Participants de la nature divine
4 septembre 2022

Ces derniers mois, Maxime Georgel et moi avons été amenés, pour diverses raisons, à nous intéresser de plus près aux doctrines de l’union hypostatique et de la participation à la nature divine. Invité à prêcher lors d’un court séjour dans les Églises que je sers comme lecteur cet été, j’ai saisi cette occasion pour tenter de présenter ces trésors de la manière la plus simple possible. Ce sermon sur les huits premiers versets de la deuxième épître de Pierre a été donné dans l’Église réformée de Biržai (Lituanie) le dimanche 31 juillet 2022 (après un baptême d’enfant).


1Simon Pierre, serviteur et apôtre de Jésus-Christ, à ceux qui ont reçu en partage une foi du même prix que la nôtre, par la justice de notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ : 2Que la grâce et la paix vous soient multipliées par la connaissance de Dieu et de Jésus notre Seigneur !

3Sa divine puissance nous a donné tout ce qui contribue à la vie et à la piété, en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par sa propre gloire et par sa vertu. 4Par elles les promesses les plus précieuses et les plus grandes nous ont été données, afin que par elles vous deveniez participants de la nature divine, en fuyant la corruption qui existe dans le monde par la convoitise ; 5à cause de cela même, faites tous vos efforts pour joindre à votre foi la vertu, à la vertu la connaissance, 6à la connaissance la maîtrise de soi, à la maîtrise de soi la persévérance, à la persévérance la piété, 7à la piété la fraternité, à la fraternité l’amour. 

8En effet, si ces choses existent en vous et s’y multiplient, elles ne vous laisseront pas sans activité ni sans fruit pour la connaissance de notre Seigneur Jésus-Christ ; […]


Ce que nous avons reçu de Dieu

Pierre commence sa lettre en mentionnant trois choses que la communauté à laquelle il écrit, ainsi que lui-même et tous les chrétiens, ont reçu en partage :

  1. Une foi. Pierre a reçu une foi du même prix que celle de ceux auxquels il s’adresse, ou de tous ceux qui ont cru et sont devenus chrétiens. Qu’est-ce que cette foi a de précieux ? Il n’est pas question du prix du croyant, ni de la force de sa foi, mais de l’objet de cette foi, c’est-à-dire de la foi en la justice de Jésus-Christ. Ils croient ensemble qu’il est notre Dieu et Sauveur. Dès le premier verset de l’épître, l’Évangile est annoncé : Dieu a envoyé dans le monde son Fils, de même prix que lui, qui a gagné notre salut par sa justice. Ce n’est pas par notre propre justice, mais par la sienne que nous sommes sauvés, en mettant tout notre espoir en lui. Étant Dieu et homme en une seule personne, sa justice n’a pas de prix, ou plutôt elle est d’un prix infini.
  2. Une puissance. Il nous a été donné tout ce qui contribue à la vie et à la piété. La vie elle-même est un don de Dieu fait à chaque homme (chrétien et non chrétien). Elle ne nous est pas donnée une fois pour toutes, lorsque Dieu nous crée, donne une âme à notre corps en gestation. La vie est un don constant, renouvelé à chaque instant de la part de Dieu. Sa Providence nous suit et nous garde chaque jour de notre vie. De même, Dieu ne donne pas la foi une fois pour toutes, pour se désintéresser ensuite de la vie spirituelle de ses élus. Il se soucie en permanence de ceux qui ont cru en lui. Il est notre puissance pour la piété. Sans son aide, notre foi ne pourrait pas se développer comme il se doit. Il nous donne la vie, le but de notre vie — adorer Jésus-Christ — et les moyens pour ce faire.
  3. Des promesses. Pierre a reçu les promesses les plus précieuses et les plus grandes. Dieu a annoncé par avance quels sont ses plans pour nous. Se les rappeler est aussi d’un formidable secours pour notre vie spirituelle. Dans l’Ancien Testament, nous voyons Dieu conclure des alliances avec ses vénérables représentants : Adam, Noé, Abraham, Moïse, David. Il se choisit par là un peuple, lui attribue un signe particulier ou des institutions en propres (l’arc-en-ciel, la circoncision, la Loi mosaïque, la royauté d’Israël…), lui fixe des objectifs que sanctionnent tant des bénédictions que des malédictions. Dans le Nouveau Testament, Dieu œuvre aussi au travers de son Alliance, mais d’une manière plus large encore qu’il n’en avait été auparavant. Il ne propose plus de biens terrestres, comme il promettait jadis à Israël une terre où couleraient le lait et le miel ; il promet des biens célestes, un héritage illustre, une béatitude éternelle. Et il formule aussi des malédictions correspondantes pour ceux qui ne se conformeront pas aux conditions de cette alliance. Le signe de cette Nouvelle Alliance, par lequel nous sommes ajoutés au peuple de Dieu, nous venons de le contempler et de nous le rappeler : c’est le sacrement du baptême.

La plus grande promesse de Dieu

Quelle peut donc être la plus grande promesse de Dieu ? Plus d’un protestant répondrait que c’est assurément le salut. Ayant revêtu le sang précieux de Jésus-Christ, nous sommes bénéficiaires de sa justice, et la seconde mort, la mort éternelle, n’est plus une menace pour nous. Mais l’apôtre Pierre insiste ici sur autre chose, sur une autre composante de notre espérance chrétienne, qui n’est sans doute nulle part ailleurs présente aussi clairement dans toute l’Écriture. Il déclare en effet que par elles, c’est-à-dire par les promesses de l’Alliance, nous pouvons devenir participants de la nature divine. C’est une affirmation très hardie, inouïe, et je vais tâcher d’expliquer ce qu’elle signifie et ce qu’elle ne signifie pas.

  1. Cela ne signifie pas que nous deviendrons nous-mêmes des dieux. L’essence divine ne viendra pas non plus infuser nos cœurs. Nous n’acquerrons pas une autorité ou un pouvoir en tout point égaux à ceux de Dieu. De telles pensées iraient contre la notion même de Dieu, batteraient en brêche la définition de Dieu. Il n’y a qu’un Dieu, et nous sommes plusieurs. Dieu est tout puissant, et nous ne sommes que trop conscients de nos limites. Dieu est Créateur, et nous ses créatures, il ne nous est pas donné de changer cela. Bien sûr, une telle tentation ne nous est pas étrangère. Nous la voyons paraître dès les premières pages de la Bible : le diable a cherché à séduire Ève en répandant l’idée qu’en mangeant du fruit de l’arbre du jardin, nous serions comme des dieux (ou comme Dieu). Le péché nous invite à renoncer à Dieu pour prendre sa place et créer notre propre monde sans dieu. Ce n’est pas ce que veut dire ici l’apôtre Pierre.
  2. Comment donc comprendre son propos ? Pour une créature, devenir participante de la nature divine signifie acquérir des attributs de Dieu, avoir les mêmes qualités que lui. Nous ne serons pas omniscients, comme Dieu l’est ; mais nous pouvons nous efforcer de le connaître toujours plus. Nous ne serons pas tout-puissants, comme Dieu l’est ; mais nous pouvons imiter sa justice. Nous ne serons pas sans péché ici-bas, comme Dieu l’est ; mais nous pouvons imiter sa sainteté. Nous ne serons pas partout en même temps, comme Dieu l’est ; mais nous pouvons nous approcher de Jésus et marcher à sa suite, comme il l’a lui-même demandé et prié à son père : Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m’as donnés soient aussi avec moi, afin qu’ils contemplent ma gloire (Jean 17,24a). Oui, nous verrons sa gloire, mais pas en simples spectateurs. Par l’action du Saint-Esprit, nous participerons à cette gloire, nous serons glorifiés avec lui. Voyez-vous, la vie du chrétien va au-delà de la justification : il y a toute une étape de sanctification qui l’attend, pendant laquelle il devient de plus en plus semblable à Christ, afin qu’il puisse parvenir à la dernière étape : celle de sa glorification. C’est une gloire immense, étincelante de tous côtés, qui attend au ciel les élus.
  3. Peut-être te demanderas-tu, comme Marie en son temps, comment cela se produira (Luc 1,34) ? Donnons ici les deux principales raisons qui rendent cela possible. La première, et ceci peut nous surprendre, c’est notre propre nature humaine, notre nature originelle. En effet, au commencement, elle n’était nullement définie par le péché ; ce n’est qu’après, par la faute d’Adam, que cette nature a été rendue tout à fait déformée, corrompue par le péché, presque méconnaissable ; elle s’est éloignée de Dieu et est devenue presque l’antithèse de la nature divine. Nous sommes dorénavant en présence d’une sorte de paradoxe : la Genèse nous enseigne que l’homme est la plus merveilleuse de toutes les créatures, la seule que Dieu ait faite à son image selon sa ressemblance (Genèse 1,26) ; le Psalmiste nous apprend que Dieu a fait l’homme de peu inférieur à lui-même, qu’il l’a couronné de gloire et de splendeur (Psaume 8,6). Mais avouons-le, lorsque nous contemplons la nature polluée et défigurée, les guerres en cours et toutes les autres cruautés de l’humanité, il peut nous sembler que l’homme est une vraie malédiction sur cette terre, que la faune et toute la nature se porteraient bien mieux si seulement il n’existait pas. Les péchés les plus divers ont ceci en commun qu’ils mettent l’homme à une place qui ne lui appartient pas. L’avarice nous humilie, nous rend esclaves de ce qui était censé nous faciliter la vie ; l’ambition, l’orgueil veulent nous élever à un pinacle dont nous ne sommes en vérité pas dignes ; la luxure, les addictions diverses nous mettent au rang des bêtes sauvages plutôt que des hommes. Mais il n’en allait pas ainsi au commencement.
    La seconde raison est plus évidente : pour que nous puissions devenir participants de la nature divine, il a d’abord fallu que Dieu assumât notre nature humaine. En Jésus-Christ, Dieu est né, Dieu a souffert, Dieu est mort pour nous. Et inversement, en Jésus-Christ, un homme est ressuscité, un homme est monté aux cieux, un homme a reçu une gloire éternelle. L’incarnation du fils de Dieu, c’est-à-dire l’union des natures divine et humaine en une seule personne, qui perdure jusqu’à aujourd’hui et n’aura pas de fin, est une condition nécessaire pour que l’homme soit digne de gloire avec Dieu. Bien sûr, ce n’est pas la seule condition : l’Incarnation à elle seule n’aurait rien acquis si Jésus n’avait pas ensuite accompli sa mission et ne s’était pas sacrifié sur la croix, en expiation pour nos péchés.

Les efforts nécessaires pour y parvenir

Comment marcher vers la nature divine ? Ici aussi, l’apôtre Pierre nous donne quelques conseils pour ce faire.

  1. Il faut du temps pour obtenir des fruits. Le premier verset parlait d’une foi du même prix, égale entre tous les croyants, mais il est ensuite question à plusieurs reprises de multiplication. Dans la sanctification, nous ne sommes plus égaux les uns aux autres. Nous devons croître par le Saint-Esprit. Cela nécessite des efforts et de la persévérance. Souvenons-nous que même notre Sauveur a dû en passer par là. L’Évangile témoigne que Jésus lui-même croissait en sagesse, en stature et en grâce, devant Dieu et devant les hommes (Luc 2,52). Ceux d’entre vous qui vous dites chrétiens, avez-vous l’impression de ressembler davantage à Christ avec le temps ? Voyez-vous dans vos vies ne serait-ce que tel ou tel petit pas en avant ? Certes, nous pouvons bien trébucher par moments sur la route, nous arrêter brièvement ; parfois il semble même que nous rebroussons chemin pour quelque temps, que nous nous éloignons de nouveau du but. Je vois pour ma part ce genre d’étapes dans ma vie aussi. Mais s’il y en a parmi vous qui ne voyez aucun mouvement, aucune sanctification, alors il est bon de s’interroger : sommes-nous vraiment chrétiens ? Notre foi n’est-elle pas morte ? Ou peut-être est-ce son objet qui n’est pas le bon ?
  2. Que faire de ce temps ? Comment croître ? Prêtez attention à ce qui revient pas moins de cinq fois dans ce court passage : le mot connaissance. La grâce et la paix sont multipliées par la connaissance de Dieu et de Jésus notre Seigneur. Les dons de sa divine puissance œuvrent en nous faisant connaître celui qui nous a appelés. À la vertu nous joignons la connaissance, et à la connaissance la maîtrise de soi, la capacité de fuir les convoitises du monde. Et toutes ces vertus chrétiennes existeront en nous et se multiplieront pour la connaissance de notre Seigneur Jésus-Christ. La connaissance, l’étude occupent ici une place centrale. Parmi les autres chrétiens, nous autres réformés avons la réputation d’être souvent des intellectuels. Cela prend parfois une connotation négative : les théologiens s’engouffrent et se perdent dans des spéculations et subtilités de l’Écriture ou de la doctrine au lieu d’aimer simplement leur prochain. Mais nous voyons ici combien Pierre valorise une telle ambition de connaître Dieu, et la connaissance est souvent le point fort des Églises réformées. Ce n’est du reste pas qu’une ambition, c’est aussi un don de Dieu. Soyons donc reconnaissants plutôt qu’arrogants pour de telles connaissances. Nous trouvons la connaissance dans la liste des sept vertus données par l’Esprit saint qui doivent venir s’ajouter à la foi, cette chaîne qui mène à la dernièrr et à la plus grande, l’amour. La connaissance aide à fuir la corruption du monde et à s’approcher de la nature divine. La connaissance doit nous amener à l’amour, une connaissance sans amour est vaine, pécheresse même. Mais sans passer par la connaissance, nous risquons aussi de ne pas parvenir à l’amour.
  3. Celui qui participera à la nature divine est enfin un homme de prière. La piété nous vient elle aussi de la puissance divine. La sanctification, le chemin vers la gloire est une longue et grande lutte, dans laquelle nous devons faire tous nos efforts. Élevons-nous donc nous aussi dans la prière. Père céleste, toi qui recherches ta gloire depuis la création du monde, toi qui nous donnes la vie et la puissance, toi qui as fait de nous tes enfants, tu as voulu dans ta grâce que nous fussions participants de ta gloire. En Jésus-Christ, tu es venu assumer notre nature et la laver du péché, pour que nous fussions aussi participants de ta nature divine. Puisque ton Fils veut que ceux que tu lui as donnés soient aussi avec lui, afin qu’ils contemplent sa gloire, œuvre en nous, œuvre dans cet enfant tout juste baptisé et agrégé à ton Alliance, configure-nous à toi et prépare-nous à cette gloire éternelle, par ton Saint-Esprit. Amen.

Illustration : François Lemoyne, Charles-Joseph Natoire, La glorification de la Vierge, huile sur toile, 1732 (Paris, église Saint-Sulpice).

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université, étudiant en théologie à la faculté Jean Calvin et lecteur dans les Églises réformées évangéliques de Lituanie. Principaux centres d'intérêts : ecclésiologie, christologie, histoire de la Réforme en Europe continentale. Responsable de la relecture des articles du site.

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