Le théâtre de la théologie – Kevin J. Vanhoozer (recension)
3 septembre 2022

Fin 2021 est paru en France, aux éditions Excelsis – que nous remercions pour l’envoi gracieux d’un exemplaire pour recension –, le livre Le Théâtre de la théologie. Doctrine et formation de disciples de Kevin J. Vanhoozer, professeur de théologie systématique à la Trinity Evangelical Divinity School à Chicago. Par cet ouvrage, l’auteur propose de penser, à travers la métaphore du théâtre, l’articulation entre l’action de Dieu dans le monde (la révélation), la Bible, la doctrine et la vie chrétienne.

Une pièce est en cours : le « théodrame » au cours duquel le Dieu trine se communique à l’humanité pour la faire participer de sa vie et réalise le plan du Salut. Alors, celui qui met sa foi en Dieu ne se contente pas de déclarations et de continuer à vivre comme à son habitude. Il est appelé à vivre en accord avec le théodrame qu’il découvre, c’est-à-dire la vraie Histoire de l’histoire du monde1, tant quant à son passé, son présent que son avenir.

Cette vie qui s’inscrit dans la pièce cosmique y contribue, en même temps qu’elle en répand la bonne nouvelle et l’enseigne à son tour, en actes. Dans ce mouvement, la Bible est le compte-rendu autorisé et inspiré de la pièce qui se joue et la doctrine est le script qui en découle pour décrire la pièce – la dimension indicative : dire ce qui est – et donc guider les acteurs dans leur jeu – la dimension impérative : dire ce qu’il faut faire.

À une époque où la ferveur religieuse investit surtout l’expérience individuelle, le cœur de l’ouvrage est d’appeler les disciples à s’intéresser à cette doctrine, ainsi que de défendre une théologie dont l’objectif est de guider la vie du peuple de Dieu et non, de simplement produire des descriptions à l’égard d’autres théologiens. Ce faisant, il délaisse les oppositions stériles théorie/pratique, discours/action pour les penser en un seul mouvement. Dans la post-modernité : dire/comprendre, c’est faire et vice-versa.

Le fou, le sage et son doigt : contexte et projet général du livre

Pour ma part, je suis sociologue. Au cœur de ma discipline et de ma formation intellectuelle est le constructionnisme social2, c’est-à-dire la considération fondamentale qu’en fonction des époques, des lieux et des places sociales le sens que les hommes construisent pour le monde qui les entoure varie et que, donc, ce qu’un groupe d’humains dit être la vérité/la réalité peut être autre du point de vue de l’expérience humaine.

L’étude des sociétés, dans cette perspective, ne s’intéresse pas à découvrir ce qui est vrai, mais à la construction de l’expérience humaine. À la limite, elle peut envisager la recherche d’un regard « vrai » quant au fonctionnement des phénomènes sociaux. Mais principalement, pour elle, l’objectivité est ce qui ne dépend d’aucune décision individuelle, mais qui, fruit des dynamiques sociales, s’impose aux individus3.

De ce fait, cette démarche intellectuelle est difficile à concilier avec la construction dogmatique en ce qu’elle sous-entend une invariabilité et la possibilité d’une formulation vraie. La sociologie ne peut saisir de vérité fixe, seulement la manière dont des groupes humains construisent ce qui fait vérité pour eux. Cette logique d’étude du social remonte à plus d’un siècle, mais a pris une force accrue depuis les années 60 avec ce que l’on nomme post-modernité.

Vanhoozer, théologien évangélique m’intéresse pour sa grande connaissance et utilisation des outils philosophiques « post-modernes » qui nourrissent le constructivisme. J’ai souhaité le lire pour trouver des pistes dans l’articulation de ces approches, tout en préservant l’orthodoxie des doctrines chrétiennes. Je livre ici une présentation du livre, contextualisée par ces éléments et axée sur l’intérêt avec lequel j’ai approché son travail. Je commencerai donc par une (trop ?) longue présentation de ce qu’il nomme « tournant socio-linguistique », ou les fruits de la post-modernité, mélange de mes connaissances et du propos du livre.

Présentation du tournant sociolinguistique

Des cieux au bout du doigt : une rapide Histoire du monde

L’histoire de l’Occident chrétien pourrait être résumée – très schématiquement j’en conviens – de la manière suivante. Croyant en Dieu, les hommes ont expliqué le monde à partir de ce dernier, les yeux centrés vers le ciel métaphysique. Dieu, créateur et régulateur du monde, était alors la source ou l’origine de pratiquement tout. La Bible, considérée comme la Parole de Dieu, inspirée aux hommes de manière infaillible, était ainsi étudiée, en tant que données mises à disposition par Dieu, pour Le comprendre et comprendre le monde.

Après des siècles et des Lumières, le regard s’est abaissé vers le ciel physique pour expliquer le monde à partir de lois naturelles mettant Dieu de côté sur le plan explicatif. Il pouvait continuer d’exister, mais l’espace rationnel en était vidé pour se concentrer sur des lois à découvrir dans l’ordre de la matière et n’ayant pas besoin de Dieu pour fonctionner, du moins à l’échelle des théories explicatives. Libre à chaque individu scientifique de croire ou de ne pas croire.

Cependant, il faut noter un point commun à ces deux cieux. L’un et l’autre sont « transcendants » au sens d’au-dessus et à extérieurs à l’homme. De ce fait, il était possible d’atteindre des vérités absolues sur le monde, par l’étude théologique pour les uns, par l’étude scientifique matérialiste pour les autres4.

Dans cette seconde configuration, la Bible est devenue une donnée, non plus divine, mais issue de l’expérience humaine religieuse, à étudier avec un regard critique dont les critères sont totalement extérieurs à la foi et la révélation pour comprendre les faits religieux. Cette logique témoigne d’une posture en sciences humaines et sociales qui considère qu’il est possible d’étudier objectivement, donc en totale extériorité (ce qui est délicat pour quelqu’un qui en tant qu’humain est nécessairement pris dans ce qu’il étudie), les faits humains. Il serait possible de faire une science du besoin religieux, de la construction des dynamiques religieuses et de dépecer l’Écriture sainte pour en montrer les banales strates de construction humaine. Ce type de science sociale5 est athée et tente de comprendre le fait religieux en ce qu’il n’existe pas de dieux.

Ce matérialisme, qui a encore cours, est resté grandement puissant jusqu’au fort développement des sciences humaines et sociales ces 60 dernières années et de leur philosophie de la réalité. Dans une perspective post-moderne, l’homme ne regarde plus tant aux cieux célestes ou terrestres pour expliquer le monde, mais à lui-même. Il ne s’intéresse plus vraiment à l’existence d’une réalité ou d’un « Je suis » extérieurs à lui-même, mais plutôt au pouvoir créateur qu’il a quant à l’interprétation du réel. Je vais tenter maintenant de développer une partie des principaux acquis de ces approches qui sont en réalité foisonnantes, nuancées et en désaccord sur de nombreux points.

Construire une vache (sacrée ?)

Les sciences humaines et sociales se centrent sur l’humanité en tant qu’ensemble d’êtres pensants et relationnels. Elle essaie de pénétrer et d’expliquer l’expérience que l’homme fait de son monde, ce qui implique de prendre au sérieux ce qu’il dit de la réalité dans laquelle il vit. Et un de ses premiers acquis est la considération du fait que la réalité n’est pas perçue de manière immédiate (sans médiation) mais que chaque individu la saisit à travers un travail d’interprétation qui se nourrit de l’histoire collective.

Prenons l’exemple, trivial, d’une vache. Pour un français d’il y a quelques décennies, il la percevait peut-être comme un mets cher et de choix et il connaissait l’animal en tant qu’être vivant dans un milieu naturel. Aujourd’hui, pour beaucoup, c’est avec un certain malaise que nous regardons les rayons de barquettes polystyrène en supermarché car les 250 grammes d’entrecôte que nous lorgnons sont aussi de l’émission de gaz à effet de serre, des disputes avec des amis végans et avec notre grand-père qui ne croit pas au réchauffement climatique, etc. De plus, beaucoup moins parmi nous ont déjà vu une vache vivante, ce qui est fort dommage, car c’est un animal magnifique, à la taille impressionnante. Et que connaissons nous de la tension forte, et de la hiérarchie, entre les cultivateurs de céréales et les producteurs laitiers, ces derniers dépendants du cours mondial de la production des premiers pour leur lait ? Et si demain, par manque de connaissances nous invitons un ami hindou à manger un bon steak, nous découvrirons avec gêne que nous venons de lui servir fièrement une bête qu’il considère comme sacrée…

Qu’est-ce qu’une vache ? En fait, cela dépend de comment elle est « construite » par la société, c’est-à-dire de la manière dont elle se retrouve prise dans un ensemble de représentations, de significations et de pratiques. Cela dépend du niveau de vie dans une société, des habitudes alimentaires, de la place et de la visibilité du monde agricole, de l’histoire religieuse d’une personne (et donc d’un pays, des histoires de migration), … Regardez un steak droit dans les yeux et c’est l’histoire de votre vie que vous contemplez.

Il faut ajouter à ce premier point que le travail d’interprétation fait par un individu et par une société n’est jamais « neutre ». C’est-à-dire que nous construisons de nouvelles compréhensions du monde à partir de là où nous sommes, de l’expérience que nous avons déjà du monde. Il est par exemple impossible de passer de la « vache-mets d’excellence » à la « vache-réchauffement climatique » si nous ne sommes pas dans une société qui a développé les outils qui permettent les mesures climatiques.

Nous ne ressentirons jamais, en tout cas pas du jour au lendemain, une crainte religieuse vis-à-vis d’un animal que l’on a découvert dans les petits pots servis à la crèche et dans les livres pour enfant. Il sera plus improbable pour un éleveur texan de voir ses vaches comme productrices de méthane, car cela reviendrait à voir son gagne-pain comme un élément nocif, à se voir comme potentiellement un « mauvais » dans le drame du climat.

C’est bien plus facile pour un citadin sans voiture, éduqué à gauche, de devenir un défenseur du climat. Et ce, au-delà de toute qualité morale individuelle… Je suis (en grande partie) ce que ma communauté de référence est et je dépends d’où elle me situe dans le monde. Et dans ce que je défends comme « vérités », j’ai tendance à affirmer ce qui m’avantage.

Déconstruire la nature pour la choisir

Cette absence de neutralité implique que le travail d’interprétation/construction s’inscrit dans les enjeux humains et, traditionnellement en sociologie, dans les rapports inégalitaires et de pouvoir. La question des rapports de pouvoir permet d’analyser ce qui fait qu’une idée deviendra dominante plutôt qu’une autre et la manière dont elle s’impose aux autres. Qui sont ceux qui sont écoutés ? Qui sont ceux qui disposent des moyens légitimes de production de normes et de lois ? Qui sont ceux qui disposent des moyens de contrainte ? De diffusion d’une idée ?

L’exemple trivial de la vache témoigne en réalité d’une situation quotidienne où entrent en tension des visions divergentes, mais où certaines seront en mesure de s’imposer, d’être moins discutées, d’être moins critiquées. Et dans ce processus, ce qui est finalement considéré par la majorité comme étant « naturel » est analysé comme étant la norme et la vision dominante. La personne, qui par conviction religieuse, ne souhaite pas manger de vache se trouve en minorité et dans des difficultés bien concrètes quotidiennement face à une population qui en mange par habitude historique et qui se trouve de plus en plus anxieuse pour partie face au steak du fait du discours très prégnant sur le climat.

Les sciences sociales se sont alors attachées à déconstruire le fonctionnement des sociétés, c’est-à-dire à comprendre l’organisation de la société et ses croyances, les jeux sociaux expliquant ce qui était pris pour acquis en termes de croyances, de normes, d’institutions. Et il faut bien comprendre que dans cette perspective, les sciences sociales ne s’intéressent pas à la réalité absolue de la vache ou du climat. Ce qu’elle étudie est l’expérience humaine et donc la vérité « vécue » à l’échelle individuelle et sociale, avec tout ce que le vécu peut avoir d’imposé, d’influencé ou ne serait-ce que de pré-construit.

Considérant la relativité de ce qui était considéré comme naturel, ainsi que sa lecture en termes de rapports de pouvoir (ce qui est vu comme naturel est en fait la vision du groupe dominant), la post-modernité a amené à récuser le bien-fondé de l’idée d’une nature humaine et du monde et a encouragé l’homme à moins chercher la vérité au-delà de lui. La tendance identitaire (pas d’extrême droite) autour des questions LGBTQ+ et décoloniales se nourrit (et a grandement nourri) ce travail. Si l’ « être homme ou femme » varie, pourquoi ne pas assumer pleinement que nous construisons ces identités de genre ? Cela ne permettrait-il pas d’accueillir les plus infimes variations de ressenti de chaque être humain, plutôt que de les enfermer dans quelques représentations dominantes qui n’arrangent qu’une petite partie de la population ?

L’analyse constructionniste n’a pas simplement servi un projet de connaissances (connaître le monde pour le connaître), mais a nourri plutôt une forme de sagesse : comprendre le monde pour l’agir éthiquement. Et soyons honnêtes : tout conservateur que nous soyons, nous avons usé de ce type d’analyse très souvent. « Dans la société actuelle, on doit… mais moi je… » !

Ce n’est pas tant qu’il y a un refus que les choses et le monde imposent des contraintes, mais plutôt la reconnaissance que les affirmations sur le réel ne sont jamais neutres, mais portent toujours la marque et les intérêts de celui qui les prononce, et qu’il y a de réels enjeux autres que la vérité dans le fait de savoirs quelles affirmations seront retenues.

Un des points centraux de cette approche est une réflexion sur la nature du discours et de l’action dans l’expérience humaine. Premièrement, il est considéré que le discours ne fait pas que décrire ou prétendre décrire la réalité. Il la fabrique. Si nous restons sur les questions de genre, une remarque du type « Un garçon ne pleure pas » adressée à un petit garçon en train de pleurer ne décrit pas sa nature (ce que prétend faire la phrase exprimée avec le verbe être), mais elle norme, auprès de ce garçon, ce qu’il devrait être au nom de sa nature. Et si, à la suite de cette remarque, il retient ses pleurs, on lui dira alors « tu es un bon garçon », remarque à nouveau non-descriptive malgré sa forme grammaticale, mais productrice, car renforçatrice d’un comportement, confirmant un ordre de la réalité6.

De même, l’action joue sur ce que nous sommes plus qu’elle ne découle de ce que nous sommes. Suis-je un homme ? Fondamentalement, la majeure partie des personnes qui me croiseront dans la vie ne pourront jamais le vérifier. Par contre, ma manière de parler, ma manière de bouger, ma manière de m’habiller, ma manière de ne pas pleurer, en bref, mes actions me feront être un garçon… socialement ! Dans la lecture post-moderne (et de manière très résumée), être, c’est faire et vice-versa. Certaines personnes ayant effectué un changement de sexe par chirurgie témoignent de la nécessité d’apprendre à agir « comme » pour être pleinement le nouveau genre revendiqué.

Finalement, dans la lecture postmoderne qui cherche à comprendre et produire l’expérience humaine, être et faire sont pratiquement les mêmes choses, car le discours agit la réalité et les actions disent et font ce que nous sommes. La lecture de la réalité se fait essentiellement en immanence, à « fleur de peau du réel » : il n’existe pas d’identité profonde ou de nature transcendante, ou disons plutôt qu’elles n’intéressent pas vraiment, vu que dans les faits, ce qui est constaté à travers le temps et l’espace, c’est la variation.

Le sage qui rangeait son doigt

Pour reprendre la métaphore du sage qui pointe la lune et du fou qui regarde son doigt, nous pourrions résumer ce mouvement ainsi : le sage montrait d’abord le ciel métaphysique, puis celui qui était physique pour finalement suivre le regard du fou et découvrir – mais de manière pas si folle – que c’était son propre doigt qui créait la compréhension du ciel et, qu’en plus de cela, il l’imposait au fou.

Il croyait au début pouvoir s’abstraire de son expérience quotidienne et directe pour formuler quelques vérités générales qui transcenderaient l’espace et le temps. Mais le fou lui a montré que, dans l’absolu, ce mouvement est impossible car celui qui parle pour énoncer une vérité, s’il croit le faire détaché de lui-même, est en fait en train de se leurrer. Sa vérité « abstraite » est un acte bien concret, bien quotidien, qui vient asseoir sa supériorité sur les autres. Toute parole est un acte qui fait le monde. Personne ne parle pour rien ou encore gratuitement du fait de la beauté du geste ou par amour de la contemplation.

Il a donc rangé son doigt dans sa poche pour observer ses semblables, sans pouvoir s’empêcher de régulièrement les pointer… du doigt et s’exclamer en leur expliquant comment ils fonctionnaient. À travers cette histoire, l’humanité a regardé de plus en plus à elle-même pour en arriver à une conclusion : elle pouvait être maîtresse de ses conclusions. Du point de vue biblique, c’est le principe de construction des idoles poussé à son extrême : l’humain se construit consciemment lui-même et se soumet à son pouvoir. Plus besoin de bois qui serve pour les barbecues et l’idole domestique. Nous nous avons nous. Le double usage reste par contre de mise.

Théologie propositionnelle et tournant socio-linguistique

Approche propositionnelle de la Bible

Historiquement, la Bible est la Parole de Dieu, un écrit totalement inspiré par Dieu à des auteurs humains. Le théologien a alors pour mission de l’étudier afin d’en abstraire les doctrines qui en transpirent. Et les évangéliques d’aujourd’hui s’inscrivent dans cette lignée de pensée.

Vanhoozer y repère cependant un problème. Il expose une tendance à percevoir la Bible comme un recueil de propositions sur la réalité. C’est-à-dire de formules qui décriraient essentiellement la réalité absolue. Le théologien part alors de celles-ci, presque similaires aux données brutes des scientifiques, pour en formuler de plus générales qu’il articule de manière systématique pour couvrir tous les aspects de la réalité. Citant Linbeck, Vanhoozer indique que dans une telle perspective la doctrine marche « en tant que propositions informatives ou affirmations de vérité à propos de réalités objectives » 7. « Objectives » doit être entendu ici comme signifiant que la réalité est décrite dans ce qu’elle a d’absolu, indépendamment de toute expérience humaine située dans le temps et dans l’espace, en bref, dans des contextes. Sous la plume de Vanhoozer, il semblerait aussi que cette dynamique propositionnelle formule des réalités hors du temps, c’est-à-dire qui ne se meuvent pas. Concrètement, cela donne ce sentiment que nous avons lorsque la lecture de certains théologiens nous semble découper notre monde entre l’espace de l’étude théologique, celui d’une méditation intellectuelle sur Dieu, et la vie de tous les jours, entre la théorie, séparée ou ne serait-ce qu’éloignée, du monde réel de la pratique.

Les propositions du tournant sociolinguistique

La théologie inspirée du tournant sociolinguistique inverse les rapports. Le travail du théologien ne découle plus de l’étude rigoureuse des déclarations vraies des Écritures saintes. Il va s’intéresser aux pratiques des communautés de foi pour en développer la théologie implicite et tenter d’offrir des outils théologiques permettant de transformer le monde dans un sens souhaité 8. Elle s’inscrit aussi en critique de la théologie inspirée du développement de la science en ce qu’elle n’essaie pas de comprendre le fait religieux de l’extérieur, en formulant des connaissances scientifiques sur la foi des autres. Car dans cette perspective, le scientifique n’est pas concerné par la foi, il ne fait que la prendre pour un objet d’étude.

Les Écritures saintes sont pensées comme le produit humain, comme la sédimentation de l’expérience religieuse, fondamentalement mouvante, des communautés de croyants à travers le temps. En tant que produit humain secondaire (qui suivent l’expérience religieuse), certains vont jusqu’à considérer que nous sommes le contexte dans lequel le texte doit être lu, donc que continuellement, le texte passe après nous. L’expérience actuelle, les besoins actuels priment sur ses propositions. De ce fait, la théologie dispose aussi d’une dimension créative qui vise à construire une expérience religieuse, une interprétation textuelle qui permette de répondre aux enjeux du moment et ce, sans se préoccuper de la vérité du message d’origine. Dans le tournant sociolinguistique, l’auteur ne compte pas, ce sont les lecteurs qui donnent au texte sa signification vraie.

Une telle approche est intenable sur un plan évangélique, car, pour nous, la Bible, si elle est le fruit d’expériences humaines, est aussi divinement inspirée et est parole de Dieu en tant que telle, toujours adressée à nous de manière vivante. Elle est donc première pour les communautés chrétiennes qui lui font suite, première sur toute expérience, dans une logique indicative et impérative.

Mais la force de Vanhoozer est de ne pas être en réaction, mais plutôt en générosité vis-à-vis de la post-modernité pour la comprendre et pour saisir les éclats de vérité qu’elle comporte. Comme nous le verrons par la suite, il met au centre de la métaphore théâtrale le rapprochement entre discours et pratique opéré par la post-modernité de manière à interpeller la théologie pour qu’elle veille à quitter sa tendance propositionnelle pour plutôt se penser comme un discours qui agit et contribue à fabriquer le monde, selon le plan de Dieu. Il me semble que dans un contexte où notre expérience quotidienne est pétrie des éléments des philosophies postmodernistes, la simple réaffirmation des discours théologiques historiques n’est pas suffisante. Il faut que nous puissions digérer, sans rien céder sur le fond des vérités, ce que la philosophie postmoderne a pu toucher d’intéressant sur le fonctionnement du monde et s’éloigner des descriptions caricaturales qui en sont faites.

État de l’Église

Vanhoozer inscrit aussi son travail dans un état des lieux de l’Église américaine de notre siècle. Les personnes sont en recherche de spiritualité, d’une foi vécue, ressentie, expérimentée, sans grand intérêt pour la recherche de la vérité divine, malgré un intérêt pour la quête morale et l’épanouissement personnel (notion de christianisme éthique et thérapeutique). L’Église est un des lieux possibles pour cette expérience.

Mais, il ressort globalement qu’elle ne propose pas une contre-culture fondée sur les doctrines historiques du christianisme, ni même qu’elle s’engage dans la culture en maintenant une forte singularité. Elle a été phagocytée par la culture et propose ce que notre siècle propose et n’offre pas réellement l’Évangile qui tranche d’avec toutes les autres propositions d’expériences et de beaux avenirs. Par ailleurs, elle affronte un désintérêt pour la doctrine qui n’offre, à première vue, pas une expérience, mais des formules quant à ce qu’il est bon de penser, ce qui ne respecte pas le désir d’une expérience libre et individuelle.

L’objet du livre est de réconcilier ce chrétien et cette Église qui se désintéressent de la doctrine et le théologien taxé de produire des idées arides qui s’opposeraient à la foi vivante, authentique et vraie. La réconciliation se fait par le biais d’un argumentaire autour de la doctrine définie à travers l’analogie de la pièce de théâtre et par l’exposition des principaux éléments de doctrine chrétienne. L’Église n’a jamais été premièrement un lieu de science dont le but premier serait de connaître pour connaître et contempler quelque chose d’extérieur. La théologie est « un art et une science du bonheur de vivre pour Dieu ». La doctrine est alors un script pour le chrétien : elle lui expose le drame cosmique dans lequel il est appelé à prendre place et lui donne les indications pour son rôle. C’est ici que commence l’analogie théâtrale qui lui permet de re-présenter la théologie :

Le théâtre de la théologie utilise le modèle théâtral pour penser la manière dont la doctrine façonne l’ « intelligence chrétienne » et forme les disciples. La théologie est au service de la foi et de sa vocation : dire et manifester ce qu’elle a compris et donner vie au christianisme biblique.

La théodramaturgie proposée par Vanhoozer

Il est à noter que l’intention et la préoccupation de Vanhoozer sont avant tout ministérielles. Ce livre ne tente pas de régler une problématique philosophique ou théologique en ce qu’elle serait un souci d’expert9, mais il s’adresse à l’Église en tant que peuple de Dieu, qui vit et doit agir à la suite du message de l’Évangile qui lui a été prêché. Il défend une théologie dont le rôle est d’indiquer ce qui est (dimension descriptive du discours théologique) et de servir de script au peuple de Dieu (dimension éthique), car la foi n’est pas une leçon que l’on récite, mais c’est une vie vécue en rapport à ce que l’on connaît du Dieu vivant. Comme nous allons le voir, à travers sa métaphore, il articule la réalité, la Bible, la doctrine et la vie du disciple.

La Bible, récit d’un théodrame

Approche générale

L’approche propositionnelle, même si elle est grandement répandue dans le christianisme orthodoxe, n’est pas sans défaut. La Bible n’est pas un recueil de déclarations sur qui est Dieu. Elle n’est pas un précis théologique. Il est évident qu’elle fait des déclarations – au strict sens informationnel – sur Dieu. Mais ces dernières sont prises dans un texte qui les dépasse. La Bible est une bibliothèque aux riches contenus littéraires qui relatent des histoires. Même le Lévitique et ses arides descriptions de gestes sacerdotaux inscrit ces ordres dans une histoire. Même les proverbes et leur succession de propos se présentent comme le fruit d’une réflexion humaine, prennent pied dans une culture bien localisée.

Au sens philosophique ou scientifique, la Bible n’est pas un recueil de propositions neutres, abstraites, c’est-à-dire formulées à l’extérieur de toute attache humaine, de tout contexte culturel, hors de toute expérience singulière. Bien au contraire, la Bible nous fait la narration des actes et des paroles de Dieu à travers l’histoire du monde de manière à le sauver. Elle narre un théodrame !

Disant cela, Vanhoozer s’inscrit dans la perspective évangélique. La Bible nous dit des choses vraies. Elle n’est pas un compte-rendu purement subjectif des auteurs, simplement sélectionnés parmi d’autres (pensons aux apocryphes) par une communauté soumise à un équilibre des forces sociales favorisant une approche plutôt qu’une autre. Leur travail d’écriture est pleinement inspiré par Dieu. Ce faisant, nous faisons confiance au récit biblique. Mais, à l’instar de ce que fait la théologie biblique, et s’inspirant du tournant socio-linguistique, Vanhoozer met aussi l’emphase sur le fait que narrant les actes de Dieu (aspect discursif), la Bible est un nouvel acte divin (Il parle à travers elle), visant à nous embarquer dans l’action (le discours qui fait faire en décrivant ce qu’est le monde).

Et avant la Bible ? Doctrine trinitaire et pactum salutis

En amont – hors de nos temps et réalités humaines – de l’action dévoilée dans la Bible, se pose la question de ce qui se passe. Cette question ramène à l’être du Dieu trine de toute éternité, doctrine souvent développée à partir des outils de la métaphysique et de l’ontologie classiques qui s’intéressent à l’essence de Dieu et qui, de ce fait, le décrivent indépendamment de toute autre chose que lui-même, et du théodrame que la Bible donne à voir.

Vanhoozer propose de décaler cette centration de l’être vers l’action qu’il décrit comme communicative. Il écrit par exemple :

Ce que Dieu crée révèle quelque chose de sa Personne. L’acte de création est donc, en soi, un dévoilement, l’ouverture du rideau qui sépare, pour ainsi dire, l’espace-temps de Dieu tel qu’il est dans les cieux (le domaine de l’éternité), de l’espace-temps du monde créé (le domaine du temporel). La création est donc à la fois la révélation de quelque chose et la mise en place de la scène en vue de futures révélations, la représentation (dramatique) de l’être de Dieu « sur la terre comme au ciel ». (p.121)

Il continue plus loin :

Si on y regarde de plus près, cependant, cette scène [le monde créé] n’est pas qu’un ensemble d’éléments disparates mais constitue un « système dynamique de propriétés et de comportements dispositionnels ». Pour le dire autrement, tout chose a sa nature, mais son essence est une tendance fondamentale à agir d’une certaine manière, selon la « loi » de son être. […] Tout ce qui existe communique ce qu’il est (son essence) en étant simplement ce qu’il est (c’est-à-dire en agissant selon son caractère, ou en jouant son propre rôle). Penser la réalité de cette façon, c’est envisager une métaphysique dramatique où l’univers est un théâtre de la réalité, une scène où tout ce qui existe, du magnésium au lamantin, peut être ce qu’il est et « montrer de quoi il est fait », faire l’étalage de sa singularité. Tout ce qui est cherche à manifester ce qu’il est (à « se communiquer ») autant que possible et selon sa singularité. (p.122-123)

Sans considérer Dieu comme une créature, il développe pour lui le même schéma de réflexion autour de l’action communicative :

Bien qu’il ne soit pas une créature, Dieu possède, lui aussi, des caractéristiques essentielles (une nature). Lui, qui est l’Être en soi, a également une nature auto-communicative : « Dieu est amour ». L’amour est essentiellement communicatif parce que tout ce qu’il entreprend est caractérisé par le partage et le don de soi pour autrui. Dieu est, par nature, à tout moment, et en tout lieu, dans une activité de communication. […] Ne nous y trompons pas, Dieu n’a pas besoin du monde pour être ce qu’il est. Il a la vie parfaite en lui-même et par lui-même : sa lumière, sa vie et son amour circulent éternellement entre le Père, le Fils et le l’Esprit. Cependant, dans sa liberté, Dieu a décidé de ne pas garder tout cela pour lui-même, mais de le partager avec ce qui n’est pas la Divinité ; la création et la créature humaine en particulier. (p.123-124)

Vanhoozer ne développe pas une doctrine de Dieu avec les outils habituels et historiques, mais la pense à partir de ce prisme de l’action communicative, approche qui permet notamment de ne pas être en spéculation, mais plutôt dans une démarche inductive à partir des actions décrites dans la Bible. La Bible ne nous permet pas d’attraper et de décrire, purement, l’être de Dieu, mais à travers les actions qu’il fait et qui sont décrites, il ne fait pas que faire, mais il dévoile, il communique qui il est.

Dans cette perspective, Vanhoozer commence l’histoire du salut avec une description de la Trinité per se, en elle-même, au-delà de l’histoire du monde et de son action dans le cours de notre temps. Il montre les relations actives à travers lesquelles les personnes de la Trinité communiquent entre elles. Et de cette économie en elle-même découle le décret du salut fait pour l’humanité, décret fait, de manière dialogique, entre le Père et le Fils :

Y a-t-il un « drame » au sein de la Trinité ? La réponse est oui, mais uniquement au sens d’une activité de communication. Les Écritures décrivent la vie du Père, du Fils et de l’Esprit comme un accomplissement parfait : un « drame » tel que rien ne peut être conçu de plus grand, une incessante activité de communication (de « mise en commun ») libre et aimante, source de la communication trinitaire. La nouvelle de l’Évangile est que la créature peut elle aussi prendre part à cette communion éternelle. L’activité communicative de Dieu qui aboutit à la communion – Dieu donnait part à ses perfections – est le fondement du salut. La bonne nouvelle est trine : le Père nous fait partager sa lumière, sa vie et son amour dans le Fils, par l’Esprit. (p.137)

Ce drame intra-trinitaire est décrit principalement autour de l’idée d’auto-communication au sein de la Trinité, du pactum salutis fait de toute éternité et des processions. La trinité se missionne alors à travers Christ, puis l’Esprit pour que ce qu’elle est ad intra puisse se communiquer ad extra. L’économie trinitaire en interne constitue le fondement du théodrame que la Bible nous décrit ensuite à travers la grande histoire qu’elle déploie de la Création au retour d’un Christ triomphant sur un monde renouvelé : « Le drame de la rédemption est la réalisation historique de la promesse que Dieu s’est faite à lui-même d’être celui qu’il est (d’être Père, Fils et Esprit pour nous). »

Nous sommes pris dans ce drame : rôle de la doctrine

La Bible nous appelle

La Bible ne fait pas que nous représenter un drame cosmique qui concernerait des Adam, des Moïse, des Paul, des Israëlites et des grecs. Son travail n’est pas informatif. Elle ne cherche pas à nous expliquer ce qui s’est passé pour notre culture personnelle. Mais comme Jean l’indique :

Jésus a encore produit, devant ses disciples, beaucoup d’autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-ci sont écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et que par cette foi, vous ayez la vie en son nom. (Jn 20.30-31, Nouvelle Bible Segond)

La Parole est écrite pour que nous comprenions ce qu’il en est de ce drame cosmique, que nous croyions et que notre vie soit ensuite inscrite dans l’obéissance de la foi (Rom 1.5, NBS). Elle engage tout notre être, toutes nos pensées, toutes nos actions.

Mais à partir de là, que faire ? La vie à la suite de Christ n’est pas une expérience mystique individuelle. Elle n’est pas non plus une telle expérience mystique habillée de manière changeante au grès des traditions des différentes communautés. À travers toute la Parole transpire l’idée d’une bonne et belle manière de suivre Dieu. Mais pour ce, il nous faut comprendre le drame dans lequel nous nous insérons par notre foi. Cette dernière n’est pas qu’un sentiment. La foi a un objet. En quoi croyons-nous ? C’est ce que la doctrine expose. Non de manière à ce que nous puissions réciter, mais de manière à ce que nous comprenions la grande histoire, notre « rôle » dans celui-ci et les actions qui les accompagnent.

Le terme comprendre est important. Prenons l’exemple de la question du changement climatique. Il est possible de saisir le fonctionnement des perturbations que la profusion d’activités humaines entraîne, d’en répéter les explications à d’autres avec force détails scientifiques, ainsi que des avis sur qui devrait faire quoi. Mais est-ce que cela structure consciemment notre existence ? Est-ce que cela engage la personne dans son mode de vie ? Comprendre revient, d’une certaine façon, à saisir les explications et voir son existence être prise par elles, et vivre en fonction d’elles. La réalité décrite devient votre réalité consciente.

C’est peut-être ici que la métaphore de Vanhoozer est la plus intéressante et parlante pour une société saturée d’œuvres dramaturgiques par le cinéma et les séries, ainsi que du témoignage des acteurs à la télé. Nous savons que ces derniers ne débarquent pas sur un plateau pour faire ce qui leur passe par la tête. Que ce soit à travers un texte très précis jusque dans les indications scéniques ou quelques directives d’improvisation, derrière toute œuvre cinématographique, il y a au moins un écrivain qui indique aux acteurs ce qu’ils doivent faire. Et, nous savons aussi que ces textes sont faits pour être faits en acte et non, simplement, pour être lus. Un script de théâtre ou de cinéma n’existe pas pleinement s’il n’est pas joué. Et le jeu n’existe pas10 sans script. Texte et jeu, n’existent que conjointement. Et de même, si le théâtre consiste en beaucoup de discours (les acteurs apprennent « leur texte »), ce dernier est indissociable de l’action : du jeu scénique.

La doctrine joue le rôle de script pour l’Église. Elle vient faire comprendre au chrétien le drame dans lequel il est et lui indique le rôle qu’il va devoir jouer l’appelant à se mettre en action.

Doctrine signifie « enseignement, instruction ». La doctrine est ce que croit l’Église (sur la base de la Bible) et ce qu’elle enseigne, à la fois explicitement par ses confessions de foi et implicitement par sa façon de vivre. (p.57)

Intérêt de rapprocher le dire et le faire

L’intérêt du brouillage des frontières entre dire et faire dans les philosophies critiques est que cela permet de bien mieux appréhender la réalité du discours et des actes dans la vie quotidienne. Elle prend en défaut les chrétiens trop vite tentés de décrédibiliser la doctrine en la qualifiant de théorique (mot connoté d’une notion d’irréalité ou de fausseté, car la théorie trahirait lorsque l’on part dans « la pratique »). La doctrine qui est annoncée n’est pas une théorie à apprendre, un « modèle » de laboratoire pour tenter de conceptualiser le monde et Dieu. Elle relate le drame cosmique, de manière à soumettre à l’obéissance de la foi ! Au chrétien de se laisser prendre par cette doctrine pour la comprendre et qu’elle change sa vie !

De même, elle interpelle les théologiens ! Aucune théologie ne devrait être, à terme, destinée aux autres théologiens. Toute théologie doit être une fidèle médiatrice qui, à partir du récit biblique articule une compréhension de l’action communicative de Dieu afin que les chrétiens entrent en relation avec Dieu, et jouent leur rôle. Et ce au plein sens du terme « médiation » tel que développé par la sociologie de Bruno Latour. Un médiateur est une personne ou une chose qui transmet une réalité en la transformant de manière à jouer sur l’action d’autres. Le théologien transforme la Bible en ce qu’il articule ses enseignements, il ne la répète pas telle qu’elle. Et il le fait de manière à guider la vie des croyants.

Et que fait un chrétien qui agit selon sa foi ? Au-delà des mots, il témoigne de ce qui est vrai ! La doctrine par un discours juste appelle à agir bien, ce qui est en soi à son tour un bon discours, ce qui contribue à la dimension missionnelle de l’existence chrétienne. Tout comme nous lisons la narration biblique dans son ensemble pour comprendre ce qu’elle nous dit du théodrame en cours, nous pouvons espérer que nos existences guidées par la doctrine soit une narration qui amènera les personnes à la foi.

Ceci n’est pas une simulation

L’approche postmoderne du rapport entre action et « être » ne reconnaît plus l’idée d’une essence. Je suis ce que je veux et, socialement, ce que j’arrive à jouer. Je me fais être par mon habillage, mon attitude, ma façon de parler, etc. Le chrétien lui sait qu’il s’inscrit dans une chaîne d’actions, pourrait-on dire, qui part de ce qu’est la Trinité, passe par l’action de Dieu dans le monde désigné et créé par lui à dessein en vue du salut. Ce que la doctrine m’appelle à faire n’est donc pas une simulation qui ne s’inscrirait que dans un imaginaire cognitif ou issu d’une tradition, ni de l’hypocrisie. La doctrine révèle le réel du monde et donc la réelle histoire dans laquelle l’homme s’inscrit. Ainsi, elle appelle le chrétien à communiquer ce qu’il est en Dieu.

Ces dernières années, l’Église me semble être passée d’une certaine liste de bonnes et mauvaises actions (faire ceci, ne pas regarder ceci, s’habiller ainsi, ne pas écouter ça, …) à un fort rejet de ces éléments sous prétexte de religiosité ! Il serait religieux de s’imposer telles et telles choses. Dieu regarde au cœur !

Il est vrai que la centration sur les actions observables peut se rapprocher du comportement qu’avaient les pharisiens qui semblaient mesurer la foi de quelqu’un à quelques critères comportementaux. Et le Christ les a fortement critiqués pour leur manque d’amour et de sincérité dans leur foi. Mais pour autant… Une telle distinction trop solide entre « le cœur » et les « actions » est aussi délétère et la proposition de Vanhoozer propose une forme de réconciliation et de consistance entre ces deux aspects. Il appelle à ne pas séparer. Un enseignement juste nous aide à comprendre ce qui est et la vie qui en découle et donc à ce que notre cœur pense comme Dieu et que nos actions découlent de ce cœur, en même temps qu’elles en témoignent. Une bonne doctrine ne pousse pas à un faire vide du cœur, mais propose une existence complète.

Pour autant, il ne faudrait pas entendre cela comme une doctrine qui décrirait chaque seconde et chaque situation de la vie. Le chrétien est appelé à « improviser » au sens d’être créatif dans la manière de vivre sa vie à partir de ce qu’il comprend du théodrame dans lequel il est engagé. La doctrine que propose Vanhoozer n’est pas une police religieuse, mais un appel à connaître Dieu et à vivre en tant que chrétien « mature ».

Et cette possibilité d’improvisation se fonde notamment sur le fait que comprendre le théodrame ne mène pas simplement à l’action dans une équation doctrine -> faire. Comprendre le monde, c’est aussi avoir les outils pour quotidiennement lire notre expérience à partir de ce que l’on sait de la réalité du drame. « La doctrine ne se borne pas à énoncer des vérités : elle offre des cadres d’interprétation. Les disciples interprètent leurs connaissances et leur expérience à la lumière du « drame » de Jésus-Christ. (p.90) Le terme « interprétation » est ici à entendre au double sens de rendre compréhensible, mais aussi de mettre en action un script selon son style de jeu d’acteur.

Pour terminer

J’ai présenté ici des fragments de la pensée de Vanhoozer autour de la métaphore théâtrale inscrite dans son actualité philosophique. Mais il faut que le lecteur ait en tête que cela ne représente qu’une partie de l’ouvrage. Vanhoozer concentre aussi ses efforts – dont j’ai malgré tout un peu rendu compte – sur la mise en compréhension de plusieurs des doctrines fondamentales du christianisme, exprimées selon cette métaphore théâtrale. Il appuie tout particulièrement sur le plan du salut, la vie du disciple et l’ecclésiologie. Ainsi, l’ouvrage de Vanhoozer prend des allures d’un précis fondamental de théologie où il expose ce qu’est la théologie en même temps qu’il développe de manière systématique les principaux aspects de la foi.

La métaphore théâtrale fondée sur la notion d’action communicative en suivant le fil de l’action (de l’intérieur de la trinité à la vie du disciple) est le centre de gravité qui lui permet de faire système. Pour des amoureux des philosophies extrêmement précises et articulées, une telle approche peut paraître inutilement compliquée. Il faut repérer qu’elle fonctionne par une mise en abîme du brouillage entre discours et action (dire c’est faire et vice-versa) et de son corollaire de l’action communicative (faire, c’est dire son être).

Pour ma part, je trouve que ce brouillage est sa force. La distinction entre discours et action, ainsi qu’entre discours sur la réalité et réalité a eu le malheur de scinder nos esprits en les empêchant de saisir l’ensemble de l’existence pour la comprendre tout en l’agissant. Si ces distinctions ont été, selon moi, l’élément de puissance de la connaissance scientifique (qui fonctionne par découpage et mise à l’écart de la réalité pour la transformer en objet matériel de connaissance), elles ont été un affaiblissement de la possibilité de sagesse, la sagesse impliquant que le sujet connaissant reste au cœur du monde qu’il essaie de saisir.

La post-modernité a eu le mérite de ramener au centre de la scène que notre discours et nos actions construisent le sens de l’existence. Cependant, là où les post-modernes en déduisent que nous construisons le monde au-dessus de l’abîme de l’absence de sens absolu, Vanhoozer se réfère au point de départ absolu, la Trinité, dont découle d’actions en actions le sens de l’existence. Et il nous laisse avec une question pour chacun : t’inscriras-tu dans cette action communicative ? Il reconstruit ainsi, dans l’espace actuel du discours, la possibilité philosophique d’une vérité.


Image : La mort de Socrate, une peinture de J.-L. David, 1787.

  1. Même si la suite développe ce point incidemment, je souhaite appuyer dessus dès le départ. Notre vision scientifique moderne nous a appris à voir le monde comme le déroulement de phénomènes vides de sens, mais réglés par des lois naturelles. Pour autant, notre quotidien est rempli d’histoires qui tentent de narrer le cours de l’histoire. Le théodrame est la vraie Histoire dans le sens où sa formulation est ce qui raconte ce qui a vraiment cours actuellement, hier et demain, dans le monde. Les autres récits sont simplement faux, même s’ils peuvent avoir des éclats de lumière.[]
  2. Pour une exposition riche, nuancée, des différentes définitions du constructionnisme et du constructivisme, ainsi que des regards qui en découlent, vous pouvez vous référer à Ian Hacking, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, La Découverte, 2008. []
  3. Être un individu, par exemple, dans une approche constructionniste est considéré comme un fruit de la modernité. L’homme n’est pas naturellement un individu au sens moderne que porte la nécessité d’un accomplissement de soi, d’une reconnaissance de son identité, etc. L’individualisme est un fait social objectif qui s’impose aux personnes et fait d’eux des individus.[]
  4. Nous pouvons d’ailleurs noter que la première approche permettait l’étude scientifique de par l’idée d’un ordre divin inscrit dans la nature même. Sur ce blog, ce qui est décrit sous le terme de « loi naturelle » permet d’envisager les choses ainsi. Quant à lui, le matérialisme scientifique seul ne permettait pas l’inverse, refusant de statuer sur des vérités considérées comme inobservables.[]
  5. Je parle ici de sa structure philosophique. Il peut en être autrement en ce qui concerne le sociologue dans sa vie.[]
  6. Je note ici ce que je crois être une incompréhension entre le christianisme orthodoxe et les militants LGBTQ+. L’idée de « nature » dans le christianisme classique ne désigne pas la même chose que dans la science moderne. Ce n’est pas ce qui découle « automatiquement » ou devrait découler « automatiquement » de l’être matériel. C’est ce que Dieu a inscrit en nous, mais qui, du fait de la chute, peut être réalisé autrement parce que l’homme s’est éloigné de Dieu. Dire que l’homosexualité est contre-nature, ce n’est pas la décrire comme une anormalité au sens médical du terme, mais dire qu’elle est contre ce que Dieu a prévu et fait et donc inscrit en nous dans la totalité de l’être. Ce que Dieu a fait est toujours en nous, mais la Bible témoigne constamment que l’homme a le potentiel pour s’en éloigner.
    C’est d’ailleurs cette tension entre le projet original de Dieu et l’action humaine qui rend intéressante, pour partie, pour la pensée chrétienne, toute la question constructionniste : c’est parce que l’homme agit concrètement dans le temps et qu’il peut ainsi construire un monde naturel ou contre-nature que la réflexion constructionniste est intéressante. Disserter sur la nature absolue des choses ne l’a jamais faite exister concrètement dans l’action humaine. Or, dans les débats avec les post-modernes, les chrétiens ont tendance à se contenter d’affirmer ce qui est en absolu. Oui, nous construisons la réalité, n’en déplaise à certains chrétiens. La question est de savoir si nous le faisons en accord avec la nature créée par Dieu, pas avec la nature décrite par la science, n’en déplaise aux militants post-modernes. Tout le livre de Vanhoozer se situe finalement dans cet espace : agissons-nous en accord avec l’absolu ?[]
  7. Vanhoozer, K. J. (2005). The Drama of Doctrine: A Canonical-Linguistic Approach to Christian Theology (First edition, p. 5). Louisville, KY: Westminster John Knox Press.[]
  8. Sur PLF, Étienne Omnès a bien montré cette tendance à travers ses comptes-rendus d’incursions sur le territoire de la théologie féministe. Cf. par exemple Dix citations de théologie féministe qui en montrent les défauts ou Les conseils d’une féministe radicale pour les conservateurs chrétiens.[]
  9. Il considère que son livre à destination des universitaires est The drama of doctrine, déjà évoqué.[]
  10. Sauf dans le théâtre d’improvisation ! Et encore. Ce dernier se fonde sur des schémas, des règles qui fixent un cadre à chaque séquence d’improvisation[]

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