Sommes-nous hypocrites sur l’avortement ?
2 juillet 2022

La semaine dernière, la cour suprême des États-Unis rendait une très juste, très noble et très excellente décision en abolissant la jurisprudence établie depuis l’affaire Roe vs Wade et en « défédéralisant » l’avortement : chaque état de ce pays est désormais libre de l’autoriser ou non. Gloire à Dieu pour cela. Normalement cela est une affaire purement américaine, mais comme la France est un satellite des États-Unis, et alors même que rien n’a changé chez nous, c’est comme si tout avait changé et déjà l’on proclame la nécessité de changer la Constitution pour que non seulement le blasphème soit essentiel à la République, mais aussi l’infanticide.

L’accusation

Dans les réactions des religieux libéraux surtout, les chrétiens conservateurs sont ciblés et accusés d’hypocrisie : nous prétendrions être pro-vie, mais nous ne ferions en réalité que choisir des causes bien commodes et bien confortables. Nous revendiquerions la noblesse, mais nous dissimulerions notre propre perversion. Nous targuant de prendre soin des enfants à naître, nous mépriserions ceux qui sont déjà nés. Voilà ce dont on nous accuse.

L’une des formulations les plus explicites de cet argument nous vient de Dave Barnhart, un pasteur de l’Église méthodiste unie :

« Les enfants à naître » sont un groupe bien pratique à défendre. Ils ne vous demandent jamais rien. Ils n’ont pas de complexité morale, au contraire des prisonniers, des victimes d’addictions, ou des pauvres chroniques ; ils ne ressentent pas la condescendance et ne se plaignent pas que vous ne soyez pas politiquement correct ; contrairement aux veuves, ils ne vous demandent pas de questionner le patriarcat ; contrairement aux orphelins, ils ne demandent ni argent, ni éducation, ni soin ; contrairement aux étrangers, ils n’apportent pas le bagage racial, culturel et religieux que vous n’aimez pas ; ils vous permettent de vous sentir bien quant à vous même sans avoir besoin de créer ou maintenir des relations ; et quand ils sont nés, vous pouvez les oublier, parce qu’ils cessent d’être à naître. C’est comme si en naissant ils mouraient pour vous. Vous pouvez aimer les enfants à naître sans avoir à changer sérieusement votre propre richesse, pouvoir ou privilège, sans ré-imaginer les structures sociales, vous excuser ou faire des réparations à quiconque. Ils sont, en fin de compte, les gens parfaits à aimer si vous aimez dire que vous aimez Jésus mais n’aimez pas en fait tout ce qui respire. Les prisonniers ? Les malades ? Les pauvres ? Les veuves ? Les orphelins ? Tous les groupes spécifiquement mentionnés dans la Bible ? Ils sont tous jetés au diable au profit des enfants à naître.

Réponse

Réponse courte : Cause toujours, anabaptiste.

Réponse longue : Ce genre d’attaque présuppose que la seule façon de militer pour une cause sociale est la façon socialiste, avec ses conceptions et ses stratégies. Mais nous ne sommes pas socialistes lorsque nous militons contre l’avortement. Dès lors, ces reproches sont vains, autant reprocher à un musulman de ne pas être athée.

Ce paragraphe pourrait suffire, mais je souhaite en profiter pour exposer certaines idées qui sont généralement très confuses chez les chrétiens, au point de nous paralyser et nous empêcher d’agir.

Du socialisme

Depuis au moins l’évangile social, certains (libéraux) proposent qu’il est un devoir religieux pour tout chrétien d’être socialiste, c’est à dire, de contribuer à l’émancipation de l’homme par l’homme par le moyen d’une révolution sociale.

Définissons : Qu’est ce que le socialisme ? Après la Révolution française, les personnes adeptes des idées révolutionnaires se retrouvèrent à nouveau au gouvernement sous la monarchie de Juillet, dirigée par le roi Louis-Philippe (1830-1848). Sous ce régime, et sous l’effet de la révolution industrielle naissante, on s’aperçut qu’un même héritage et une même famille d’idées — celle des Lumières — était interprétée de deux façons différentes : un camp « libéral » et bourgeois qui revendiquait 1789 et un camp « social » et plus populiste qui revendiquait plutôt 1793. Ces deux camps se sont formellement séparés en 1848, lorsque le gouvernement de la Seconde République a réprimé sévèrement les ouvriers et agitateurs politiques en leur sein. C’est le début de ce que l’on appelé par la suite « le socialisme ».

Le socialisme a ceci de commun avec le libéralisme :

  • Il est métaphysiquement individualiste.
  • Il vise à l’émancipation de l’homme par l’homme de tout ce qui s’oppose aux principes des Lumières, et notamment la religion et la tradition.
  • Il revendique à peu près les droits de l’homme, mais avec une interprétation différente.

La principale différence avec le libéralisme est la suivante : dans le libéralisme, l’agent actif doit être l’individu et lui seul doit prendre la décision ou non de construire un ordre rationnel. Les lois d’un état libéral doivent instituer et défendre cette liberté individuelle. Dans le socialisme, l’agent actif est l’État, qui seul est capable de bâtir l’ordre rationnel apportant le bonheur de tous. Les lois d’un État socialiste doivent instituer et défendre ce bonheur contre tous les opposants à cet ordre. Les individus ont pour seul but de travailler à l’établissement d’un tel État protecteur, et en attendant la révolution, transformer la société pour qu’à défaut du « royaume de Dieu », nous ayons au moins certains domaines régulés selon la vision des Lumières.

Voilà de quoi on parle, et voilà ce qui anime Dave Barnhart cité plus haut.

Du christianisme comparé au socialisme

Et alors ? N’y a-t-il pas de compatibilité entre christianisme et socialisme ? Dieu n’a-t-il pas à cœur les veuves et les orphelins ? Le magistrat n’est-il pas chargé de les défendre ? Pourquoi ne pas être chrétien et socialiste et par conséquent adopter la longue liste de leurs innombrables causes ?

Cet article restera délibérément court et incomplet en un sens, mais je profite de l’occasion donnée par l’actualité pour donner des réponses claires et rapides : non, christianisme et socialisme ne sont pas compatibles pour les raisons suivantes :

  • Le christianisme ne vise pas l’émancipation de l’homme quant à la religion, mais au contraire que l’homme soit esclave de Jésus-Christ.
  • Le christianisme dénonce bel et bien les abus sociaux, comme ce qu’il se fait dans la Bible. Mais il ne le fait pas pour ensuite bâtir un ordre humaniste qui rejette la loi de Dieu.
  • Le christianisme attend du magistrat qu’il soit un exécutant de la loi de Dieu, et non un démiurge ou un Moïse au drapeau rouge.
  • La liste des causes à défendre n’est pas déterminée par la fantaisie de la première grande bouche venue, mais par les Dix Commandements.
  • Le christianisme ne vise pas la révolution, mais la réforme par l’évangélisation. Cette réforme peut être profonde, radicale et puissante, mais nous n’emploierons aucun moyen contraire aux commandements de Dieu pour le faire.
  • La fin du socialisme est un État communiste. La fin du christianisme est une société chrétienne.
  • Nous croyons « qu’il n’est pas bon que l’homme soit seul » et nous rejetons l’individualisme métaphysique : l’homme est un être social, c’est au sein de communautés qu’il existe réellement, et non en tant qu’individu.

Voilà pourquoi nous sommes si différents dans notre façon de militer pour les causes sociales, et pourquoi nous en choisissons certaines et pas d’autres. Nous reprocher de défendre ceci et pas cela est aussi stupide que de reprocher à un poisson de ne pas voler. Tant pis pour les anabaptistes contemporains.


Jacob Jordaens, Les jeunes piaillent comme chantent les vieux, huile sur toile, 1638-1640 (musée des beaux-arts, Valenciennes).

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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  1. Pourquoi il faut légaliser l'euthanasie active. Réponse à Robin Reeve – Par la foi - […] part, comme le rappelait Étienne Omnès dans un récent article, ce n’est pas parce que nous souhaitons abolir l’avortement…

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