Pourquoi il faut légaliser l’euthanasie active. Réponse à Robin Reeve
5 juillet 2022

NB : Cet article doit être lu jusqu’au bout pour être correctement compris.


Je crains que tant les intégristes que les progressistes vont me lancer des pierres, mais je prends le risque de dire l’état de mes réflexions.

En bref : interdire l’euthanasie active est absurde et criminel, tant que ses causes ne sont pas traitées.

Voici mes prémisses :

  • Une euthanasie ôte la vie à un être humain.
  • Une euthanasie n’est pas un acte banal.
  • Une euthanasie n’est pas une « bonne » solution et ne règle pas la problématique d’une sénilité non désirée.
  • Une euthanasie est l’effet d’une chaîne de causes : soins palliatifs insuffisants, chantage des héritiers, détresse financière, etc.
  • Les vieillards ont été opprimés par une domination des actifs leur ôtant leur liberté de choix : refuser de voir l’horreur de cette domination est coupable.
  • Un mourant n’est pas le « corps » de ses enfants qui l’entretiennent ; mais une euthanasie concerne évidemment les enfants qui restent.
  • La famille devrait pouvoir participer à la réflexion au sujet d’une sénilité non désirée – mais dans des conditions de respect.
  • L’interdiction de l’euthanasie entraîne inévitablement une discrimination entre riches – qui peuvent financer les meilleurs soins palliatifs ou des maisons de retraite de qualité – et pauvres – qui vont recourir à des euthanasies clandestines.
  • Les euthanasies clandestines génèrent une forte mortalité (près de 100 %).

Tous ces éléments m’amènent aux conclusions suivantes :

  • Interdire l’euthanasie, c’est hypocritement vouloir invisibiliser un effet, sans s’attaquer à ses causes.
  • Promouvoir l’euthanasie sans restriction, comme la bonne solution, est aussi très problématique sur le plan éthique.

Donc, bien que je pense que l’euthanasie active ne soit pas une bonne solution, je crois qu’il faut d’abord traiter ses causes que son effet ultime :

  • Promouvoir les diverses formes de soins palliatifs, les rendre gratuits et accessibles à toutes et à tous.
  • Développer des mesures sociales efficaces pour que les motifs financiers soient éliminés.
  • Éduquer l’ensemble de la société, contre l’oppression envers les seniors et pour la responsabilisation de leurs descendants.
  • En attendant que ces mesures (qui n’ont jamais été sérieusement mises en place) portent leur fruit, autoriser l’euthanasie comme un mal nécessaire (et donc la rendre accessible à tous).
  • Garder à l’esprit qu’une euthanasie n’est pas la réponse définitive à un problème complexe.
  • Ne pas croire qu’interdire l’euthanasie soit une réponse valable à un problème complexe.
  • Ne jamais déshumaniser le mourant, car c’est un premier pas – que certains franchissent – vers des formes d’élimination de personnes pas encore mourantes (handicapés, grands malades, fœtus, etc.).

Vu que mes attaches spirituelles sont plutôt du côté des « pro-life », je propose ici une auto-critique. Il est formidablement hypocrite d’inverser les priorités : interdire d’abord, puis se proposer vaguement de mettre en place un accompagnement des personnes âgées ou malades tentées par l’euthanasie.

C’est une tartufferie (« Cachez-moi ce sein que je ne saurais voir »), qui veut mettre la poussière sur le tapis. Ça fait des décennies que la société aurait pu mettre en place des mesures qui réduiraient significativement les demandes d’euthanasie.

Les pro-life ont en majorité décidé de culpabiliser les vieux et de juger de leurs situations sous un angle purement moraliste, sans compassion. Les pro-choix, de leur côté, considèrent que la légalisation de l’euthanasie règlerait tout.

Bon, je pense avoir donné aux deux bords du débat les armes pour me flinguer. Mais j’espère « contre toute espérance » que les gens raisonnables pourront me rejoindre sur certains points, en s’extirpant de la sclérose d’une polémique mortelle (pour les morts, pour les vivants). »

Je reste en tension et je suis prêt à revoir certains des aspects de ma compréhension de la problématique.


Explication

Tout l’exposé ci-dessus est bien sûr parodique. Nous espérons que nos lecteurs habitués n’auront pas eu de mal à relever quelques-unes de ses faiblesses.

Pourtant, c’est ce même argumentaire que tient Robin Reeve, professeur d’Ancien Testament à la HET-Pro, au sujet de l’interdiction de l’avortement (le texte d’origine peut être lu ici). Remplacez euthanasie par IVG, vieillards par femmes enceintes… et le copier-coller est presque parfait.

Robin Reeve n’appelle pourtant pas à la légalisation de l’euthanasie, ce qui pourrait s’entendre dans une perspective libertaire (il se présente comme anarchiste, « non-archiste » sur son profil Tweeter, où a été publié cet argumentaire). Bien au contraire, il y voit un péché terrible, qui lui rappelle les « heures les plus sombres de l’histoire ». Il n’y a aucun doute qu’il soit favorable au maintien de cette interdiction.

Triste incohérence, donc, qui conduit un chrétien évangélique à affirmer (selon ses propres prémisses) qu’interdire d’ôter la vie à un être humain est absurde et criminel, tout en se refusant à dire qu’ôter la vie à un être humain est criminel ! Comme le remarque justement Matthieu Sanders, la première prémisse (l’humanité de l’embryon ou du fœtus) reconnue par Robin Reeve devrait lui interdire toute conclusion de ce genre, en vertu du sixième commandement (tu ne commettras pas de meurtre).

Robin Reeve trouve important de « ne jamais déshumaniser l’enfant à naître, car c’est un premier pas – que certains franchissent – vers des formes d’élimination de personnes nées (handicapés, vieux, grands malades, etc.). » Mais c’est précisément ce qu’il fait en introduisant cette distinction entre personnes nées et non nées, avec des conséquences si radicales. Si avoir un enfant à naître peut générer une situation de souffrance qui justifie la suppression de la vie d’un enfant à naître, ne serait-ce pas « absurde et criminel » d’interdire à des parents (ou à des mères célibataires) pour qui la présence d’un ou de plusieurs enfants dans le foyer, immédiatement après la naissance (néonaticide) ou plus tard (infanticide), génère des situations de souffrance, économiques ou émotionnelles par exemple, de mettre à mort leurs propres enfants ? De tels discours percent déjà (nous y reviendrons prochainement dans un article plus détaillé) et les mêmes « prémisses » peuvent être formulées.

L’analogie ne vaut d’ailleurs pas qu’avec l’euthanasie ou l’infanticide : quantité d’actes moraux répréhensibles ne sont pas « banals », sont un « problème complexe » résultant d’une chaîne de causes auxquelles on pourrait s’attaquer davantage, sont accessibles plus facilement aux riches qu’aux pauvres, etc. Cela ne les légitime pas pour autant.

Sommes-nous hypocrites en interdisant d’abord l’avortement ? Disons d’abord que l’interdiction n’est pas une nouveauté, elle est bien plutôt restaurée. Pouvons-nous — chrétiens comme non chrétiens — faire plus pour les femmes enceintes, les pauvres, les petits, et plus généralement toutes les personnes vulnérables ? Oui, sans doute. Il y a probablement un devoir des chrétiens de réinvestir les relations de compassion envers ces personnes particulièrement en difficulté, plutôt que de se reposer sur un État-providence sans visage.

Du reste, ce serait faire un faux procès que de dire, avec Robin Reeve, qu’ils pensent d’abord à interdire l’effet, puis à s’attaquer aux causes. L’activisme des chrétiens pro-vie ne s’est jamais limité à un lobbying politique et juridique. Les efforts de compassion et de charité précèdent évidemment la remise en cause du droit à l’avortement. En fait, ils précèdent aussi l’apparition du droit à l’avortement.

Faisons-nous toujours assez pour notre prochain ? Non. Sommes-nous alors hypocrites ? C’est un risque toujours possible : tel est le cœur de l’homme.

Mais d’une part, l’argument peut être retourné : il est bon de s’indigner avec Robin Reeve des « féminicides » (meurtres d’une femme par son conjoint ou ex-conjoint) car tout meurtre nous répugne, mais comment ne pas voir que l’avortement est lui aussi une « violence intrafamiliale », et qu’il y a environ mille six cents avortements pour un féminicide dans la France d’aujourd’hui ? Chacun tend malheureusement à choisir ses causes en fonction du discours qu’elles sont susceptibles de servir, même en présence d’un tel déséquilibre statistique et juridique.

D’autre part, comme le rappelait Étienne Omnès dans un récent article, ce n’est pas parce que nous souhaitons abolir l’avortement que nous sommes tenus d’épouser tout l’agenda de progrès social qu’on voudrait nous imposer à titre de prérequis. Si nous ne le faisons pas, ce n’est pas simplement par hypocrisie ou fainéantise, c’est aussi parce que nos convictions sur la responsabilité individuelle et le rôle de l’État peuvent différer.

Nous prétendrions être pro-vie, mais nous ne ferions en réalité que choisir des causes bien commodes et bien confortables. Nous revendiquerions la noblesse, mais nous dissimulerions notre propre perversion. Nous targuant de prendre soin des enfants à naître, nous mépriserions ceux qui sont déjà nés. […] Ce genre d’attaque présuppose que la seule façon de militer pour une cause sociale est la façon socialiste, avec ses conceptions et ses stratégies. Mais nous ne sommes pas socialistes lorsque nous militons contre l’avortement. Dès lors, ces reproches sont vains, autant reprocher à un musulman de ne pas être athée.

É. Omnès.

Un mal n’en justifie pas un autre (et encore moins un plus grand), et l’on peut se demander si les conditions qu’on présente pour pouvoir mettre fin à l’avortement ne sont pas en fait si nombreuses qu’elles excluent toute perspective réaliste d’interdiction. Pour reprendre notre analogie précédente, ce serait comme demander qu’on trouvât un traitement efficace à toutes les maladies douloureuses et incurables pour pouvoir ne serait-ce que poser la question de l’interdiction de l’euthanasie. Les efforts pour soutenir les femmes enceintes, les familles en difficulté et les mères célibataires sont qualifiées de mesures « jamais sérieusement mises en place » : sera-ce jamais assez ?

Robin Reeve ne propose d’ailleurs pas de cas d’interdiction explicite (en fonction de l’âge du fœtus ou du motif allégué pour avorter, par exemple) ou de mesures d’encadrement (délai de réflexion, consultations préalables…). Dès lors qu’on invoque le caractère imparfait de la société et la « domination masculine » pour justifier une pratique, il n’y a plus vraiment de sens à discuter de ce genre de critères ou d’exceptions, toujours assez arbitraires.

La plus grande hypocrisie n’est-elle pas finalement d’admettre du bout des lèvres l’enseignement chrétien (vieux comme la Didachè) sur l’avortement, en en parlant tout de même comme d’un mal, mais d’en faire un mal nécessaire, de refuser toute remise en cause de ce droit, et de se battre pour le rendre aussi accessible que possible ? C’est là, une fois de plus, où nous mène la dénonciation fantasmatique d’un « monstre de la chrétienté » totalitaire.

L’Écriture et le Christ nous ont avertis que nous aurons toujours des pauvres avec nous. (Deutéronome 15,11, Matthieu 26,11) N’attendons pas l’avènement d’un hypothétique paradis socialiste (dont beaucoup ont déjà souffert de l’enfantement) pour vivre la morale chrétienne, la faire vivre à nos contemporains et la proposer à nos législateurs. Et ne démolissons pas ce que nos pères dans la foi ont bâti patiemment, et ce qui était évident pour beaucoup il y a encore peu de temps, sur le fondement de raisonnements défaillants.


Jacques-Louis David, La mort de Socrate, huile sur toile, 1787 (Metropolitan Museum of Art, New York).

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université, étudiant en théologie à la faculté Jean Calvin et lecteur dans les Églises réformées évangéliques de Lituanie. Principaux centres d'intérêts : ecclésiologie, christologie, histoire de la Réforme en Europe continentale. Responsable de la relecture des articles du site.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.