Brève histoire des Églises réformées d’Écosse
2 février 2022

J’ai eu à cœur de résumer une lecture récente : Christ’s Churches Purely Reformed de Philipp Benedict, que je recommande fortement.. C’est une somme académique qui raconte l’histoire « sur le terrain » de la Réforme. Je vais dans une série de prochains articles synthétiser le contenu de ce livre en « histoires très rapide » de la taille d’un article de blog, afin de vous partager les richesses de ce livre, et de l’histoire de nos pères. Cette semaine : l’histoire des Églises réformées d’Écosse au XVIe siècle.


L’Écosse, comme la France, dispose d’une Église nationale qui se forme au même moment, dans un contexte de régence, mais grâce à l’aide des Anglais et une série d’événements internes, cette Église d’Écosse se retrouve au contrôle de la nation écossaise avant d’avoir réfléchi à la manière dont elle gérerait la religion de ce pays. Il s’ensuivit plusieurs décennies de tensions et de luttes internes pour définir une politique d’Église efficace, vers 1560.

La première vague réformée

Au XVIe siècle, l’Écosse fait office de pays arriéré, dont la population (750 000 habitants) équivaut à une seule grosse province française. Le système politique lui-même n’est pas encore sorti tout à fait de la féodalité, et les Écossais vont à l’Église en armure, armes à la main. La Réforme se répand peu, mais rencontre aussi peu d’opposition. À la mort de Jacques II (1542), c’est la reine Marie Stuart qui lui succède, une petite fille âgée de cinq jours. Le régent, James Hamilton, deuxième comte d’Arran, légalise les études bibliques, et embauche comme chapelain Thomas Gwiliam et John Rough. Ce sont eux qui amènent John Knox à la Réforme.

James Hamilton, régent de Mary Stuart, et protecteur de la foi réformée en Écosse

Les efforts trop directs d’Henri VIII pour obtenir une alliance avec l’Écosse créent une réaction violente, et ce sont les partisans d’une alliance avec la France, dirigés par la reine-mère Marie de Lorraine (soeur du duc de Guise) qui l’emportent. Gwiliam et Rough sont donc renvoyés pour complaire aux catholiques de France. Mais les protestants n’ont pas disparu du royaume, et on prêche l’Évangile dans les lowlands. En 1547, la cathédrale de Saint-Andrews est prise et c’est à cette occasion que John Knox prêche la première fois. C’est le début d’une guerre civile qui se finit à l’avantage des catholiques grâce à une intervention française en 1552. John Knox est condamné aux galères. Mais la victoire catholique est fragile.

Marie de Lorraine, sœur du duc de Guise, mère de Mary Stuart, catholique et opposante à la Réforme en Écosse.

La deuxième vague victorieuse

La Réforme écossaise est influencée par le modèle suisse plutôt que luthérien. La décennie 1560 est celle d’une deuxième vague protestante encore plus militante, mais le contexte est surtout plus favorable et plus imprévisible. Les intrigues de Marie de Lorraine (mère de Marie reine des Scots), le mécontentement fiscal et la présence des Français oblige le pouvoir royal à être prudent. La répression contre les protestants est légère, loin d’être dissuasive, et bien des pasteurs reviennent en Écosse, surtout à partir du moment où Mary Tudor1 rétablit le catholicisme en Angleterre. Parmi eux, deux grandes figures: John Willock et John Knox. Ils prêchent à partir de 1555, et en 1557 émerge une organisation qui prête serment de faire avancer la cause évangélique. En 1559, des Églises organisées commencent tout juste à exister. Contrairement à l’Église de France, elles n’ont pas besoin de se coordonner nationalement, faute de répression.

John Knox

On connaît ces développements par John Knox qui est le plus zélote de tous les réformés que nous avons connu jusqu’ici. Sa Première trompette contre le monstrueux gouvernement des femmes est dirigée contre Marie Tudor, « Marie la Sanglante », mais elle s’applique hélas tout aussi bien contre Élizabeth et Marie d’Écosse qui sont protestantes ou tolérantes.

En 1559, le Beggar’s summonds est placardé à la porte de beaucoup de monastères : les réformés y menacent les moines pour qu’ils partent de chez eux. John Knox met le feu sacré avec ses sermons. Alors que Marie de Lorraine essaie d’arrêter tout les prédicateurs, les protestants font bloc. Marie de Lorraine fait appel à davantage d’aide militaire de la part de la France, mais Élizabeth d’Angleterre fait débarquer en Écosse le comte d’Arran, qui devient immédiatement la tête d’une opposition aristocratique à Marie. Ils proclament de but en blanc que Marie de Lorraine a abusé de son pouvoir, et que désormais la régence est exercée par un conseil d’aristocrates. Un millier de soldats anglais les aident à réaliser cela. Ce fut si rapide que l’intervention de Dieu semblait évidente. Les renforts français sont empêchés par le mauvais temps, puis par la première guerre de religion en France. D’une certaine façon, les Écossais ont eu le problème inverse de celui des Français : ils ont dû organiser la vie religieuse de leur nation alors qu’ils en étaient encore au stade de petits groupes d’études bibliques, là où les Français avaient à organiser une Église nationale dans une nation qui ne voulait pas d’eux.

En juin 1560, Marie de Lorraine meurt ; le traité d’Édimbourg est signé par Marie Stuart et François II (son mari) accepte l’arrangement : le gouvernement est constitué de sept hommes choisis par eux et dix-sept choisis par le Parlement écossais ; et un Parlement à venir allait trancher la question religieuse. Ledit parlement abolit la messe et fait accepter le Book of Common Order comme constitution rapidement écrite à l’Église d’Écosse.

Une construction d’Église fébrilement montée

Bien que cette constitution soit influencée par Genève, John Knox et les Écossais suivent leur propre chemin. Elle suit davantage la tradition de Łaski, avec un rôle plus important du magistrat. La confession de foi écossaise est bien réformée, mais peu calviniste, avec peu d’accent mis sur la prédestination, la discipline prise comme marque essentielle de la vraie Église (héritage d’Emden et de Strasbourg). Finalement, l’élément le plus réformé du lot est son sacramentarianisme et la confession qu’il est du devoir du magistrat de veiller à la pureté religieuse, comme à Zurich. Par contre, la partie liturgique du Book of Common Order est plus clairement genevoise.

Pour gérer ce changement très brutal d’échelle, la constitution prévoit dix à douze surintendants sur le modèle de Łaski, comme à Emden. Les premiers sont nommés par le gouvernement pour trois ans ; ensuite, ils devront être élus par les pasteurs du district et les autres surintendants. Leur tâche est d’implanter les nouvelles kirks et de surveiller leur conduite. Au niveau local, on institue un système semblabe à la Prophezei (études bibliques) de Zurich et d’Emden pour améliorer le niveau du pastorat local.

Au niveau paroissial, le Premier livre de discipline faisait appel à l’élection des pasteurs par l’assemblée, qui pouvait faire l’objet d’un veto de la part des pasteurs et anciens du chef-lieu le plus proche, pour certifier leur capacité à l’office. Si une assemblée n’avait pas sélectionné un pasteur capable dans les quarante jours, le surintendant pouvait en nommer un. Si elle manquait de candidats ayant une connaissance suffisante de la Bible, alors la paroisse pouvait être desservie par un lecteur, qui pouvait lire les prières liturgiques et la Bible dans les assemblées d’Église, mais pas distribuer les sacrements. Les anciens de même pouvaient être élus. Ils supervisaient l’administration de la discipline d’Église avec le pasteur. Les diacres, qui recevaient les revenus de l’Église et collectaient et dispensaient les aumônes, pouvaient les aider dans cette tâche, comme ils le faisaient dans certaines assemblées françaises. Enfin, non seulement le document donnait le planning des réunions hebdomadaires et cènes trimestrielles, mais il commandait aussi des prières au matin et au soir et une instruction sur les bases de la foi par le chef de famille en privé. Ceux qui ne pouvaient pas réciter le Notre Père, le credo et les dix commandements n’étaient pas admis aux sacrements.

Benedict Philipp, Christ’s churches purely reformed, pp. 163-4.

Ce n’est cependant pas un mouvement de masse : un quart seulement de la population d’Édimbourg participe à la Cène presbytérienne en 1561. Le manque de pasteur est effrayant : seul un quart des paroisses ont un pasteur à cette époque. Par conséquent, les prêtres catholiques continuent de faire des messes clandestines jusqu’en 1570 dans une tolérance de fait.

Pour ce qui concerne le profil sociologique, à partir des formules de testament, on retrouve ceci :

  • Dans la région la plus peuplée et la plus protestante, il n’y a que 20 % des testaments qui portent des formules clairement protestantes de 1550 à 1575.
  • Il n’y a pas de formule clairement protestante dans les testaments des roturiers avant 1590.
  • Benedict en conclut que le cœur du soutien protestant se trouve dans l’Écosse urbaine et chez les petits nobles, notamment sur la côte est des highlands (la partie la plus peuplée de l’Écosse).

En vérité, le catholicisme a encore beaucoup de soutien, notamment dans le nord de l’Écosse, ce qui rend impossible l’application de la réorganisation des propriétés ecclésiastiques : on continue de percevoir les revenus issus des abbayes romaines, etc. Les postes de surintendants ne furent pas tous pourvus, et certains le furent par d’anciens évêques (!). Ainsi, la plus grande partie de l’ancienne hiérarchie ecclésiale et le système de revenus ont survécu à la révolution de 1560. La politique ecclésiale ne furent fixées que par les guerres civiles qui eurent lieu sous le règne de Marie d’Écosse.

Marie Stuart, reine des Scots

Mary, reine des Scots, catholique

Marie Stuart revint en Écosse en 1561 après la mort de son mari (François II de France). Bien qu’elle soit catholique, elle accepte l’ordre protestant de son pays, à condition qu’on laisse un culte catholique se faire à la cour. Ceci la fâche à la fois avec les catholiques qui lui reprochent de ne pas en faire assez, et avec les protestants qui lui reprochent sa foi. Ensuite, elle gère ses mariages, et donc les alliances et les jeux de maisons nobles qui y correspondent, de façon catastrophique, et elle est déposée en juillet 1567.

Cela déclenche une guerre civile entre catholiques, partisans de Marie, et protestants, partisans de son fils Jacques VI Stuart, aidés par les Anglais. Marie perdit la guerre au profit d’une régence du comte de Morton. Sa régence (1572-78) s’accompagna d’autres troubles qui ne prirent fin qu’à la majorité de Jacques VI, au milieu des années 1580. Cela transforma l’Église d’Écosse de la façon suivante :

  • Elle apprit à défendre ses intérêts elle-même plutôt que de s’en remettre au magistrat. En effet à cette époque, soit le magistrat était catholique comme Marie, soit il n’était pas assez fort pour imposer son autorité aux catholiques comme le comte de Morton, ou bien il était protestant mais prêt à faire un accroc à la discipline pour remplir ses coffres, comme Jacques VI. Concrètement, cela se manifeste par l’émergence de la General Assembly en 1560, qui fait office d’organe de gouvernance pour avancer les réformes religieuses, remplaçant les surintendants. À partir de 1563, des synodes provinciaux ont lieu deux fois l’an.
  • Pour la nomination des pasteurs, Morton aime le système anglais où le dirigeant — sincèrement réformé dans le cas présent — nomme les évêques. Mais il nomme des évêques dont la qualité principale est leur réseau plutôt que leur pureté réformée. On signe donc à Leith un système où la General Assembly propose, et le prince dispose. Un seul problème : l’Église n’a pas les moyens financiers de ce système, car les revenus sont toujours entre les mains des catholiques, faute d’avoir saisi les terres ecclésiastiques. On cherche encore à improviser un meilleur modèle.
  • Alors que l’Écosse cherche à improviser un nouveau compromis, un conseiller du gouvernement demande à Théodore de Bèze son avis. Genève répond —contrairement à la prudence qu’elle avait manifesté jusqu’ici pour conseiller l’Angleterre — que l’épiscopat n’est pas acceptable, et se prononce en faveur d’un système presbytéro-synodal.
Théodore de Bèze, qui a conseillé l’Église d’Écosse.

Suivant cet avis, on produit en 1578 le Second Book of Discipline. Cette fois, le modèle n’est plus Emden, mais Genève. Vu que le Parlement n’est pas prêt à suivre, l’Église le met en place elle-même, congédiant les évêques à partir de 1580. En 1582, cela dégénère en guerre civile entre presbytériens et épiscopaliens, qui se résout par un compromis proposé par le roi Jacques, qui reconnaît à la fois les synodes et l’épiscopat en 1592.

Jacques VI Stuart, fils de Marie Stuart, protestant.

Pendant ces troubles, la Réforme se répand avec succès dans le pays, le plus difficile étant de recruter des pasteurs qualifiés. À cause de ce relatif manque de contrôle des paroisses, quelques pratiques médiévales persistent, mais les sentiments ne sont clairement plus catholiques. Au XVIIe siècle, les jésuites ne seront pas capables de conserver plus de 2% de catholiques dans le pays. Le plus grand accomplissement de l’Église réformée d’Écosse est autre chose qu’une organisation rigoureuse ou un contrôle parfait :

La Réforme n’a pas créé une société ordonnée et puritaine, mais une culture politique dans laquelle l’idée du magistrat pieux, l’obligation du souverain de combattre l’idolâtrie et les prétentions du clergé à exercer une tutelle morale sur la société ont toutes trouvé un écho important et dans laquelle, comme à Genève, un système indépendant de discipline ecclésiastique fonctionne avec le soutien de l’État. Au départ, les cours royales et ecclésiastiques sont faibles, mais à mesure qu’elles consolident leur pouvoir au fil des siècles, les conséquences de la situation se révèlent lentement…

Op. cit. p.172

Illustration de couverture : David Wilkie, Knox prêchant aux Seigneurs dans la congrégation de Saint-Andrews, 10 juin 1559, huile sur toile, 1832 (Londres, musées Tate).

  1. Dite aussi Marie la sanglante.[]

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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