De la supériorité de la chrétienté – Alexandre Vinet
2 avril 2022

Alexandre Vinet était un protestant suisse du début du XIXe siècle, de sensibilité libérale, rousseauiste, qui a évolué plus tard vers quelque chose de plus évangélique. Il a écrit un Mémoire en faveur de la liberté des cultes en 1826 ; il y défend le principe de la séparation de l’Église et de l’État, tel que nous le connaissons aujourd’hui. Cependant, contrairement à ce que nous rencontrons souvent aujourd’hui, il tente de concilier la laïcité et une confession très nette de la supériorité de la civilisation chrétienne (la chrétienté).

Considérant que l’usage évangélique est de soutenir la laïcité et de conspuer la chrétienté, alors qu’elle est biblique, j’ai trouvé très amusant le fait qu’un libéral du XIXe siècle soit plus proche de la vérité qu’un évangélique. Voici les citations tirées du Mémoire en faveur de la liberté des cultes :

Portrait de Alexandre Vinet
Alexandre Vinet, théologien protestant libéral et intellectuel suisse du XIXe siècle

En disant que la supériorité de la civilisation de l’Europe tient à ce que l’Europe est chrétienne, nous ne craignons point de tomber dans le sophisme […]. S’il y est des pays où les droits individuels soient solidement garantis, où les intentions de la nature soient respectés dans la relation des sexes, où l’arbitraire soit repoussé par les lois et par les moeurs, où les droits politique soient le partage d’un grand nombre, selon des conditions librement consenties, où il soit permis de cultiver sa raison et d’avancer le progrès du bien-être public par le progrès des lumières, enfin où le commerce social ait de la liberté, de l’agrément et de la décence ; que s’il existe de tels pays, c’est dans le sein de la chrétienté.

Op. cit., pp. 230-231

Le christianisme, au contraire, dans tous les temps, a combattu les causes qui s’opposaient aux perfectionnement des mœurs sociales. C’est lui qui, après avoir, dans les premiers siècles de l’ère vulgaire, tiré les nations d’horribles égarements de l’esprit et du coeur, les a tirées plus tard des épaisses ténèbres de la barbarie. Il a deux fois sorti la société du chaos. Dans les temps même où il paraissait sans force, parce qu’un pouvoir tyrannique avait caché sous le boisseau le chandelier que la providence de Dieu avait allumé pour tous les peuples, ce flambeau qu’il faut commencer par éteindre pour opprimer l’humanité, alors même l’invisible fécondité de ce principe de vie faisait germer dans l’Église mille traits d’un dévouement héroïque et modesete, mille vertus humbles et pures, dont l’éclat perce la rouille des temps ; mille institutions généreuses, inconnues même dans les siècles d’or de la culture intellectuelle. Tout ce qu’il y eut de beau dans ces temps d’ignorance vient de cette source, tout ce qu’il y eut d’affligeant vient de la suppression des clartés évangéliques. À mesure que la civilisation avance, elle retrouve le christianisme à son niveau.

Op. cit. p. 233

En somme, soutenir la laïcité ne nous oblige pas à rejeter la chrétienté. Nous pouvons à la fois désirer un régime de séparation de l’Église et de l’État, et admirer la civilisation chrétienne.


Illustration de couverture : Jean Scherrer, Jeanne d’Arc entrant dans Orléans, huile sur toile, 1887 (musée des beaux-arts, Orléans).

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

4 Commentaires

  1. RAZANA Ilan

    Bonjour,

    Merci pour ce petit billet.
    Je ne vois pas trop où on retrouve dans ces deux citations le principe de séparation de l’Église et de l’État.
    Pour moi les deux textes rejoignent le thème de la Chrétienté.

    Le pouvoir tyrannique qui place le chandelier sous le boisseau, désigne-t-il l’Église romaine ou l’État, dans les deux cas, ce n’est pas pour autant un plaidoyer en faveur de la séparation de l’Église et de l’état. Ou peut-être que j’ai manqué quelque chose ?

    Mais le sujet est intéressant : peut-on parler de Chrétienté et être pour la laïcité (type 1905, laïcité à la française) ?
    Je dirais que tout dépend ce qu’on entend par « Chrétienté ».

    – Certains l’utilisent dans un sens faible : une culture chrétienne au sens large, une manière d’être à la société et de s’y engager, voir certains sous-entendent le pédobaptisme. Pour moi c’est une relecture moderne, symbolique, romantique.

    – À mes yeux son véritable sens est son sens fort : une société dont les fondements découlent de la Foi en Dieu : ce qui demande de réviser le droit, les institutions, le système politique et tout ce qui fonde à proprement parler une société; En ce sens là, la Chrétienté est indissociable du pouvoir, elle naît avec Constantin, qui christianise les institutions et surtout le DROIT ROMAIN (le droit byzantin en est un bel exemple, il est toujours utilisé par les pays orthodoxes). La Chrétienté s’est faite aussi avec une favorisation de l’église dans le droit (c’est ainsi que Constantin a procédé), légitime puisque cela fait partie du culte et de l’honneur que le Prince rend à Dieu. Il s’agit donc au fond de « privilèges ecclésiastiques » (je ne vois pas comment on pourrait transcrire ça avec notre laïcité actuelle). Autant dire que dans tous ses fruits et ses produits, la Chrétienté est incompatible avec la modernité et la démocratie (dont les fondements découlent de l’humanisme), dont les mythes sont abstraits et ne découlent pas de l’action de Dieu dans l’Histoire (sur le plan théologique la chrétienté naît avec un début de théologie de l’Histoire avec St Augustin, qui intègre dans sa théologie l’action de Dieu dans les évènements politiques et qui donc canonise en quelque sorte une interprétation subjective de l’Histoire). La chrétienté est donc incompatible aussi avec le droit Napoléonien qui est notre forme de droit actuel en Europe (qui est une déchristianisation du droit romain). Etc. etc. La Chrétienté c’est par essence la Christianisation des institutions et du droit, et donc un acte politique, et donc n’est possible qu’à condition d’avoir le pouvoir. C’est sa condition sine qua non.

    Le comble de tout ça, c’est que si on veut vraiment aller au boût de la logique, il me semble qu’on ne puisse même pas être Protestant et défendre le concept de Chrétienté (contrairement à ce qu’ont fait les réformateurs). Car au fond, avec le Sola Scriptura on détruit le principe de Révélation dans l’Histoire, principe théologique sur lequel est adossé la Chrétienté et que nous avons évincé car il a son corollaire en Théologie avec la canonisation de la tradition des conciles, même si elle a un statut inférieur à l’Écriture, l’ordre est le suivant Magistère > Écritures > Tradition. De l’autre côté la dépravation totale, l’impossibilité d’accès à la foi sans l’illumination de l’Esprit, la doctrine de l’Élection, posent déjà les fondements d’une théologie évangélique. L’avenir du Protestantisme orthodoxe est donc dès la racine destiné à produire des communautés de confessants prônant le Sola Scriptura. L’idée d’une Église société dans laquelle se côtoie l’ivraie et le blé jusqu’au jour du jugement (interprétation de St Augustin de cette parabole) est donc sapée dès la Racine, puisque la Parole de Dieu n’est accessible qu’à ceux qui ont crus. Au fond la forme aboutie du Protestantisme orthodoxe est Évangélique.
    J’ai donc l’impression en ce qui concerne notre foi, le Protestantisme, que cet arbre ne peut pas produire un autre fruit, que des communautés de confessants appuyées sur le Sola Scriptura. Il ne peut pas produire de Chrétienté, car ce n’est pas dans sa Nature de produire ce fruit. Par contre il peut parler de Chrétienté, la revendiquer, l’aimer, l’utiliser comme argument pour défendre la Foi Chrétienne (au sens large) mais malheureusement il ne peut pas la produire.

    Les Protestants libéraux quant à eux ont été les grands forgerons de la modernité politique, comme Hugo Grotius, qui a été à la fois un précurseur du droit moderne et arminien militant au synode de Dordrecht, ils ont été nombreux les intellectuels protestants à se « prostituer » avec les lumières et l’humanisme, confirmant ainsi la critique que nous font les catholiques : « le Protestantisme a provoqué la fin de la Chrétienté », « le Sola Scriptura ne permet pas de bâtir une société », « tout est affaire de conviction personnelle dans le Protestantisme », ce qu’il dise en fait (puisqu’ils assimilent Chrétienté et Christianisme) c’est « Le protestantisme est la fin du Christianisme ».
    Que ce soit dans sa composte orthodoxe ou libérale, notre histoire a confirmé cette tendance. Le Protestantisme a donc amené un vivier intarissable d’individus confessants et une vigueur sans fin à l’Évangile en détruisant les fondements de la Chrétienté.

    Calvin a eu beau créer des confessions de foi reconnaissant les autorités civiles comme responsables de la discipline d’église ce qui est à la base de la logique Constantinienne, pour autant ça n’a jamais permis au Monde Protestant de reproduire la Chrétienté.

    C’est une grande question que cette question là. C’est l’un des points fort du Catholicisme et de nos points faibles. Je crois que pour nous le dilemme est insoluble. On reconnaît à la fois des bienfaits de la Grâce dans l’Histoire, sans pouvoir y adhérer pleinement à cause de l’Évangile. Mais n’oublions pas que tout ce que nous avons de bon et qu’ils nous reconnaissent nous vient de ce sacrifice. Quoiqu’il en soit, l’édifice de la Chrétienté se serait écroulé un jour où l’autre, comme nous l’avons vu en France avec la Révolution et sans que ce soit la faute du Protestantisme, en tout cas en France. Avec la Réforme, Dieu a préparé d’avance une relève évangélique opérationnelle dans un monde post-chrétien. Autrement dit, Dieu a agis souverainement dans l’Histoire pour nous faire voir le jour et maintenir son Évangile. Cependant en disant cela, nous justifions notre modèle à notre tour par une Théologie de l’Histoire. La boucle est bouclée.

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    • Étienne Omnès

      Bonjour à vous et merci pour cette longue réponse, elle me touche beaucoup. Navré de vous répondre de façon un peu dispersée, j’espère vous satisfaire.

      Non vous avez raison, la position de cette auteur en faveur de la Séparation n’apparaît pas dans ces citations. C’est dans le reste de son œuvre qui sera le sujet d’un article lundi.

      Je ne pense pas que la laïcité et la chrétienté soient compatibles, bien au contraire. Le principe même de la Laïcité c’est un État qui ne reconnaît ni ne se soumet à aucune confession ni doctrine théologique. Ce sera le sujet d’un article à venir prochainement.

      Partant de là, je ne considère pas que le code napoléonien (conçu sous le régime maïc du concordat) puisse être qualifié de chrétien, ou être le fruit d’une chrétienté.

      Reste la question de savoir si le christianisme biblique suppose ou aboutit sur une chrétienté, ou bien si la chrétienté est une excroissance intempestive. Nous avons écrit plusieurs articles à ce sujet, comme « Qui dit Évangile dit Chrétienté » ou bien « un argument biblique pour l’alliance entre l’Eglise et l’Etat ». Je pourrais mettre les liens lundi.

      Je suis surpris d’apprendre que mis à part les chrétientés anglaises, écossaises, allemandes, hongroises, scandinaves et néerlandaise, il n’y a pas eu de chrétienté protestante. Avons nous la même définition?

      Mais vous avez raison: toutes les chrétienté, catholiques ou protestantes sont aujourd’hui déchues, ce qui nécessite de ma part du travail et des explications pour oser encore défendre ce modèle. Merci pour vos encouragements à le faire 🙂

      Réponse
    • Razana Ilan

      Merci d’avoir répondu.
      Dans ce cas là j’attends avec impatience les autres articles, hâte de les lire.

      Je pense effectivement que les sociétés protestantes ne peuvent être qualifiées de chrétienté qu’au sens faible et pas au sens fort.
      On s’arrete trop souvent à des expression superficielles du christianisme pour qualifier de « chrétienté » comme les arts ou autres. Je m’intéresse à la théologie politique qui est une discipline disparue et qui fut surtout catholique, et ce que je constate c’est que le point fondamental est le lien entre le droit et la théologie. Si je ne considère pas les sociétés protestantes comme des exemples de société chrétienne, la raison est qu’il n’y a que la chrétienté médiévale qui accoucha d’un système juridique lié à un système théologique ( la scolastique). Tous les pays protestants ont séparé le droit de la théologie. Les quelques essais furent des exceptions et ont été des échecs : Calvin à Genève, les puritains en Angleterre, etc. Généralement l’échec est le même : le sola scriptura complique le dialogue droit-théologie en proposant une loi civile satisfaisante vis à vis de la théologie mais incohérente sur le plan civil, sourde aux besoins des sociétés (Ce qui n’est pas le cas avec la chrétienté médiévale puisque la scolastique était autant philosophique que théologique. Elle a donné une philosophie politique riche et évoluant a chaque époque)
      C’est la raison pour laquelle toutes les sociétés protestantes du Nord de l’Europe ont été des incubateurs de la modernité, jusqu’à aujourd’hui se sont les sociétés les plus libérales en Europe.

      L’exemple américain confirme aussi cette analyse : ils ont d’abord justifié leur libéralisme politique par l’ancien testament, leurs premiers théoriciens étaient des puritains, mais ils ont réussis à pondre un ordre politique libéral grâce à l’entremise de la philosophie, ils ont donc placé côte à côte une théologie puritaine et les philosophes libéraux anglais. C’est en fait le seul exemple protestant qui a fonctionné, et à nouveau ce fut par l’entremise de la philosophie entre la théologie et le droit.

      Ce serait une grande joie de se rencontrer pour aller plus loin dans ces échanges. Je suis de très près le blog. Je suis pour qu’un travail évangélique théologique sur la politique voit le jour. Nous manquons cruellement d’une réflexion libre dans ce domaine, libérée des théologies américaines. Je sers dans une église parisienne.

      Réponse
      • Étienne Omnès

        Bonjour,

        Instinctivement, je suis en désaccord, mais mes connaissances sur ces sujets là sont trop floues, il faudrait que j’étudie davantage. En revanche, ce serait un grand plaisir de déjà échanger par téléphone, je vous contacte en privé.

        Voici déjà l’article où Vinet présente ses positions: https://parlafoi.fr/2022/04/04/les-limites-de-la-laicite-dialogue-avec-alexandre-vinet/

        Que le Seigneur vous bénisse

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