolique ยป n’est pas rรฉel, alors que ce qui est ยซ rรฉel ยป n’est pas symbolique. Ce fut, en fait, l’effondrement du mystรจre chrรฉtien fondamental, le ยซ maintien ยป antinomique de la rรฉalitรฉ du symbole avec le symbolisme de la rรฉalitรฉ. Ce fut l’effondrement de la comprรฉhension chrรฉtienne fondamentale de la crรฉation par sa sacramentalitรฉ ontologique.

Ibid., 129.

Ainsi, la sรฉcularisation est avant tout une nรฉgation du culte, elle nie l’homme comme รชtre adorant, comme homo adorans. L’homme ยซ est celui pour qui le culte est l’acte essentiel qui ร  la fois ยซย fondeย ยป son humanitรฉ et l’accomplit7 ยป. Un sรฉculariste moderne nie la sacramentalitรฉ de l’homme et du monde. Sacramentel signifie que ยซ le monde, que ce soit dans sa totalitรฉ comme cosmos, ou dans sa vie et son devenir comme temps et histoire, est une รฉpiphanie de Dieu, un moyen de sa rรฉvรฉlation, de sa prรฉsence et de sa puissance3 ยป. Il parle de Dieu et est un moyen ร  la fois de connaissance de Dieu et de communion avec lui. Ainsi, la sรฉcularisation est l’un des phรฉnomรจnes de notre histoire qui perpรฉtue la perte du sacerdoce en l’homme. Pour un sรฉculariste, le monde contient en lui-mรชme son sens. Il est mรชme capable de croire certaines choses sur Dieu et sa relation avec le monde :

Il peut reconnaitre qu’en Dieu se trouve le sens, l’origine du monde et les lois qui le rรฉgissent. Il peut mรชme admettre sans difficultรฉ la possibilitรฉ d’une intervention de Dieu dans l’existence du monde. Il peut croire ร  la vie aprรจs la mort et ร  l’immortalitรฉ de l’รขme. Il peut rapporter ร  Dieu ses aspirations ultimes, comme une sociรฉtรฉ juste, la libertรฉ et l’รฉgalitรฉ de tous les hommes. En d’autres termes, il peut ยซ rรฉfรฉrer ยป son sรฉcularisme ร  Dieu et le rendre ยซ religieux ยป โ€” l’objet de programmes ecclรฉsiastiques et de projets ล“cumรฉniques, le thรจme des assemblรฉes de l’ร‰glise et le sujet de la ยซ thรฉologie ยป.

ibid., 124.

Mais cela ne signifie pas que sa position fondamentale sur la sacramentalitรฉ du monde soit modifiรฉe. L’รฉpiphanie reste rejetรฉe et toute explication et finalitรฉ restent immanentes ร  ce monde. Il continue de refuser ยซ l’intuition primordiale que tout en ce monde et le monde lui-mรชme non seulement ont la cause et le principe de leur existence ailleurs, mais sont eux-mรชmes la manifestation et la prรฉsence de cet ailleurs, et que c’est bien lร  la vie de leur vie, de sorte que dรฉconnectรฉ de cette ยซย รฉpiphanieย ยป tout n’est que tรฉnรจbres, absurditรฉ et mort3 ยป.

Retrouver le symbolisme

Le sacrรฉ et le profane ont รฉtรฉ sรฉparรฉs, l’invisible et le visible ont รฉtรฉ disjoints, l’absolu a divorcรฉ du particulier. Mais les solutions proposรฉes ne sont pas satisfaisantes, elles ne parviennent pas ร  rรฉpondre au problรจme rencontrรฉ dans notre modernitรฉ. En fait, chacune d’entre elles ne parvient qu’ร  rapiรฉcer une partie des dรฉchirements de la dichotomie. La vie religieuse met l’accent sur le sacrรฉ, l’invisible et l’absolu tout en dรฉnigrant la vie de ce monde de ce cรดtรฉ-ci de l’eschaton. D’autre part, la meilleure vie du monde cherche ร  amรฉliorer la vie prรฉsente sans recourir ร  la transcendance. Elle poursuit ce qui a crรฉรฉ l’opacitรฉ de ce monde, en considรฉrant cette vie comme une fin en soi. Pas de place pour la contemplation, mais une activitรฉ permanente avec le profane, le visible, le particulier. Bref, la dichotomie demeure et le monde cherche ce qui va y mettre fin. Une soif se crรฉe alors, notre sociรฉtรฉ moderne et la religion cherchent des symboles :

Si, aujourd’hui, on entend si souvent parler de la nรฉcessitรฉ de ยซ nouveaux symboles ยป, si le symbole et le symbolisme sont l’objet d’รฉtudes et de curiositรฉ dans des cercles qui n’ont rien en commun, c’est parce que l’expรฉrience fondamentale qui sous-tend tout cela est celle d’une perturbation et d’une rupture complรจtes de la ยซ communication ยป, de l’absence tragique d’un ยซ principe unitif ยป qui aurait le pouvoir de rassembler et de maintenir ensemble les facettes brisรฉes et atomisรฉes de l’existence et de la connaissance humaines. Et c’est ce principe unitif, dont l’absence est si fortement ressentie et dont la recherche domine la pensรฉe moderne, qui reรงoit le nom de symbole. Ses connotations sont ร  la fois cognitives et participatives, car sa fonction est de rรฉunifier la connaissance ainsi que l’existence en les rรฉunissant l’une ร  l’autre. On ne sait pas ce qu’est ce symbole, mais ce qu’on en espรจre est en effet beaucoup plus proche de l’idรฉe et de l’expรฉrience patristiques du symbole que de celles de l’รฉpoque post-patristique, et c’est pourquoi il joue le rรดle de passerelle.

Ibid., 147.

Aujourd’hui, un dualisme rรจgne. Il sรฉpare ce qui est uni, il dissocie la connaissance de l’existence. Il a fallu la frappe d’une objectivation du monde pour permettre cette conquรชte. Le sujet s’est isolรฉ de la vie, considรฉrรฉ dans un environnement stรฉrilisรฉ oรน aucune tache de l’existence ne peut interfรฉrer. Cela afin d’observer. De cette observation, รฉmerge une connaissance rationalisรฉe. On veut comprendre les moindres recoins de ce qui est observรฉ sans laisser de place au mystรจre. Tout doit รชtre expliquรฉ et, dans ce but, l’incertitude, le dynamisme de l’existence ne doivent pas entrer en ligne de compte. Les conditions doivent รชtre rรฉunies pour que l’observation pure ait lieu et que la connaissance rรจgne. Divide et impera.

Mais il est temps que ce rรจgne prenne fin. L’hรฉgรฉmonie de la connaissance stรฉrilisรฉe ne peut en effet joindre les diffรฉrents niveaux de rรฉalitรฉ. La richesse de la vie ne peut s’exprimer si l’existence est effacรฉe, et ne peut donc entraรฎner l’observable dans la profondeur du sens. Le pont entre le visible et l’invisible ne peut รชtre construit. De nombreux ponts ont รฉtรฉ jetรฉs, mais sans succรจs. Ils n’ont pas uni l’existence et la connaissance et n’ont donc pas pu joindre les diffรฉrents niveaux de rรฉalitรฉ. Ils ont l’air de fonctionner, mais sans avoir nรฉcessairement une explication immรฉdiate ; nous percevons qu’ils ne remplissent pas leur rรดle. Ils ne sont que des simulacres d’unitรฉ, des coquilles vides. Ce sont de faux symboles. Si nous suivons attentivement Schmemann dans son explication de l’origine du sรฉcularisme suite ร  la perte du vrai symbolisme par le christianisme et ensuite par le monde, nous pouvons montrer que le symbolisme a encore sa place dans notre monde. C’est lui qui peut unir le sacrรฉ au profane, l’invisible au visible, l’universel au particulier. Un vrai symbole accorde ร  la rรฉalitรฉ la participation, l’entrรฉe et la connaissance, nรฉcessaires ร  l’union de deux mondes.

Prendre part

Un symbole est un mode de prรฉsence et d’opรฉration. Il ne transmet pas une simple information mais transporte l’existence. Il n’est pas lร  pour indiquer mais il prend soin de transporter dans un autre niveau de rรฉalitรฉ. Il ne fonctionne pas comme un signe, comme un simple rรฉfรฉrent, dont la plus grande noblesse est de simplement indiquer. Le signe est l’outil privilรฉgiรฉ de la modernitรฉ qui peut l’utiliser sans l’user car il est une source d’information sur une rรฉalitรฉ inรฉpuisable. Au contraire, le symbole est une participation.

Car c’est la nature mรชme du symbole que de rรฉvรฉler et de communiquer l’ ยซ autre ยป comme รฉtant prรฉcisรฉment l’ ยซ autre ยป, la visibilitรฉ de l’invisible comme รฉtant invisible, la connaissance de l’inconnaissable comme รฉtant inconnaissable, la prรฉsence du futur comme รฉtant futur. Le symbole est un moyen de connaissance de ce qui ne peut รชtre connu autrement, car la connaissance dรฉpend ici de la participation โ€“ la rencontre vivante avec et l’entrรฉe dans cette ยซ รฉpiphanie ยป de la rรฉalitรฉ qu’est le symbole.

Ibid., 141.

Le symbole rend prรฉsent ce qu’il signifie, son mode de rรฉvรฉlation est participatif. C’est ce qui permet ร  Schmemann d’oser parler d’une รฉpiphanie de la rรฉalitรฉ. Le symbole incarne la rรฉalitรฉ qu’il veut partager et il se prรฉsente ร  nous pour que nous puissions participer ร  cette rรฉalitรฉ. Il propose une union plutรดt qu’un รฉchange d’informations. Incapable de rester en dehors de deux rรฉalitรฉs, il se permet de les unir intimement.

Dans la tradition, et ceci est d’une importance capitale, la relation entre le signe dans le symbole (A) et ce qu’il ยซ signifie ยป (B) n’est ni simplement sรฉmantique (A signifie B), ni causale (A est la cause de B), ni reprรฉsentative (A reprรฉsente B). On a appelรฉ cette relation une รฉpiphanie. ยซ A est B ยป signifie que l’ensemble de A exprime, communique, rรฉvรจle, manifeste la ยซ rรฉalitรฉ ยป de B (mais pas nรฉcessairement la totalitรฉ de celle-ci) sans pour autant perdre sa propre rรฉalitรฉ ontologique, sans se dissoudre dans une autre ยซ res ยป [chose].

Ibid.

Voilร  ce que signifiait le symbole ร  l’origine. La notion de symbole vient de la Grรจce antique et se traduit par la signification de symbolon, ยซ rassembler ยป. Il est issu d’une pratique sociale liรฉe ร  l’hospitalitรฉ. Lorsque les grecs de lโ€™Antiquitรฉ exerรงaient l’hospitalitรฉ, ยซ une relation de dรฉpendance mutuelle, de rรฉciprocitรฉ, ยป prenait forme8. Cette relation รฉtait rendue visible par le bris d’un morceau d’argile et l’attribution ร  chaque partie d’un fragment. L’emboรฎtement, unique, de ces deux fragments montrait qu’une relation d’hospitalitรฉ avait eu lieu entre les deux hommes. Les participants nโ€™avaient quโ€™ร  rรฉunir leur morceau pour tรฉmoigner de leur lien. Ces preuves sociales รฉtaient mรชme transmises aux descendants pour permettre la persistance de cette relation.

Le symbole รฉtait le moyen de rendre visible un lien social. Cette relation est difficile ร  percevoir au-delร  du moment oรน deux consciences s’engagent dans une dรฉpendance mutuelle. Si ce moment d’union peut disparaรฎtre dans le flou et le flux des souvenirs, il est nรฉcessaire de le rendre visible ici et maintenant.

Dรจs que les relations sociales deviennent un peu plus compliquรฉes et abstraites, elles ne sont plus rรฉguliรจrement visibles. Alors un des grands problรจmes des sociรฉtรฉs humaines cโ€™est de rendre le lien social visible, de lโ€™objectiver. On met un uniforme aux gendarmes, on met une couronne au roi et on met une alliance aux gens mariรฉs pour assurer la visibilitรฉ du social.

Ibid.

Ainsi, le symbolique et le social se fรฉcondent mutuellement. Le symbole nous rappelle l’existence du social tandis que le social soutient la signification du symbole. Si le social n’est plus pertinent, le symbole devient prรฉtention, fausse reprรฉsentation. Il n’y a plus de participation et le symbole est rรฉduit ร  jouer le rรดle d’illustration. Le rรฉel est sorti du monde que le symbole apportait avec lui. Le mondain du symbole antique รฉtait la source du monde auquel le symbole appartient.

Pรฉnรฉtrer

Le symbole original รฉtait รฉgalement utilisรฉ pour garantir les contrats. En dรฉfinissant les limites appropriรฉes entre les diffรฉrentes parties impliquรฉes dans un accord, le symbole protรฉgeait le respect du contrat :

Dโ€™autre part, il sโ€™agit de garantir les contrats. Chez les Grecs, le lien dโ€™hospitalitรฉ avait un caractรจre sacrรฉ, lโ€™hรดte qui recevait รฉtait obligรฉ de garantir la vie et la sรฉcuritรฉ de celui qui รฉtait reรงu. Lโ€™hospitalitรฉ รฉtait une relation de sauvegarde, pas seulement une relation qui consiste ร  donner un verre dโ€™eau ou un morceau de pain, le gรฎte et le couvert comme on dit, qui fait bien partie de lโ€™hospitalitรฉ, mais cโ€™รฉtait plus fondamentalement une relation de protection contre la violence, car lโ€™รฉtranger est un homme isolรฉ, cโ€™est celui qui nโ€™a plus avec lui son groupe pour le dรฉfendre. Cette relation de sauvegarde et de protection de la vie de lโ€™autre est encore trรจs vivante dans certains pays oรน lโ€™ร‰tat est faible ou inexistant, oรน on nโ€™a pas confiance dans la police. Dans la culture arabe par exemple, lโ€™hospitalitรฉ a gardรฉ beaucoup de son caractรจre sacrรฉ et il y a plein dโ€™histoires oรน le meurtrier dโ€™un membre du clan, par erreur va demander lโ€™hospitalitรฉ ร  un membre du clan de celui quโ€™il a assassinรฉ et oรน le membre du clan de la victime accueille le meurtrier, nโ€™y touche pas, lui donne lโ€™hospitalitรฉ comme il se doit. Une fois quโ€™il est sorti de la maison, quโ€™il a franchi la limite, lร  il nโ€™est plus sous sa protection et son sang devient halal, cโ€™est-ร -dire il est autorisรฉ, alors quโ€™avant il รฉtait haram, sacrรฉ au sens dโ€™interdit, protรฉgรฉ.

Ibid.

Le symbole marque les bonnes limites, celles que les participants au symbole ne doivent pas franchir. Le lien qu’il crรฉe ne peut exister qu’avec des frontiรจres qui dรฉfinissent quels sont ses participants. Nous devons savoir qui est impliquรฉ dans cette participation, et pas seulement lorsque le lien social est engagรฉ, mais tout au long du processus. En effet, ยซ si je suis tout et n’importe quoi, je n’ai besoin de personne ยป et, par consรฉquent, je n’ai pas besoin de m’engager dans une participation avec un autre9. Mais le symbole dรฉfinit aussi les limites de cette participation. Par sa visibilitรฉ, les frontiรจres d’un monde invisible sont dรฉlimitรฉes. ร€ partir du symbole, le sacrรฉ est perรงu.

En outre, la visibilitรฉ du symbole dans sa signification originale fonctionnait par analogie. Quelle meilleure faรงon de reprรฉsenter une participation ? La relation entre les deux morceaux d’argile est une transposition visible de la relation entre les deux hommes : ยซ une relation intentionnelle d’emboรฎtement, d’accord ou d’alliance9 ยป. Le symbole fait rรฉfรฉrence ร  l’invisible et permet dโ€™y participer par le biais du visible. Il offre un nouveau monde imperceptible. Le symbole manifeste non seulement la relation mutuelle entre chaque partie, mais aussi entre chaque partie et le nouveau monde qu’il porte en lui.

Le Soldat et jeune fille riant, Johannes Vermeer, autour de 1657

Le Soldat et jeune fille riant de Johannes Vermeer illustre bien cette introduction dans un nouveau monde. Le chapeau que porte l’officier dans ce modeste tableau est une porte d’entrรฉe insoupรงonnรฉe dans le monde hollandais du XVIIe siรจcle. En effet, cet immense couvre-chef est fait de peau de castor d’Amรฉrique du Nord. Fruit des premiers รฉchanges commerciaux entre l’Europe et l’Amรฉrique, plus subtil que la carte en arriรจre-plan du tableau, ce chapeau symbolise la mondialisation naissante. Ce fut la joyeuse dรฉcouverte de Timothy Brooks :

Il me sembla alors que le chapeau reflรฉtait mieux que la carte les mouvements du moment. La logique du Chapeau de Vermeer s’est soudain mise en place. Le chapeau n’รฉtait plus seulement un objet dรฉcorant un tableau hollandais, mais une porte ouvrant sur un monde plus vaste qui n’attendait pas d’รชtre dรฉcouvert, mais qui รฉtait lร  depuis toujours. Une fois que nous commenรงons ร  considรฉrer les peintures de Vermeer sous cet angle, elles rรฉvรจlent la prรฉsence du monde dans le Delft du XVIIe siรจcle d’une maniรจre qui peut nous surprendre โ€“ mais pas Vermeer, je pense. C’รฉtait son monde, aprรจs tout.

Jonathan Janson, โ€œAn Interview with Timothy Brookโ€ (Dรฉcembre 2007) sous http://www.essentialvermeer.com/interviews_newsletter/brook_interview.html.

De plus, comme le souligne brillamment le documentaire ยซ Le monde dans un tableau โ€“ Le chapeau de Vermeer ยป, cet accessoire condense non seulement l’expansion des transports commerciaux mais aussi, plus indirectement, la naissance de la Bourse d’Amsterdam et mรชme le premier krach de l’histoire provoquรฉ par une spรฉculation sur les tulipes10.

Le symbole est ainsi une condensation du temps et de l’espace. Diffรฉrents temps et รฉvรฉnements qui leur sont attachรฉs sont rรฉunis en un seul reprรฉsentant visible. Le symbole attend d’รชtre dilatรฉ, pour rรฉvรฉler la richesse qu’il contient. Tout un monde d’espace et de temps se trouve dans le ยซ rassemblement ยป du symbole, un autre niveau de participation.

Connaรฎtre

Dans la tradition primitive de l’ร‰glise, le rapport entre le signe et le symbole รฉtait une รฉpiphanie : ยซ ยซย A est Bย ยป signifie que l’ensemble de A exprime, communique, rรฉvรจle, manifeste la ยซย rรฉalitรฉย ยป de B (mais pas nรฉcessairement la totalitรฉ de celle-ci) sans toutefois perdre sa propre rรฉalitรฉ ontologique, sans se dissoudre dans une autre ยซย res11ย ยป. ยป Schmemman regrette le changement opรฉrรฉ par notre modernitรฉ dans cette relation entre le A et le B, entre le signe et le signifiรฉ. Elle a rรฉduit la connaissance ร  la connaissance rationnelle ou discursive et, ainsi, a รฉvincรฉ la comprรฉhension traditionnelle du symbole. Le symbole comme connaissance de est mort, le symbole comme connaissance ร  propos de rรจgne.

Il peut รชtre une rรฉvรฉlation sur la ยซ res ยป [chose], mais pas l’รฉpiphanie de la ยซ res ยป [chose] elle-mรชme. A peut signifier B, ou le reprรฉsenter, ou mรชme, dans certains cas, รชtre la ยซ cause ยป de sa prรฉsence ; mais A n’est plus considรฉrรฉ comme le moyen mรชme de la ยซ participation ยป ร  B. La connaissance et la participation sont maintenant deux rรฉalitรฉs diffรฉrentes, deux ordres diffรฉrents.

Ibid., 142.

Un aplatissement s’est produit. La connaissance ne veut plus s’รฉlever, mais dรฉsire se diversifier. Privรฉe d’รฉpiphanie, elle ne peut que rechercher un simulacre de richesse. L’expansion est dรฉsormais horizontale mais reste avide d’acquisitions. Ne pouvant dรฉpasser les limites qu’elle s’est elle-mรชme imposรฉes, la connaissance doit se contenter de ce qui peut รชtre mesurรฉ, comptรฉ, analysรฉ et expliquรฉ. Manipuler la rรฉalitรฉ ne requiert plus de prudence. Elle peut รชtre bousculรฉe, malaxรฉe, transformรฉe, รฉchangรฉe sans craindre d’en altรฉrer le sens profond

Nous sommes loin de la prudence de nos Pรจres. Le premier d’entre eux, Augustin, incarne cette sagesse lorsqu’il cherche ร  connaรฎtre la rรฉalitรฉ, ร  en trouver le sens le plus profond. Dans son De genesi ad litteram, il distingue trois diffรฉrents types de vision humaine. La premiรจre est la vision corporelle qui est le ยซ degrรฉ de perception des choses physiquement prรฉsentes ยป. Vient ensuite la vision spirituelle qui ยซ est le souvenir d’objets qui ne sont pas prรฉsents au moment de la perception, et qui sont dรฉcrits verbalement ou qui rรฉsident dans la mรฉmoire ยป. Elle est perรงue par des signes. Enfin, la vision intellectuelle est la perception d’entitรฉs abstraites par une intuition de l’esprit. Cette vision nous conduit ร  la vue et ร  la comprรฉhension de l’amour lui-mรชme12. Ainsi, la connaissance humaine ne se rรฉduit pas ร  un seul type de vision, elle peut se dรฉployer sur trois niveaux, reliรฉs les uns aux autres. Le deuxiรจme niveau augustinien semble correspondre ร  la finalitรฉ du symbolisme, comme union du niveau infรฉrieur et du niveau supรฉrieur.

Le poรจte amรฉricain Walt Whitman (1819-1892) se comporte comme un augustinien lorsqu’il aborde la connaissance de ce monde dans son poรจme When I Heard the Learn’d Astronomer. Ecล“urรฉ par la connaissance ร  propos de, il trouve satisfaction dans la connaissance de :

Quand jโ€™eus entendu parler le savant astronome,
Quand les preuves, les calculs, furent alignรฉs en colonnes devant moi,
Quand on m’eut montrรฉ les graphiques, les diagrammes, pour les additions, divisions et autres mesures,
Quand de mon banc j’eus entendu le savant astronome finir sa confรฉrence sous les applaudissements de l’auditoire,
J’รฉprouvai tout ร  coup inexplicablement une nausรฉe, une lassitude,
Et m’รฉclipsant sans bruit m’en allai dehors tout seul,
Dans lโ€™air de la nuit humide et mystรฉrieux, et de temps ร  autre,
Levai les yeux dans un silence total en direction des รฉtoiles.

Walt Whitman, Feuilles d’herbe, trad. Jacques Darras, (Paris : Gallimard, 2004), 373.

Parce qu’un symbole est une participation, une entrรฉe et une vรฉritable connaissance, il peut dessiner un chemin de rรฉconciliation. Par lui, la connaissance et l’existence peuvent se retrouver. Il peut se prรฉsenter comme celui qui sauvera notre monde du divorce proposรฉ par notre modernitรฉ. Mais ce n’est pas seulement ร  cet รฉpisode de l’histoire que le symbole peut rรฉpondre. Il opรจre ร  la racine et rรฉconcilie le sacrรฉ et le profane, l’invisible et le visible, l’absolu et le particulier. Le sacerdoce humain est restaurรฉ et la sacramentalitรฉ du monde aussi.

La nature n’est que l’image, le symbole ; mais c’est le symbole que l’ร‰criture m’invite ร  adopter. Nous sommes appelรฉs ร  traverser la nature, ร  la dรฉpasser, ร  pรฉnรฉtrer dans cette splendeur qu’elle reflรจte ponctuellement. Et lร , dans l’au-delร  de la Nature, nous mangerons de l’arbre de vie. Aujourd’hui, si nous renaissons en Christ, la vie de l’esprit en nous prend sa source en Dieu lui-mรชme. Mais la vie de l’รขme, et plus encore celle du corps, procรจde de Dieu par de nombreux intermรฉdiaires โ€” au travers de nos ancรชtres, de notre nourriture, des รฉlรฉments.

C. S. Lewis, โ€œThe Weight of Glory,โ€ Theology, Vol. 43, no. 257: 273.

Illustration de couverture : Jan Vermeer van Delft, Le Verre de vin, huile sur toile, 1658-1662 (Berlin, Gemรคldegalerie).

  1. Alexander Schmemann, For the Life of the World: Sacraments and Orthodoxy (Crestwood, N.Y : St. Vladimirโ€™s Seminary Press, 2004), 11.[↩]
  2. Ibid., 14.[↩]
  3. Ibid.[↩][↩][↩][↩][↩][↩][↩]
  4. Ibid., 16.[↩]
  5. Ibid., 12.[↩]
  6. Ibid., 93.[↩]
  7. Ibid., 118.[↩]
  8. Camille Tarot, Marie-Louise Martinez, et Amandine Denimal. ยซ La Question Du Symbolique et La Querelle Du Sacrรฉ: Entretien Avec Camille Tarot, ยป Questions Vives Recherches En ร‰ducation, no 28 (29 Dรฉcembre 2017).[↩]
  9. Ibid.[↩][↩]
  10. Le monde dans un tableau โ€” Le chapeau de Vermeer, dirigรฉ par Nicolas Autheman (Issy-les-Moulineaux: ARTE France, Paris : Schuch Productions), 2020.[↩]
  11. Life of the World, 141.[↩]
  12. William A. Dyrness, Reformed Theology and Visual Culture: The Protestant Imagination from Calvin to Edwards (Cambridge, UKโ€ฏ; New York : Cambridge University Press, 2004), 19.[↩]

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