Ces derniers mois, Maxime Georgel et moi avons รฉtรฉ amenรฉs, pour diverses raisons, ร nous intรฉresser de plus prรจs aux doctrines de l’union hypostatique et de la participation ร la nature divine. Invitรฉ ร prรชcher lors d’un court sรฉjour dans les รglises que je sers comme lecteur cet รฉtรฉ, j’ai saisi cette occasion pour tenter de prรฉsenter ces trรฉsors de la maniรจre la plus simple possible. Ce sermon sur les huits premiers versets de la deuxiรจme รฉpรฎtre de Pierre a รฉtรฉ donnรฉ dans l’รglise rรฉformรฉe de Birลพai (Lituanie) le dimanche 31 juillet 2022 (aprรจs un baptรชme d’enfant).
1Simon Pierre, serviteur et apรดtre de Jรฉsus-Christ, ร ceux qui ont reรงu en partage une foi du mรชme prix que la nรดtre, par la justice de notre Dieu et Sauveur Jรฉsus-Christ : 2Que la grรขce et la paix vous soient multipliรฉes par la connaissance de Dieu et de Jรฉsus notre Seigneur !
3Sa divine puissance nous a donnรฉ tout ce qui contribue ร la vie et ร la piรฉtรฉ, en nous faisant connaรฎtre celui qui nous a appelรฉs par sa propre gloire et par sa vertu. 4Par elles les promesses les plus prรฉcieuses et les plus grandes nous ont รฉtรฉ donnรฉes, afin que par elles vous deveniez participants de la nature divine, en fuyant la corruption qui existe dans le monde par la convoitise ; 5ร cause de cela mรชme, faites tous vos efforts pour joindre ร votre foi la vertu, ร la vertu la connaissance, 6ร la connaissance la maรฎtrise de soi, ร la maรฎtrise de soi la persรฉvรฉrance, ร la persรฉvรฉrance la piรฉtรฉ, 7ร la piรฉtรฉ la fraternitรฉ, ร la fraternitรฉ l’amour.
8En effet, si ces choses existent en vous et s’y multiplient, elles ne vous laisseront pas sans activitรฉ ni sans fruit pour la connaissance de notre Seigneur Jรฉsus-Christ ; […]
Ce que nous avons reรงu de Dieu
Pierre commence sa lettre en mentionnant trois choses que la communautรฉ ร laquelle il รฉcrit, ainsi que lui-mรชme et tous les chrรฉtiens, ont reรงu en partage :
- Une foi. Pierre a reรงu une foi du mรชme prix que celle de ceux auxquels il s’adresse, ou de tous ceux qui ont cru et sont devenus chrรฉtiens. Qu’est-ce que cette foi a de prรฉcieux ? Il n’est pas question du prix du croyant, ni de la force de sa foi, mais de l’objet de cette foi, c’est-ร -dire de la foi en la justice de Jรฉsus-Christ. Ils croient ensemble qu’il est notre Dieu et Sauveur. Dรจs le premier verset de l’รฉpรฎtre, l’รvangile est annoncรฉ : Dieu a envoyรฉ dans le monde son Fils, de mรชme prix que lui, qui a gagnรฉ notre salut par sa justice. Ce n’est pas par notre propre justice, mais par la sienne que nous sommes sauvรฉs, en mettant tout notre espoir en lui. รtant Dieu et homme en une seule personne, sa justice n’a pas de prix, ou plutรดt elle est d’un prix infini.
- Une puissance. Il nous a รฉtรฉ donnรฉ tout ce qui contribue ร la vie et ร la piรฉtรฉ. La vie elle-mรชme est un don de Dieu fait ร chaque homme (chrรฉtien et non chrรฉtien). Elle ne nous est pas donnรฉe une fois pour toutes, lorsque Dieu nous crรฉe, donne une รขme ร notre corps en gestation. La vie est un don constant, renouvelรฉ ร chaque instant de la part de Dieu. Sa Providence nous suit et nous garde chaque jour de notre vie. De mรชme, Dieu ne donne pas la foi une fois pour toutes, pour se dรฉsintรฉresser ensuite de la vie spirituelle de ses รฉlus. Il se soucie en permanence de ceux qui ont cru en lui. Il est notre puissance pour la piรฉtรฉ. Sans son aide, notre foi ne pourrait pas se dรฉvelopper comme il se doit. Il nous donne la vie, le but de notre vie โ adorer Jรฉsus-Christ โ et les moyens pour ce faire.
- Des promesses. Pierre a reรงu les promesses les plus prรฉcieuses et les plus grandes. Dieu a annoncรฉ par avance quels sont ses plans pour nous. Se les rappeler est aussi d’un formidable secours pour notre vie spirituelle. Dans l’Ancien Testament, nous voyons Dieu conclure des alliances avec ses vรฉnรฉrables reprรฉsentants : Adam, Noรฉ, Abraham, Moรฏse, David. Il se choisit par lร un peuple, lui attribue un signe particulier ou des institutions en propres (l’arc-en-ciel, la circoncision, la Loi mosaรฏque, la royautรฉ d’Israรซl…), lui fixe des objectifs que sanctionnent tant des bรฉnรฉdictions que des malรฉdictions. Dans le Nouveau Testament, Dieu ลuvre aussi au travers de son Alliance, mais d’une maniรจre plus large encore qu’il n’en avait รฉtรฉ auparavant. Il ne propose plus de biens terrestres, comme il promettait jadis ร Israรซl une terre oรน couleraient le lait et le miel ; il promet des biens cรฉlestes, un hรฉritage illustre, une bรฉatitude รฉternelle. Et il formule aussi des malรฉdictions correspondantes pour ceux qui ne se conformeront pas aux conditions de cette alliance. Le signe de cette Nouvelle Alliance, par lequel nous sommes ajoutรฉs au peuple de Dieu, nous venons de le contempler et de nous le rappeler : c’est le sacrement du baptรชme.
La plus grande promesse de Dieu
Quelle peut donc รชtre la plus grande promesse de Dieu ? Plus d’un protestant rรฉpondrait que c’est assurรฉment le salut. Ayant revรชtu le sang prรฉcieux de Jรฉsus-Christ, nous sommes bรฉnรฉficiaires de sa justice, et la seconde mort, la mort รฉternelle, n’est plus une menace pour nous. Mais l’apรดtre Pierre insiste ici sur autre chose, sur une autre composante de notre espรฉrance chrรฉtienne, qui n’est sans doute nulle part ailleurs prรฉsente aussi clairement dans toute l’รcriture. Il dรฉclare en effet que par elles, c’est-ร -dire par les promesses de l’Alliance, nous pouvons devenir participants de la nature divine. C’est une affirmation trรจs hardie, inouรฏe, et je vais tรขcher d’expliquer ce qu’elle signifie et ce qu’elle ne signifie pas.
- Cela ne signifie pas que nous deviendrons nous-mรชmes des dieux. L’essence divine ne viendra pas non plus infuser nos cลurs. Nous n’acquerrons pas une autoritรฉ ou un pouvoir en tout point รฉgaux ร ceux de Dieu. De telles pensรฉes iraient contre la notion mรชme de Dieu, batteraient en brรชche la dรฉfinition de Dieu. Il n’y a qu’un Dieu, et nous sommes plusieurs. Dieu est tout puissant, et nous ne sommes que trop conscients de nos limites. Dieu est Crรฉateur, et nous ses crรฉatures, il ne nous est pas donnรฉ de changer cela. Bien sรปr, une telle tentation ne nous est pas รฉtrangรจre. Nous la voyons paraรฎtre dรจs les premiรจres pages de la Bible : le diable a cherchรฉ ร sรฉduire รve en rรฉpandant l’idรฉe qu’en mangeant du fruit de l’arbre du jardin, nous serions comme des dieux (ou comme Dieu). Le pรฉchรฉ nous invite ร renoncer ร Dieu pour prendre sa place et crรฉer notre propre monde sans dieu. Ce n’est pas ce que veut dire ici l’apรดtre Pierre.
- Comment donc comprendre son propos ? Pour une crรฉature, devenir participante de la nature divine signifie acquรฉrir des attributs de Dieu, avoir les mรชmes qualitรฉs que lui. Nous ne serons pas omniscients, comme Dieu l’est ; mais nous pouvons nous efforcer de le connaรฎtre toujours plus. Nous ne serons pas tout-puissants, comme Dieu l’est ; mais nous pouvons imiter sa justice. Nous ne serons pas sans pรฉchรฉ ici-bas, comme Dieu l’est ; mais nous pouvons imiter sa saintetรฉ. Nous ne serons pas partout en mรชme temps, comme Dieu l’est ; mais nous pouvons nous approcher de Jรฉsus et marcher ร sa suite, comme il l’a lui-mรชme demandรฉ et priรฉ ร son pรจre : Pรจre, je veux que lร oรน je suis, ceux que tu m’as donnรฉs soient aussi avec moi, afin qu’ils contemplent ma gloire (Jean 17,24a). Oui, nous verrons sa gloire, mais pas en simples spectateurs. Par l’action du Saint-Esprit, nous participerons ร cette gloire, nous serons glorifiรฉs avec lui. Voyez-vous, la vie du chrรฉtien va au-delร de la justification : il y a toute une รฉtape de sanctification qui l’attend, pendant laquelle il devient de plus en plus semblable ร Christ, afin qu’il puisse parvenir ร la derniรจre รฉtape : celle de sa glorification. C’est une gloire immense, รฉtincelante de tous cรดtรฉs, qui attend au ciel les รฉlus.
- Peut-รชtre te demanderas-tu, comme Marie en son temps, comment cela se produira (Luc 1,34) ? Donnons ici les deux principales raisons qui rendent cela possible. La premiรจre, et ceci peut nous surprendre, c’est notre propre nature humaine, notre nature originelle. En effet, au commencement, elle n’รฉtait nullement dรฉfinie par le pรฉchรฉ ; ce n’est qu’aprรจs, par la faute d’Adam, que cette nature a รฉtรฉ rendue tout ร fait dรฉformรฉe, corrompue par le pรฉchรฉ, presque mรฉconnaissable ; elle s’est รฉloignรฉe de Dieu et est devenue presque l’antithรจse de la nature divine. Nous sommes dorรฉnavant en prรฉsence d’une sorte de paradoxe : la Genรจse nous enseigne que l’homme est la plus merveilleuse de toutes les crรฉatures, la seule que Dieu ait faite ร son image selon sa ressemblance (Genรจse 1,26) ; le Psalmiste nous apprend que Dieu a fait l’homme de peu infรฉrieur ร lui-mรชme, qu’il l’a couronnรฉ de gloire et de splendeur (Psaume 8,6). Mais avouons-le, lorsque nous contemplons la nature polluรฉe et dรฉfigurรฉe, les guerres en cours et toutes les autres cruautรฉs de l’humanitรฉ, il peut nous sembler que l’homme est une vraie malรฉdiction sur cette terre, que la faune et toute la nature se porteraient bien mieux si seulement il n’existait pas. Les pรฉchรฉs les plus divers ont ceci en commun qu’ils mettent l’homme ร une place qui ne lui appartient pas. L’avarice nous humilie, nous rend esclaves de ce qui รฉtait censรฉ nous faciliter la vie ; l’ambition, l’orgueil veulent nous รฉlever ร un pinacle dont nous ne sommes en vรฉritรฉ pas dignes ; la luxure, les addictions diverses nous mettent au rang des bรชtes sauvages plutรดt que des hommes. Mais il n’en allait pas ainsi au commencement.
La seconde raison est plus รฉvidente : pour que nous puissions devenir participants de la nature divine, il a d’abord fallu que Dieu assumรขt notre nature humaine. En Jรฉsus-Christ, Dieu est nรฉ, Dieu a souffert, Dieu est mort pour nous. Et inversement, en Jรฉsus-Christ, un homme est ressuscitรฉ, un homme est montรฉ aux cieux, un homme a reรงu une gloire รฉternelle. L’incarnation du fils de Dieu, c’est-ร -dire l’union des natures divine et humaine en une seule personne, qui perdure jusqu’ร aujourd’hui et n’aura pas de fin, est une condition nรฉcessaire pour que l’homme soit digne de gloire avec Dieu. Bien sรปr, ce n’est pas la seule condition : l’Incarnation ร elle seule n’aurait rien acquis si Jรฉsus n’avait pas ensuite accompli sa mission et ne s’รฉtait pas sacrifiรฉ sur la croix, en expiation pour nos pรฉchรฉs.
Les efforts nรฉcessaires pour y parvenir
Comment marcher vers la nature divine ? Ici aussi, l’apรดtre Pierre nous donne quelques conseils pour ce faire.
- Il faut du temps pour obtenir des fruits. Le premier verset parlait d’une foi du mรชme prix, รฉgale entre tous les croyants, mais il est ensuite question ร plusieurs reprises de multiplication. Dans la sanctification, nous ne sommes plus รฉgaux les uns aux autres. Nous devons croรฎtre par le Saint-Esprit. Cela nรฉcessite des efforts et de la persรฉvรฉrance. Souvenons-nous que mรชme notre Sauveur a dรป en passer par lร . L’รvangile tรฉmoigne que Jรฉsus lui-mรชme croissait en sagesse, en stature et en grรขce, devant Dieu et devant les hommes (Luc 2,52). Ceux d’entre vous qui vous dites chrรฉtiens, avez-vous l’impression de ressembler davantage ร Christ avec le temps ? Voyez-vous dans vos vies ne serait-ce que tel ou tel petit pas en avant ? Certes, nous pouvons bien trรฉbucher par moments sur la route, nous arrรชter briรจvement ; parfois il semble mรชme que nous rebroussons chemin pour quelque temps, que nous nous รฉloignons de nouveau du but. Je vois pour ma part ce genre d’รฉtapes dans ma vie aussi. Mais s’il y en a parmi vous qui ne voyez aucun mouvement, aucune sanctification, alors il est bon de s’interroger : sommes-nous vraiment chrรฉtiens ? Notre foi n’est-elle pas morte ? Ou peut-รชtre est-ce son objet qui n’est pas le bon ?
- Que faire de ce temps ? Comment croรฎtre ? Prรชtez attention ร ce qui revient pas moins de cinq fois dans ce court passage : le mot connaissance. La grรขce et la paix sont multipliรฉes par la connaissance de Dieu et de Jรฉsus notre Seigneur. Les dons de sa divine puissance ลuvrent en nous faisant connaรฎtre celui qui nous a appelรฉs. ร la vertu nous joignons la connaissance, et ร la connaissance la maรฎtrise de soi, la capacitรฉ de fuir les convoitises du monde. Et toutes ces vertus chrรฉtiennes existeront en nous et se multiplieront pour la connaissance de notre Seigneur Jรฉsus-Christ. La connaissance, l’รฉtude occupent ici une place centrale. Parmi les autres chrรฉtiens, nous autres rรฉformรฉs avons la rรฉputation d’รชtre souvent des intellectuels. Cela prend parfois une connotation nรฉgative : les thรฉologiens s’engouffrent et se perdent dans des spรฉculations et subtilitรฉs de l’รcriture ou de la doctrine au lieu d’aimer simplement leur prochain. Mais nous voyons ici combien Pierre valorise une telle ambition de connaรฎtre Dieu, et la connaissance est souvent le point fort des รglises rรฉformรฉes. Ce n’est du reste pas qu’une ambition, c’est aussi un don de Dieu. Soyons donc reconnaissants plutรดt qu’arrogants pour de telles connaissances. Nous trouvons la connaissance dans la liste des sept vertus donnรฉes par l’Esprit saint qui doivent venir s’ajouter ร la foi, cette chaรฎne qui mรจne ร la derniรจrr et ร la plus grande, l’amour. La connaissance aide ร fuir la corruption du monde et ร s’approcher de la nature divine. La connaissance doit nous amener ร l’amour, une connaissance sans amour est vaine, pรฉcheresse mรชme. Mais sans passer par la connaissance, nous risquons aussi de ne pas parvenir ร l’amour.
- Celui qui participera ร la nature divine est enfin un homme de priรจre. La piรฉtรฉ nous vient elle aussi de la puissance divine. La sanctification, le chemin vers la gloire est une longue et grande lutte, dans laquelle nous devons faire tous nos efforts. รlevons-nous donc nous aussi dans la priรจre. Pรจre cรฉleste, toi qui recherches ta gloire depuis la crรฉation du monde, toi qui nous donnes la vie et la puissance, toi qui as fait de nous tes enfants, tu as voulu dans ta grรขce que nous fussions participants de ta gloire. En Jรฉsus-Christ, tu es venu assumer notre nature et la laver du pรฉchรฉ, pour que nous fussions aussi participants de ta nature divine. Puisque ton Fils veut que ceux que tu lui as donnรฉs soient aussi avec lui, afin qu’ils contemplent sa gloire, ลuvre en nous, ลuvre dans cet enfant tout juste baptisรฉ et agrรฉgรฉ ร ton Alliance, configure-nous ร toi et prรฉpare-nous ร cette gloire รฉternelle, par ton Saint-Esprit. Amen.
Illustration : Franรงois Lemoyne, Charles-Joseph Natoire, La glorification de la Vierge, huile sur toile, 1732 (Paris, รฉglise Saint-Sulpice).




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