Brève histoire du pastorat réformé
18 février 2022

J’ai eu à cœur de résumer une lecture récente : Christ’s Churches Purely Reformed de Philipp Benedict, que je recommande fortement.. C’est une somme académique qui raconte l’histoire « sur le terrain » de la Réforme. Je vais dans une série de prochains articles synthétiser le contenu de ce livre en « brèves histoires » de la taille d’un article de blog, afin de vous partager les richesses de ce livre, et de l’histoire de nos pères. Cette semaine : un résumé de l’histoire du ministère pastoral.


La Réforme a transformé la fonction cléricale : on est passé d’un manieur de symboles à une profession intellectuelle spécialisée.

Du pastorat réformé

Cette mutation a d’abord été une cure d’austérité ôtant au clergé la plupart de ses privilèges : l’évêché d’Utrecht contient dix-huit mille membres du clergé en 1500. Au XVIIe siècle, il n’y a plus que 1 524 pasteurs sur à peu près le même territoire. Certains privilèges de l’Église médiévale ont été maintenus pour l’Église réformée: un certain nombres de délégués au parlement pour l’Église d’Écosse, ou bien des exemptions de la taille en France et d’une taxe sur la bière en Hesse. Mais dans l’ensemble, le clergé perd ses privilèges, et c’est ainsi que Zwingli est mort sur le champ de bataille, faute de pouvoir défendre le privilège d’une exemption. En même temps, ils renforcent l’autorité du pasteur en tant qu’interprète de la Parole de Dieu.

Un sermon anonyme du XVIIe siècle huguenot distingue les pasteurs et les fidèles ainsi : « être un des fidèles, c’est faire partie du peuple de Dieu, mais c’est rester au pied de la montagne. Être ministre c’est être séparé du peuple, monter au Sinaï, et converser avec Dieu. Être l’un des fidèles consiste à écouter humblement les ordres du souverain. Être un ministre c’est être mis à part pour annoncer l’Évangile divin. »

Benedict Philip, Christ’s churches purely reformed, p. 437.

Puisque l’autorité du pasteur vient de son exposition de la parole de Dieu, il doit être davantage formé à la prédication :

Pour devenir un ministre « il faut être versé dans les Écrituress, connaître plusieurs langues, et être connaisseur de la philosophie, et de l’histoire civile et ecclésiale », a déclaré Pierre du Moulin lors d’un sermon d’ordination.

Ibid, p. 438.

Par conséquent, les autorités ecclésiales fondent des écoles le plus vite possible pour fournir des pasteurs à l’Église. En plus de cela, le pasteur doit être moralement exemplaire :

Un ministre réformé digne de ce nom devait être plus que savant. Les nombreux sermons et traité de la fin seizième et dix-septième siècle qui présentaient les obligations liées à l’appel du pasteur citaient un comportement exemplaire, une fermeté dans la répression du vice, un discours policé, et la capacité à consoler les âmes troubles entre autres attributs requis. Les auteurs anglais ajoutaient que les ministres devaient avoir des preuves de leur sanctification intérieure. Les auteurs huguenots, selon ce qui sied à une minorité assiégée, insistaient sur les capacités de débat. Les catholiques devenaient de plus en plus bon débatteurs, notait Du Moulin ; ils ne pouvaient plus être défaits avec la mâchoire d’un âne.

Ibid., p. 439.

Ce standard était maintenu par des censures fraternelles exercées par les synodes locaux, et des visites de surveillance. En contrepartie, il y a de vrais efforts pour assurer un financement et un salaire correct. Le clergé réformé s’est beaucoup battu pour que les revenus des anciennes propriétés ecclésiales restent pour de l’entretien de l’Église, avec plus ou moins de succès. Les princes du Palatinat étaient scrupuleux sur ce point, mais les princes de Hesse détournaient jusqu’à 40 % des revenus des propriétés ecclésiales vers le budget de l’État.

Leur formation

Cependant, aussi beau et élevé que soit l’idéal, la première génération est caractérisé par l’improvisation et le compromis. Voici quelques exemples de cette époque « héroïque » :

  • Les pasteurs français de 1561-1562 n’avaient pas plus de deux mois de formation lorsqu’ils ont été ordonnés.
  • Dans les Églises des Pays-Bas, on recrutait des anciens instituteurs et artisans dont la seule expérience était la prédication en prophezei. Une étude sur la classis de Delft montre que dans la période avant 1580, quatre pasteurs sur vingt-six avaient une formation universitaire (le reste étant d’anciens prêtres romains). Entre 1572 et 1599, c’est dix-sept sur soixante-dix-neuf qui sont dans ce cas.
  • Même avec tous les expédients, il y a encore beaucoup de pasteurs non pourvus. En Écosse, c’est le plus dramatique, seuls 25 % des Églises ont un pasteur en 1567. Pour les autres, on a recours à des lecteurs et des exhortateurs.
  • On doit faire souvent avec d’anciens prêtres romains comme pasteurs, demeurés dans l’Église réformée par inertie. Cependant, plus on, avance dans le XVIe siècle, et moins il y en a.
    • ¾ des pasteurs ruraux de Berne et Zürich ont été ordonnés par un évêque romain ;
    • ⅓ des pasteurs du Béarn également ;
    • 18 % des pasteurs écossais ;
    • 5 à 10 % des pasteurs hollandais sont d’anciens prêtres romains, mais cette proportion monte à 17 % si l’on compte les anciens moines.
  • Par conséquent, ils sont parfois peu fiables et inadéquats. Dans le Palatinat comme dans le midi de la France, 10 % des pasteurs ont été congédiés, souvent pour mauvaise conduite.

Néanmoins, l’effort de formation finit par payer et non seulement on finit par pourvoir à tous les postes, mais aussi à atteindre un niveau de formation universitaire. En 1619, 94 % des pasteurs du Palatinat ont une formation universitaire. En Hollande, c’est 95 % des pasteurs ordonnés en 1604 qui ont un niveau universitaire, puis 99 % en 1630. En Angleterre, on observe un creux en deux périodes (la restauration du catholicisme de Marie Ire et les guerres civiles) qui rendent les études de pastorat incertaines.

À partir de ce moment, l’entrée dans le pastorat devient un projet au long cours. L’idéal est ici le parcours de John Bell :

L’autobiographie de John Bell donne une image vivante de la manière dont un Écossais appliqué et précoce s’est préparé au pastorat à la fin du dix-septième siècle. La pieuse mère de Bell l’a orienté vers une carrière pastorale tôt dans sa vie, au point où l’un de ses jeux d’enfants consistait à prêcher à ses camarades de jeux. Fils d’un marchand de Glasgow, il a commencé l’école de grammaire à dix ans. En un an, il lisait les livres de practical divinity (morale), et encore un an plus tard il rejoignit un groupe d’adolescents qui se réunissaient régulièrement pour prier. Pendant l’été, il faisait des synthèses de traités sur la logique et la métaphysique. Une telle application lui permit de maîtriser le latin, le grec et la philosophie et de recevoir son master à l’âge de seize ans. En arrivant à l’université, il ajoutait à l’étude ordinaire de la théologie des activités supplémentaires destinées à l’aider en tant que pasteur. Il étudia chaque chapitre du catéchisme de Wesrminster pendant deux semaines, accumulant les extraits des meilleurs théologiens pertinents sur les sujets. Il a collecté « les causes de doutes les plus matérielles de la Bible » et il en fit un livre avec leurs réponses et un bon index. Il cherchait « les âmes troublées de personnes expérimentées que l’on pouvait trouver en ville » pour amélorier sa compréhension des difficiles cas de conscience. Le groupe d’étudiants auquel il appartenait assistait à des sermons dans différentes Églises de Glasgow chaque dimanche et ensuite se rassemblait pour faire la synthèse de chacune. À l’âge de vingt ans, ses professeurs lui firent savoir qu’il était prêt pour un ministère pastoral, et après avoir passé les épreuves pour obtenir un poste au presbytère de Lanark, en prêchant dans des paroisses sans pasteurs, il y gagna rapidement sa vie.

Ibid, p. 446.

Mais en dehors de cet idéal, on attendait plus longtemps entre les études et le pastorat : après quelques années en tant que maître d’école, on prêchait dans une paroisse autour des 30 ans dans la Hesse du début XVIIe. De même, tous les étudiants n’étaient pas aussi assidus.

Leur carrière

Pour ce qui concerne leur état de pastorat :

  • Les ministres restent la majeure partie de leur carrière dans leur paroisse. S’il y a une « mobilité », c’est pour aller d’une paroisse rurale pauvre vers une paroisse urbaine plus riche et prestigieuse.
  • Leurs revenus augmentent au cours du XVIIe siècle et sont plutôt confortables, quoique cela soit variable.

Un contemporain identifie trois types de pasteurs au XVIIe siècle :

  • Le pasteur qui vit au milieu de son troupeau, comme Michel de Bourgaut, à la fois médecin et pasteur (quoique cela soit interdit), qui est mort entouré d’honneurs par ses paroissiens.
  • Le réformateur moral, comme Isaac Sylvius. Il disciplina beaucoup et voulut absolument convaincre les Gascons de sa ville de Layrac de renoncer aux bals et à la danse. Après une critique trop vigoureuse du gouverneur local, le colloque choisit de le déplacer à Vic-Fézensac.
  • Le rat de bibliothèque, comme Philippe le Noir de Crevain, pasteur à Blain, en Bretagne. Après avoir fait tous ses devoirs pastoraux, il lui restait encore beaucoup de temps libre. N’étant pas de tempérament très social, il s’investit dans des études. Tout au long de sa vie, il a composé un traité en latin sur la rhétorique civile et ecclésiale, un poème héroïque basé sur les quatre Évangiles, une révision de la traduction des psaumes de Marot et Bèze, un traité arithmétique utilisant des bouliers, et une histoire ecclésiastique des Églises réformées de sa province, pour la plupart non publiés. En plus de cela, il consacrait de nombreuses heures à remplir des carnets de notes sur ses lectures et observations, depuis l’Histoire des martyrs de Jean Crespin au Coran, au Discours sur la méthode de Descartes.

Leur bibliothèque

En ce qui concerne leur bibliothèque et leurs lectures, on a un inventaire très détaillé de celle d’Abraham de la Cloche.

Un bilan du capital culturel d’un autre pasteur huguenot est enregistré dans l’inventaire de décès exceptionnellement détaillé de la bibliothèque d’Abraham de La Cloche, qui mourut à Metz en 1656. Il a laissé derrière 838 livres, dont 765 peuvent être identifiés sur la base de ce document. Comme on pouvait s’y attendre, 60 % des livres de La Cloche étaient de nature religieuse ou théologique, et beaucoup étaient des outils pour répondre aux exigences pratiques de sa fonction. Il possédait pas moins de dix-huit éditions complètes ou partielles de la Bible, y compris des versions en grec, en hébreu et en syriaque, ainsi que de nombreuses concordances, commentaires et dictionnaires de langues, La Cloche était admirablement équipé pour l’étude des Écritures. Il était au courant des dernières controverses sur l’ancienneté des diverses éditions hébraïques de l’Ancien Testament, car il possédait à la fois Cappel et Buxtorf sur le sujet des points-voyelles. Ses livres de théologie suggèrent une large connaissance de toute la tradition réformée, Calvin (vingt-deux ouvrages) et Pierre Du Moulin (quinze volumes) apparaissant le plus souvent sur ses étagères, suivis de près par d’autres théologiens français et genevois, mais aussi par des auteurs réformés allemands, suisses, anglais et, dans une moindre mesure, écossais et néerlandais. Un exemplaire du Practice of Piety de Bayly, plusieurs livres de prières anglais et allemands, et un petit nombre d’écrits de dévotion huguenots donnent des indications sur le caractère de sa vie dévotionnelle. À côté de cette vaste bibliothèque théologique se trouvait une collection à peine moins impressionnante de livres littéraires, historiques et scientifiques. De La Cloche avait accès à un grand nombre d’auteurs anciens et à des auteurs modernes comme Érasme, Montaigne, l’Arioste et d’Aubigné. Il possédait plusieurs volumes de pièces de théâtre et un exemplaire du Livre du courtisan de Castiglione, mais aucun des traités français plus récents sur l’art de se comporter en honnête homme. Quelques quatre-vingt-six livres d’histoire et de géographie offraient une version fortement protestante des événements et des découvertes des derniers siècles, notamment les faits et méfaits de la papauté tels que rapportés par des auteurs comme John Bale, les événements des guerres de religion françaises tels qu’ils étaient mémorisés par les principaux historiens huguenots, et le sort récent des armes protestantes en Allemagne et dans les Pays-Bas. Enfin, de La Cloche a eu l’occasion de compléter ses nombreux textes scolaires de philosophie par des lectures supplémentaires sur des aspects des mathématiques, de la médecine et de la philosophie naturelle, notamment les œuvres de Giordano Bruno et de Girolamo Cardano.

Certes, Abraham de la Cloche a un peu plus de livres que la moyenne, mais pas tant que ça. Des études des bibliothèques pastorales réformées montrent les réalités suivantes:

  • À Deux-Ponts en 1609, les pasteurs ont en moyenne 111 livres, dont 20 % sur des sujets séculiers.
  • En Écosse (premier tiers du XVIIe siècle) ou en Nouvelle-Angleterre au XVIIe siècle, environs 100 livres aussi.
  • Certains pasteurs français ou hessiens ordinaires ont 500 livres, et les grands théologiens en ont plusieurs milliers.
  • Pour comparer, les prêtres italiens des diocèses de Novare et de Rimini ont en moyenne 25 livres dans leurs bibliothèques, et encore, ce sont principalement des manuels liturgiques ou des guides de confessions.

Les pasteurs réformés sont donc généralement plus cultivés et plus au fait de leur époque que les prêtres romains.

Docteurs, Anciens, Diacre

Le ministère de docteur est présent partout, mais pas forcément comme un office indépendant. La définition et l’intégration dans le gouvernement d’Église est très variable. En France, ce sont des pasteurs ordinaires qui enseignent dans les académies, et sont déchargés de devoir assister aux synodes, sauf si leur expertise est demandée. En Hollande, ils existent à part entière, et ont des responsabilités un peu différentes.

Les diacres sont présents partout, mais leurs fonctions sont très différentes selon les nations. En Écosse et en Angleterre, ils assument l’enseignement, tandis que sur le continent, ils ne font que le soin des pauvres et l’administration des finances de l’Église. Souvent, ils disparaissent au cours du XVIe ou XVIIe siècle (comme ce fut le cas en France). Il n’y a pas de diaconnesses.

Les anciens sont présents dans toutes les Églises réformées, pour la discipline et le gouvernement, voire la gestion des finances en France. Les constitutions d’Églises varient sur le sujet. En France, un premier consistoire peut être constitué par élection de l’assemblée, mais par la suite, il ne se renouvelle que par cooptation validée par un vote tacite de l’assemblée. Leur mandat est de durée indéterminée. D’autres pays ont des règles différentes.

Généralement, ils viennent du « gratin » de l’assemblée mais leur composition sociale est relativement diverse :

  • Dans la paroisse écossaise rurale de Stow, le conseil presbytéral est composé à 10 % d’artisans, 10 % de meuniers et 80 % de fermiers.
  • À Canongate, paroisse écossaise urbaine, la plupart des anciens sont des marchands et des maîtres artisans.
  • En Hollande, on l’a déjà dit, ce sont les élites politiques qui remplissent le consistoire. Pour prendre l’exemple de Leyde : dans le 2e quart du XVIIe siècle, ce sont les marchands du tiers le plus riche qui siègent. À la fin du XVIIe, des professions universitaires (médecins, avocats…) les rejoignent.
  • En France, on peut trouver des nobles et des médecins qui siègent à côté d’un cordonnier.
  • Dans la campagne suisse, les anciens sont souvent les notables et le maire du village.

Même si certains territoires détestent la police religieuse qu’ils représentent, en règle générale, leur pouvoir est accepté, et ils sont considérés comme fondamentaux à l’ Église.

Cependant, leur pouvoir a eu tendance à s’éroder au niveau synodal et national :

  • Aux Pays-Bas, les synodes sont censés être constitués d’anciens et de pasteurs à égalité, mais plus le temps passe et plus les anciens font de l’absentéisme ; en Frise de 1583 à 1618, il y a 57 % de pasteurs aux synodes (au lieu de 50 %). Dans une classis d’Hollande méridionale, il y a 75 % de pasteurs. À Groningue de 1597 à 1620, c’est 87 % de personnes présentes au synode qui sont des pasteurs.
  • En Écosse, les anciens sont officiellement exclus des synodes par la constitution de l’ Église.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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