Christ, médecin de la Synagogue — Pierre Chrysologue
11 septembre 2022

Pierre de Ravenne (v. 380-450), surnommé Chrysologue (« dont le verbe est d’or ») est un des plus brillants prédicateurs du Ve siècle romain. Après sa mort, une collection de nombreux sermons fut éditée et nous est parvenue. Prédicateur, Pierre recherche la concision (d’où la brièveté de ses sermons), les implications morales, cède parfois à l’allégorie et au plaisir de la rhétorique. Il sera nommé archevêque de Ravenne en 433 ; ce grand port de l’Adriatique abritait une large communauté juive, ce qui explique aussi l’intérêt de Pierre pour les métaphores nautiques et la polémique antijuive, fréquente dans sa prédication (il eut aussi à lutter contre l’arianisme et le monophysisme). Pierre prêche quotidiennement, et un même thème court souvent sur plusieurs sermons (lectio continua). Nous reproduisons ici les sermons 33 à 36 qui traitent de la guérison de la fille de Jaïre et de la femme aux écoulements de sang, deux miracles racontés ensemble en Matthieu 9 et Marc 5. L’ensemble des sermons attribués à Pierre Chrysologue est disponible gratuitement sur le site jesusmarie.com (traduction amateur anonyme ?) ou aux éditions La caverne du pèlerin.


Sermon 33

Vous allez entendre aujourd’hui, mes frères, et vous apprendrez avec moi dans quelle décadence était la Synagogue avant le Christ et combien impuissants étaient ses chefs quand, sous l’empire de la Loi, ils confessaient et adoraient Dieu sous deux vocables : Seigneur et Dieu, comme il est écrit dans la Loi : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu1. La synagogue désigne ainsi Celui qui peut rendre la vie, quand elle implore le salut de la fille mourante. Un chef de synagogue vint vers lui, du nom de Jaïre. En le voyant, il se jette à ses pieds, et le suppliait avec instance en disant : ma fille est rendue à l’extrémité. Viens et étends la main sur elle, et elle recouvrera la santé et elle vivra2. Avant que le sermon ouvre le sacrement3 du sens évangélique, j’ai le goût, en cet endroit, d’exprimer en peu de mots les tourments que les parents connaissent et éprouvent dans l’amour et l’affection qu’ils portent à leurs enfants. Entourée de sa famille, au milieu des caresses et des témoignages de tendresse, la fille est étendue dans un lit moelleux. Le père se penche, s’agenouille, et se tord de douleur. Elle agonise dans son corps, lui dépérit dans son esprit et son âme. Elle endure les affres de la maladie, lui est complètement dévasté et démoli. En titubant, il donne de la tête ici et là sur les gens qui l’entourent. Elle meurt pour trouver le repos, lui continue à vivre pour porter sa peine. Et pour sûr, nous avons omis les vœux pleins d’anxiété faits à Dieu par les parents quand ils engendrent, les présages funestes quand ils produisent des rejetons, quand ils les nourrissent, les angoisses et les tourments quand ils sont malades. Le jour de la mort est plus tragique quand les enfants meurent avant les parents. Hélas ! Pourquoi les fils ne connaissent-ils pas ces choses ? Pourquoi ne suent-ils pas sang et eau pour rendre à leur tour à leurs parents ce qu’ils ont reçu d’eux ? Et pourtant, la tendresse des parents perdure. Parce que tout ce que les parents ont dilapidé pour leurs fils, Dieu le Père de tous en répondra pour les parents.

Mais revenons à notre sujet. Vint un chef de synagogue du nom de Jaïre. Et en le voyant il se jeta à ses pieds, et le supplia avec instance en lui disant : ma fille est rendue à l’extrémité. Viens et impose ta main sur elle, et elle retrouvera la santé. Les lamentations et les supplications baignées de larmes et la demande d’un remède pour la malade prouvent et démontrent suffisamment l’affection proche du désespoir du père. Ce père décrit lui-même la façon dont Jésus devrait procéder : Viens et impose ta main sur elle. Il ne lui impose pas la façon de guérir la malade, il implore seulement sa guérison. Mais comme il était chef de synagogue, il avait connaissance de la Loi. Et il avait lu que si les autres choses avaient été créées par une parole, l’homme avait été façonné par la main de Dieu. Il a donc cru en Dieu : par la même main, — il le sentait, — qu’elle avait été créée, sa fille pouvait être recréée et rendue à la vie. Nous aussi, nous savons ces choses. Viens et impose ta main sur elle. Pour que celui qui a posé sa main spontanément pour créer l’impose de nouveau sur demande, afin de la remettre en son état premier. Voilà ce que déclare le Prophète quand il chante dans les psaumes : Tu m’as formé, et tu as posé sur moi ta main4Car celui qui a posé la main quand il formait à partir de rien, la pose de nouveau pour la reformer à partir du manque. Ensuite le même Psalmiste pour faire l’expérience de cette main salutaire et en recevoir les largesses, éclate en paroles similaires : La droite du Seigneur a fait la vertu, la droite du Seigneur m’a exalté, la droite du Seigneur a fait la vertu5Et pour démontrer que le chef de synagogue avait mérité de ce qu’il demandait, il ajoute : Je ne mourrai pas, mais je vivrai6. Le chef de la synagogue, lui, quand il demandait avait dit : Viens et impose ta main, et elle retrouvera la santé et elle vivra. Le prophète exulte comme quelqu’un qui a déjà obtenu ce qu’il demandait : Je ne mourrai pas mais je vivrai. La droite du Seigneur c’est le Christ, comme nous l’enseigne un oracle prophétique. Le Christ a vraiment déployé sa force quand il a lutté contre le démon : en mettant en pièces les vases du fort, après l’avoir ligoté, comme lui-même l’a dit ; en détruisant l’enfer et en apportant la mort à la mort. Et il nous a vraiment exaltés quand il nous a tirés de l’abîme et élevés jusqu’au ciel.

Mais que le sermon se tourne vers la femme qui a demandé un remède pour une plaie cachée et une maladie secrète, pour couvrir sa pudeur et préserver le respect qu’elle devait au Guérisseur. Et se levant, Jésus le suivait ainsi que ses disciples. Or voici qu’une femme hémorroïsse, depuis douze années, s’approcha par derrière et toucha la frange de son manteau. Car elle se disait en elle-même : si seulement je touche son manteau, je serai sauvée. Et immédiatement se tarit le flux de sang, et elle sentit dans son corps qu’elle était guérie de sa maladie7Un bateau n’est pas plus balloté par la houle et le tangage que l’âme de cette femme n’était agitée par l’accumulation de ses pensées. Après les rencontres conflictuelles avec les médecins, après les dépenses faramineuses causées par l’achat des remèdes, après une cure pénible et inutile, tous les biens de la malade avaient été engloutis par l’impuissance et l’inexpérience de la science. La blessure honteuse accourut à l’Auteur, non par hasard, mais par inspiration divine, pour que ce que l’expertise humaine n’a pas pu pendant tant d’années soulager soit guéri par la seule foi et la seule humilité. La femme en qui la nature avait infusé la pudeur, se tenait à distance, car la loi judaïque la nommait impure, par ces mots : Elle sera impure et n’aura pas de contact avec ce qui est saint. Elle hésite à toucher le Seigneur, de peur de subir la colère des juifs et la condamnation portée par la Loi. Elle n’a pas osé parler, pour ne pas ennuyer et écœurer par un récit lassant de ses déboires, pour ne pas devenir la fable du peuple, elle qui fut pendant tant d’années l’arène et le théâtre de tant de passions. Une douleur lancinante et de chaque instant ne lui donnait aucun répit, et la rapidité des déplacements du Christ lui ôtait le temps de la réflexion. Mais elle savait qu’en se taisant, qu’en cachant son mal, la santé ne serait pas donnée à sa maladie. Au milieu de ces pensées contradictoires, la femme trouva que la voie du salut consistait à dérober la guérison, pour que le silence s’emparât de ce que la parole ne pouvait pas demander, et que la pudeur et la gêne obtinssent ce qu’elles ne pouvaient pas implorer. Pour que le cœur parvînt au médecin que le corps ne méritait pas, la foi à Dieu, la main au vêtement du Christ. Sachant que cette fraude, tramée par la pudeur non par la volonté, apporterait non seulement le pardon mais la guérison. Ce qui surtout la comblait, c’est qu’en recherchant le profit de la voleuse, elle ne causerait aucun tort à celui à qui elle dérobait la santé. Pieux larcin qui a la foi pour inspiratrice et pour complice ! Voici un cas où la vertu est composée de contraires, où la fraude a obtenu ce qu’elle désirait avec l’assentiment de la foi. Déchirée par des pensées opposées, la femme était incapable de prendre une décision. Après de longs atermoiements, elle présuma pouvoir dérober la guérison par la foi seule, et afin de se soustraire à la vue, elle se dissimula derrière Jésus, se jugeant indigne de le regarder en face. La foi a guéri en un clin d’œil ce que douze ans de médecine n’avaient pas pu guérir. Après cet exemple, la Synagogue par son vice, se traîna langoureuse pendant de longs siècles, et par sa négligence, prolongea sa peine, elle qui ne savait pas comment obtenir la guérison par la foi seule, mais croulait sous les dépenses astronomiques des baumes et des d’onguents. Le femme a touché le vêtement et a été guérie. Et sa maladie avait été guérie de toute antiquité.

Ce n’est pas le Christ qui manque aux infirmes, mais la foi.

Misérables sommes-nous nous qui, chaque jour, prenons et mangeons le corps du Seigneur, et qui ne sommes pas guéris de nos plaies. Ce n’est pas le Christ qui manque aux infirmes, mais la foi. Car à plus force raison pourra-t-il guérir les infirmes en demeurant en nous, celui qui a guéri, en se déplaçant, une femme qui se cachait. Il suffit aujourd’hui d’avoir raconté les larcins de la foi et la vertu du Seigneur en mouvement. Pourquoi le Seigneur a-t-il cherché à savoir, comme s’il l’ignorait, quelle était la personne qu’il savait avoir été guérie par l’œuvre de sa vertu, nous l’expliquerons dans le prochain sermon, car il se fait tard.

Le Christ guérissant la femme hémorroïsse, fresque, IVe siècle (catacombes de Pierre et de Marcellin, Rome).

sermon 34

Toutes les lectures de l’Évangile, mes très chers frères, nous gratifient de grands avantages pour la vie présente et future. Mais la lecture d’aujourd’hui apporte des raisons d’espérer, et écarte tout motif de désespoir. La fragilité innée nous force à pécher, et la confusion qu’engendre la faute nous empêche de la confesser. On a honte d’avouer le péché, mais pas de le commettre. Nous avons peur de dire ce que nous n’avons pas peur de faire.

On a honte d’avouer le péché, mais pas de le commettre. Nous avons peur de dire ce que nous n’avons pas peur de faire.

Mais la femme, aujourd’hui, en cherchant un remède discret pour une plaie secrète, trouva le silence par lequel le pécheur pouvait parvenir au pardon. Le premier des bonheurs est de ne pas tomber dans la turpitude des pécheurs ; le second est d’obtenir le pardon pour les péchés cachés. Cela le Prophète l’avait compris qui disait : Bienheureux sont ceux dont les iniquités sont remises et dont les péchés sont recouverts8. Voici, dit l’évangéliste, qu’une femme hémorroïsse depuis douze années s’approcha par derrière et toucha la frange de son manteau. La femme se réfugie subitement dans la foi, elle qu’une longue cure avait éxténuéee. Celle qui avait honte de demander le remède voulut dérober la santé. Elle n’a pas voulu être inconnue de celui par qui elle croyait pouvoir être sauvée. Comme par une tornade que forment des vents contraires, la femme était agitée par l’orage de ses pensées. Le besoin luttait avec l’espoir, la nécessité avec la pudeur, le froid de la crainte éteignait l’ardeur de la cruelle plaie, l’intensité de la pudeur obscurcissait la lumière de la foi, et la nécessité de la honte rompait la confiance. Ainsi la femme ballotée au milieu des vagues de la haute mer, cherchait comment rendre public ce qui doit rester caché, comment révéler à la foule un secret. Elle recherchait comment retrouver la santé sans offenser la pudeur, mais elle prenait grand soin que sa cure ne causât pas d’injustice au guérisseur. Elle voyait à ce que sa santé lui fût restituée sans porter atteinte à l’honneur du Sauveur. C’est de cette façon que la femme, de façon méritoire, est parvenue, de la frange du vêtement, à la plénitude de la divinité. Elle s’approcha par derrière. Mais où ça, par derrière ? Elle toucha la frange de son vêtement. Elle s’approcha par derrière. Mais où est-ce ? Il n’y avait pas de derrière. La face qu’elle fuyait, elle la trouva. Le corps du Christ était composé de parties, mais la déité est simple. Il était tout entier œil celui qui la voyait derrière lui en supplications. Elle s’approcha par derrière et toucha la frange de son vêtement. Qu’est-ce que cette femme a donc vu habiter à l’intérieur du Christ, pour avoir vu habiter dans la frange d’un manteau toute la plénitude de la divinité ? Oh ! comme elle enseigne la puissance du corps du Christ, celle qui nous fait voir tant de choses dans la frange d’un manteau ! Que les chrétiens qui, à chaque jour, touchent le corps du Christ comprennent en l’écoutant quel remède ils peuvent tirer de son corps, quand cette femme s’est emparée de la santé par l’intermédiaire de la seule frange d’un manteau. Mais ce qui est pour nous un motif de verser des larmes, c’est que la plaie l’a conduite au remède, tandis que pour nous, c’est le remède qui dégénère en plaie. C’est pourquoi l’Apôtre9 avertit et exhorte ceux qui touchent indignement le corps du Christ : il mange sa propre condamnation10, car la témérité contracte l’infirmité là où la foi devrait recevoir la santé. Il insiste : C’est pour cela que parmi vous, il y a beaucoup d’infirmes et d’imbéciles, et que plusieurs se sont endormis11Il dit qu’ils dorment, ceux aux tombeaux desquels il a versé des larmes, étant demeuré, lui, encore en vie. Pierre et Paul, les princes de la foi chrétienne, ont répandu la connaissance du nom de Jésus-Christ par toute la terre. Cette femme est la première à livrer la voie d’accès au Christ. Elle a été la première à indiquer la façon dont le pécheur efface sans honte son péché par une confession silencieuse. Et elle a montré comment le délinquant, dont la faute n’est connue que de Dieu, n’est pas obligé de raconter devant tout le monde les fautes dont rougit sa conscience ; comment l’homme peut prévenir la condamnation par le pardon. Et Jésus se retournant, la vit et lui dit : aie confiance, ma fille, ta foi t’a sauvée12Et Jésus s’est retourné non par un mouvement du corps mais par le regard de sa divinité. Le Christ s’est retourné vers la femme pour que la femme se tourne vers le Christ, pour recevoir la guérison de celui dont elle avait reçu la vie ; et pour s’approprier cette vérité que la présence de la blessure a été la cause d’un salut éternel. Et Jésus se retournant, la vit. Il la vit avec ses yeux divins, non humains. Il la vit pour lui rendre la santé, non pour lier connaissance avec celle qu’Il connaissait. Il l’a vue. Elle se voue au bien et s’éloigne du mal, celle que Dieu a regardée. Que tous comprennent cela, l’usage le démontre, puisque on dit de ceux qui sont heureux : Dieu le voit. Dieu a donc vu cette femme qu’il a rendue si heureuse en la guérissant. Que dire d’autre ? Par l’exemple de cette femme, le Christ a enseigné comment la foi seule profite à la totalité du salut.

Mais parlons du chef de synagogue qui, pendant qu’il conduit le Christ à sa fille, a donné à la femme un chemin par lequel elle pouvait parvenir au Christ. C’est ainsi que débute la leçon d’aujourd’hui. Voici qu’un chef de synagogue s’avance, se prosterne en disant : Seigneur, ma fille est aux portes du tombeau. Mais viens, impose ta main sur elle, et elle vivra. Connaissant le futur, le Christ n’ignorait pas l’arrivée de cette femme. Par elle, le chef de la synagogue apprend que Dieu ne se déplace pas d’un lieu à l’autre, qu’on ne le rejoint pas en marchant, qu’on ne l’attire pas par la présence corporelle, mais en croyant comment Dieu est partout présent, présent tout entier partout, partout et toujours, et qu’il peut tout faire par un ordre, non par un travail fatiguant. Il envoie les vertus, mais ne les expédie pas d’une ville à une autre. Il triomphe de la mort non en lui livrant un combat meurtrier, mais par un acte de sa volonté. Ma fille est presque morte. Mais viens. Ce qui veut dire : la chaleur de la vie demeure encore ; on voit encore les vestiges de l’âme ; l’esprit est encore en chemin ; le maître de maison a encore sa fille ; le Tartare ne connaît pas encore la morte. Dépêche-toi donc pour que tu puisses retenir l’âme sur le point de s’en aller. Sot qui croyait que le Christ ne pouvait ressusciter un mort, à moins de la garder vivante. Le Christ, quand il parvint à la maison et vit que la fille allait être perdue, dit, pour promouvoir à la foi les âmes infidèles, qu’elle dort, non qu’elle est morte. Pour qu’ils croient qu’il lui est plus facile de la tirer de la mort que du sommeil. La fille n’est pas morte, elle dort13Il est vrai de dire que pour Dieu la mort est un sommeil, parce que Dieu rappelle plus rapidement un mort à la vie qu’un dormeur n’est réveillé par quelqu’un. Et Dieu communique la chaleur vivifiante aux membres glacés par la mort avant que l’homme puisse infuser de la vigueur aux corps ensevelis dans le sommeil. Écoute l’Apôtre : En un moment, en un clin d’œil, les morts ressusciteront14L’Apôtre, ne pouvant rendre par des mots la rapidité avec laquelle s’effectuera la résurrection des corps, a recours à des exemples. Comment pourrait-il resserrer la rapidité de la parole là où la puissance divine précède la célérité elle-même ? Où comment apparaît le temps là où une chose éternelle nous est donnée sans le temps ? Comme le temps implique la temporalité, l’éternité représente l’exclusion du temps.

Sermon 35 

Ce que c’est que toucher le Christ, la femme hémorroïsse l’enseigne aujourd’hui. Lorsqu’elle toucha la frange du vêtement du Christ, elle frappa au plus secret du cœur divin ; et en dérobant la foi, elle a ravi, de la cime de la frange, le sommet de la vertu. Heureuse fraude qui apporte le fruit du salut, et qui a soustrait la pudeur aux outrages. On s’en convainc en écoutant la lecture de l’Évangile. Elle s’approcha par derrière, toucha la frange de son manteau en se disant à elle-même : si seulement je touche la frange de son manteau, je serai guérie. Dans les souffrances lancinantes, l’intensité de la douleur porte souvent conseil. Dans les causes désespérées, la nécessité est souvent la maîtresse qui enseigne la voie à suivre ; la souffrance trouve d’elle-même ce qui l’apaisera. C’est ainsi que la femme découvrit comment traiter sa plaie honteuse : murmurer dans le silence de la foi ce qu’elle ne pouvait pas proclamer en public ; parvenir au Médecin céleste par la voie secrète de l’esprit, puisqu’elle ne pouvait pas parvenir à ce Médecin par le chemin visible de la chair. La bonté du Médecin lui donnait une grande audace, mais la confiance requise pour demander était enlevée par l’implacabilité de la prostration. La grandeur de la douleur la forçait à s’approcher du Christ, mais l’aspect hideux de la plaie ne lui permettait pas d’aller verslui. Ainsi cette femme à l’esprit hésitant, sur le conseil intrépide de la foi, préféra s’en rapporter à la foi plutôt que de mourir de sa plaie immonde. Elle s’approcha par en arrière et toucha la frange du manteau. Sachant que le toucher ne pollue pas Dieu, que le regard ne l’offense pas, que l’odeur ne l’incommode pas, et que la pensée humaine ne le souille pas. Car si le soleil touche le fumier, il n’est pas contaminé par les excréments. À plus forte raison, le Créateur de toute chose peut-il toucher toute chose sans qu’aucun contact ne le vicie. Et si le médecin quand il ponctionne le pus des plaies, quand il soigne les parties honteuses, n’en retire aucune atteinte à sa réputation, mais plutôt de l’estime, à plus forte raison Dieu ne se croit pas offensé dans sa dignité quand il regarde nos plaies en les soignant, quand il les touche pour leur administrer un remède, quand il les visite pour leur apporter le salut. Ce sont les plaies des péchés qui offensent la vue de Dieu, non celles causées par les maladies ; les morts qu’engendrent les crimes, non les passions des corps ; le pus des vices non les flux de sang. L’homme qui demeure volontairement dans le péché, les maladies le retiennent captif, à son corps défendant. On peut donc dire que le pécheur reçoit la punition pendant que le malade reçoit la guérison. La femme donc, consciente de ce qu’elle souffrait plus que de ce qu’elle voulait faire, rendue indécise par sa maladie mais non par ses crimes, s’approcha par derrière pour échapper au regard de la foule, non pour éviter le regard du Christ. Elle ne chercha pas à se cacher de Dieu mais des hommes, parce que par Dieu seul elle pouvait être vue en se dissimulant, entendue en se taisant, être guérie de maux qu’elle maintenait cachés. Elle s’approcha et toucha la frange de son vêtement. Parce qu’elle crut que dans le Christ il n’y avait ni arrière ni avant, ni proximité ni éloignement. Parce que Dieu n’était pas diminué du fait d’être homme, et, dans la frange du vêtement, la vertu de Dieu n’était pas réduite ; les mouvements des membres ne faisaient pas bouger non plus la nature céleste. C’est pour cela que la femme parvint à la face par l’arrière, au cœur par le vêtement, et par la frange au front.

Ce sont les plaies des péchés qui offensent la vue de Dieu, non celles causées par les maladies.

Cela, non sans mystère. Écoute le Prophète qui dit : Comme un onguent qui descend sur le liseré de son vêtement15Vous voyez, mes frères, que dans la frange de ce vêtement, est passée toute la plénitude de l’onction divine, toute la vertu de la Tête divine. C’est en sachant ce qu’elle faisait que la femme chercha à atteindre la frange sacrée du Christ, pour pouvoir recevoir un onguent dans le mystère caché de sa plaie. Mes frères, elle est grande cette femme, et tout à fait admirable, car elle a vaincu les docteurs de la Loi par la science, surpassé tous les Juifs par le sacrement, et précédé l’Apôtre dans la foi. Car la Judée avec ses scribes et ses docteurs, a complètement méprisé Dieu dans son incarnation. L’apôtre Thomas, pour croire en la divinité du Christ, mit ses mains dans ses plaies, les toucha du doigt, les vérifia. Pour croire dans le Christ, il le força, pour ainsi dire, à souffrir de nouveau. Mais quelle personne cette femme représente, quel type, quelle image elle suggère, recherchons-le avec les lumières de l’Esprit. Qui est donc cette femme qu’un sang donné à la naissance, une débilité naturelle, une maladie originelle, ont conduit à des germes de mort, à des blessures mortelles, et aux angoisses d’une maladie ignominieuse ? Qui est-elle donc, celle qui a été souillée par les vices, viciée par les crimes, polluée par des plaies secrètes, que l’art répugnait à soigner, l’œil à regarder, que l’honnêteté avait en dégout, que la Loi elle-même ne parvenait pas à purifier, bien plus, que la Loi ordonnait d’expulser du temple, d’être interdite des rites sacrés, de s’abstenir de toutes les choses saintes ? Et que la Loi déclarait impure au point où tout ce qu’elle touchait devenait impur. Cette femme, mes frères, cette femme c’est l’Église, qui, blessée par le péché du premier homme, perdait continuellement tout son sang, ne faisait, depuis son origine, que courir à la mort.

L’Église et la Synagogue, statues en grès rose, vers 1220 (musée de l’Œuvre Notre-Dame, Strasbourg).

Sermon 36 

C’est le propre d’un débiteur honnête de rembourser rapidement ses dettes, de ne pas faire languir son créditeur par sa négligence ou son insouciance, de ne pas se jouer de lui par des atermoiements ou des échappatoires. Comme le récit du chef de la synagogue et celui de la femme hémorroïsse sont imbriqués l’un dans l’autre et ne forment qu’un seul tout, nous avons préféré, pour ne pas déroger à la brièveté habituelle de nos sermons, ne pas partager en deux développements notre exposé, de peur qu’il serve moins à ranimer les courages qu’à chatouiller vos oreilles.

Le chef de la synagogue est venu au devant du Seigneur, et a fait une grande prostration sur le sol. Il indique le motif de sa venue, il éveille la sympathie, touche le cœur de celui qui l’écoute, et le presse de partir et de venir guérir sa fille. À l’inverse, le Seigneur se retourne en marchant vers la femme hémorroïsse, sans avoir été sollicité, et détecte une occasion d’apporter le salut. En se taisant, il reconnaît le besoin de celle qui se tait, et voit les plaies occultes de celle qui les cache. Entre le Seigneur et la femme se traite la grande affaire d’un salut furtif. Et tandis que, après avoir été supplié par une demande faite en public, il se met en route vers la fille de Jaïre, la seule pensée de la foi de l’hémorroïsse pénètre le divin, et le divin pénètre ce qui est secret. Heureuse femme qui, dans une si grande foule, est seule avec le Christ, pour être seule consciente de la santé restituée, et du déploiement divin de force. Bienheureuse est-elle d’avoir repéré un telle voie d’accès, que personne ne peut obstruer. Bienheureuse est-elle pour s’être précipitée et s’être élancée par un tel chemin vers son Auteur. Car avant qu’elle ait été rabrouée par l’homme à cause de cette blessure, avant que cette plaie l’ait sevrée du bonheur, elle savait que les hommes avaient barricadé le chemin du complet rétablissement, eux qui avaient coutume d’exécrer plutôt que de guérir les plaies. Dieu est étranger aux plaies humaines, mais ne les méprise pas. Il n’a pas en horreur les maladies contagieuses : il les enraye. Il ne déteste pas les immondices du corps humain, mais les purifie. Dieu n’ignore pas ce que fait sa créature, mais ne peut pas en être souillé.

Entre le Seigneur et la femme se traite la grande affaire d’un salut furtif. La seule pensée de la foi de l’hémorroïsse pénètre le divin, et le divin pénètre ce qui est secret.

Or l’évangéliste soulève une question quand il dit : Comme Jésus connaissait en lui-même la vertu qui était sortie de lui, il dit en se tournant vers la foule : « qui a touché mon vêtement16? » Alors qu’il interroge comme faisant profession d’ignorance, tout en se rendant compte qu’une vertu est sortie de lui, il ignorerait à qui elle a été appliquée ? Celui qui est certain qu’une santé a été restituée ne saurait pas à qui cette grâce a été accordée ? Ici, le Seigneur interroge non pour dissiper l’erreur de l’ignorance, mais dans toute la majesté de qui sait et prévoit. Il n’enquête pas pour apprendre ce qui lui est caché, il démontre au contraire qu’il sait de quoi il s’agit, parce qu’en posant cette question, il révèle une chose cachée que tous ignoraient. Il fait apparaître au milieu de la foule une femme qui interpelle en silence, qui s’exprime par ses seules pensées, et qui obtempère aux conseils de sa vertu en se tenant derrière. Il ne fait pas cela comme quelqu’un qui s’informe de ce qu’il ignore, mais comme quelqu’un qui constate la grâce octroyée. Il fait en sorte qu’elle se tienne devant ses yeux, pour qu’après lui avoir apporté le salut, il apporte à tous la foi ; et pour que celle qui avait ressenti la vertu divine reconnaisse la majesté de Dieu. Et pour que, contre son attente, elle ne retourne pas inconnue, après avoir donné une entière connaissance d’elle-même.

Pendant que la plaie rougit de honte, que dans une telle cure, elle a une crainte respectueuse d’elle-même autant que de Dieu, le faible nuage de sa foi ne pouvait pas emporter toute résistance, et la lumière de son esprit elle-même assombrissait la confusion produite par les nuages. La voix du Seigneur qui interrogeait, comme un vent salutaire mit les nuages en fuite, la foi en relief, et celle qui se cachait dans les ténèbres de la nuit, il la rendit plus claire que le soleil. Serait-elle inférieure au soleil celle qui darde ses rayons sur toute la planète, qui brille et resplendit dans toute l’assemblée ecclésiale ?

Si elle était retournée sans être vue, pardonnez-lui, elle se serait jouée du médecin, elle ne l’aurait pas reconnu. Et elle aurait pu s’attribuer à elle-même et non au Guérisseur ce qui allait arriver. Elle aurait pensé que c’était elle qui avait arraché la guérison à la frange du vêtement, non à ce qu’il signifiait. Que croyait-elle qu’était cette chose dont elle sentait en elle-même la vertu, mais dont elle se jugeait trop profane pour la désirer ? Elle qui, avant sa cure, se cachait de honte et se jugeait indigne dans son humilité, pourquoi après la cure, n’accourt-elle pas spontanément pour rendre grâces, pour lui faire honneur, pour le glorifier pour une telle action ? Et après qu’elle eut vu le Seigneur persister dans son inquisition, et les disciples l’excusant et opposant au Seigneur l’oppression de la foule, après qu’elle eut réalisé qu’elle ne pouvait pas se cacher, après que la peur et les remords de la conscience eurent commencé à lui faire des reproches, alors, elle vint au médecin, pour que celui qu’elle professait secrètement comme médecin, elle le proclame ouvertement et l’adore comme Dieu, et pour qu’elle devienne, autant pour ses contemporains que pour leurs successeurs, une médecine pour un tel mal, au dire de l’évangéliste : La femme remplie de crainte et toute tremblante, sachant ce qui s’était passé en elle-même, vint et se prosterna à ses pieds et lui dit toute la vérité17.

En vérité, parce qu’un récit historique doit toujours être ramené à une plus sublime signification, et que les figures présentes — le chef de la synagogue, sa fille et la femme hémorroïsse — font connaître des mystères futurs, il faut expliquer quel genre de sacrement elles représentent en un discours allégorique, sous la forme de ces personnes. La fille du chef de synagogue à qui le Christ est venu, vers qui il s’en est allé, a avancé et a cheminé d’un pas humain, qui à cause du lieu ne peut pas être promue à la filiation divine, c’est, sans aucun doute, la Synagogue, au dire du Seigneur : Je n’ai été envoyé qu’à ceux qui périssent de la maison d’Israël18Mais pendant que le Christ se dirige vers la Synagogue, l’Église, établie dans toutes les nations, après avoir perdu le bien de la nature, perdait et perdait en abondance le sang du genre humain. En s’efforçant de soigner sa langueur, la science humaine ne faisait que l’aviver. Car les efforts pour contrer la fragilité humaine et le lustre de la civilisation ont toujours répandu le sang des peuples sans éradiquer les conflits, sans mettre fin aux guerres civiles, ni supprimer la démence des crimes. Mais elle a été, elle, démolie par de tels soins, par cette cure où elle vit tout ce qu’elle avait de bien englouti : tout ce qu’elle avait, c’est-à-dire son âme, son esprit, son sentiment, son ingéniosité, son travail, sa débrouillardise, sa raison. Nous recommandons cette femme aux médecins des âmes pour leur plus grand profit, car elle a reconnu le Christ pendant qu’il se déplaçait ; elle s’est approchée de lui par derrière, parce que la pollution de son sang ne lui permettait pas de le voir. Elle s’est avancée par en arrière, c’est-à-dire qu’elle suit l’aide que la foi lui apporte, et étant la dernière de toutes, elle touche la frange du vêtement du Christ, alors qu’elle n’est pas honorée dans les pères, n’est pas considérée comme sainte dans la Loi, ne peut pas se vanter des déclarations des prophètes, n’est pas honorée dans le corps du Seigneur lui-même, pendant qu’elle se trouve étrangère à l’ordre de la génération du Christ. Par en arrière, parce que, en ces derniers temps, elle suit le Christ et reçoit l’approbation du sacrement occulte de la foi. Elle touche vraiment le vêtement qu’elle découvre dans le sépulcre, qu’elle reconnait et prêche comme le signe du Christ ressuscité. Mais pendant que le Christ s’affaire à cette femme en manifestant sa puissance, son aide fait défaut à la fille du chef de la synagogue, et la Synagogue meurt, pour qu’elle renaisse à une vie de perfidie, elle qui était morte par la Loi, et avait péri par la nature. Entre temps, arrivèrent de la maison du chef de la synagogue des gens qui dirent : ne dérange plus le maître pour rien : ta fille est morte19. Aujourd’hui encore les Juifs ne veulent pas importuner le Christ, dont ils ne désirèrent pas la venue et qu’ils condamnèrent à la mort, qui perdirent dans l’infidélité l’espoir de la résurrection. Mais convient à notre interprétation le fait que la fille du chef de la synagogue ait douze ans révolus, et que la maladie de l’hémorroïsse se soit prolongée douze ans, puisque à l’une et à l’autre le salut et la vie ont été accordées après cette période ultime de temps. Car ce chiffre conclut le temps de la vie humaine. Le chiffre douze fait l’année et on l’identifie et on le compte dans les doigts. De là vient que les Prophètes déclarent que le Christ viendra pendant l’année agréable à Dieu, et l’Apôtre le prouve en disant que le Christ est venu à la plénitude des temps : Quand vint la plénitude du temps, Dieu a envoyé son Fils20. Priez mes frères pour que, comme la Synagogue est morte à elle-même et à la Loi, pour que le Christ vive, nous mourions au péché et à la chair pour pouvoir vivre dans le Christ.


Illustration de couverture : école de Rembrandt, Jésus guérissant la femme souffrant d’écoulement de sang (Marc 5,25-28), huile sur toile, XVIIe siècle (collection privée).

  1. Deutéronome 6,5.[]
  2. Marc 5,22-23.[]
  3. Pierre Chrysologue emploie le mot dans un sens non technique.[]
  4. Psaume 139,13, 5.[]
  5. Psaume 118,15-16.[]
  6. Psaume 118,17.[]
  7. Marc 5,24-29.[]
  8. Psaume 32,1.[]
  9. Paul.[]
  10. 1 Corinthiens 11,29.[]
  11. 1 Corinthiens 11,30.[]
  12. Matthieu 9,22.[]
  13. Marc 5,39.[]
  14. 1 Corinthiens 15,52.[]
  15. Psaume 133,2.[]
  16. Marc 5,30.[]
  17. Marc 5,33.[]
  18. Matthieu 15,24.[]
  19. Matthieu 5,35.[]
  20. Galates 4,4.[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université, étudiant en théologie à la faculté Jean Calvin et lecteur dans les Églises réformées évangéliques de Lituanie. Principaux centres d'intérêts : ecclésiologie, christologie, histoire de la Réforme en Europe continentale. Responsable de la relecture des articles du site.

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