Cet article ne prรฉtend pas faire une analyse exhaustive des ลuvres de Calvin relatives ร la loi naturelle mais porter ร votre connaissance quelques textes de ce dernier relatifs ร celle-ci accompagnรฉs de brรจves remarques.
Avant de considรฉrer ces quelques textes, je rappelle comment Andrew Fulford, aprรจs avoir dรฉcrit l’ordre naturel de la crรฉation, dรฉfinit ce qu’est croire en la loi naturelle. C’est croire :
- Quโil existe un ordre objectif de lโunivers du type dรฉcrit ci-dessus ;
- Que cet ordre est objectivement visible, prรฉsent pour รชtre observรฉ, que lโon porte ou non les lunettes de lโรcriture ;
- Quโau moins certaines personnes non rรฉgรฉnรฉrรฉes perรงoivent cet ordre.
Il s’agit ici d’un usage large de l’expression ยซย loi naturelleย ยป, comprenant ร la fois la rรฉvรฉlation naturelle externe (l’ordre objectif du monde crรฉรฉ) et la rรฉvรฉlation naturelle interne (qui comprend la conscience et la raison). Ainsi les docteurs de Leyde disent-ils dans leur Synopsis purioris theologiae, au premier locus, que la rรฉvรฉlation naturelle interne comprend la vรฉritรฉ naturelle (que j’ai appelรฉ plus tรดt ยซย raisonย ยป) qui est une connaissance thรฉorique et la loi naturelle (que j’ai appelรฉ plus tรดt ยซย conscienceย ยป) qui est une connaissance pratique ou รฉthique faisant impression sur la volontรฉ de l’homme en vue d’une action. Dans cet article, c’est l’usage large qui sera utilisรฉ, mais gardons en tรชte qu’un usage plus prรฉcis existe. Croire ร la loi naturelle, selon Fulford, c’est donc croire que ces divers รฉlรฉments existent et que mรชme des personnes irrรฉgรฉnรฉrรฉes et ignorant tout des รcritures peuvent les percevoir, mรชme imparfaitement.
Dรฉfinition de la loi naturelle selon Calvin
Le premier texte qu’il est intรฉressant de considรฉrer, c’est une portion de l’Institution sur les consรฉquences de la chute oรน Jean Calvin dรฉfinit la loi naturelle. Plus tรดt, il a affirmรฉ que la connaissance des choses cรฉlestes consiste ร (1) connaรฎtre Dieu, (2) connaรฎtre sa volontรฉ paternelle et sa faveur et (3) connaรฎtre comment nous devons nous conduire. On pourrait rรฉsumer en disant : Dieu, l’รvangile et la Loi.
Il reste ร parler du troisiรจme membre de la dรฉfinition donnรฉe au paragraphe 18 : savoir comment bien mener notre vie, c’est-ร -dire connaรฎtre la vraie justice des ลuvres.
Il semble que l’intelligence humaine est plus adaptรฉe dans ce domaine qu’en ce qui concerne les choses รฉvoquรฉes ci-dessus. L’apรดtre indique que les gens qui n’ont point de Loi sont loi ร eux-mรชmes et manifestent qu’ils ont les ลuvres de la Loi รฉcrites dans leur cลur, car leur conscience leur en rend tรฉmoignage et leurs pensรฉes les accusent ou les dรฉfendent devant le jugement de Dieu par rapport ร leurs actes (Romains 2.14-15). Si les Gentils ont naturellement la justice de Dieu imprimรฉe dans leur esprit, ils ne sont donc pas entiรจrement aveuglรฉs en ce qui concerne la maniรจre de vivre. En fait, c’est une chose bien connue que l’รชtre humain connaรฎt suffisamment la bonne maniรจre de vivre par la loi naturelle, dont parle l’apรดtre.
Il nous faut considรฉrer pour quel but cette connaissance de la loi a รฉtรฉ donnรฉe aux hommes ; il apparaรฎtra alors jusqu’oรน elle peut nous conduire dans la recherche de la raison et la vรฉritรฉ. Cette pensรฉe devient claire dans les paroles de Paul, si nous considรฉrons sa dรฉmarche dans le contexte de Romains 2. Il dit juste avant le texte dรฉjร citรฉ que ceux qui ont pรฉchรฉ sous la Loi seront jugรฉs par la Loi, et que ceux qui ont pรฉchรฉ sans la Loi pรฉriront sans la Loi. Comme ce dernier point semblait dรฉraisonnable – que les pauvres peuples ignorants, sans aucune lumiรจre de vie, pรฉrissent -, il ajoute aussitรดt que leur conscience leur servira de loi, parce qu’elle est suffisante pour les juger selon la justice.
L’objectif de la loi naturelle est donc de rendre l’homme inexcusable. Aussi peut-on la dรฉfinir convenablement ainsi : elle est un sentiment de la conscience qui lui permet de discerner entre le bien et le mal de faรงon suffisante pour empรชcher l’homme de s’abriter derriรจre son ignorance, รฉtant condamnรฉ par son propre tรฉmoignage. Il existe, en l’รชtre humain, un tel dรฉsir de se flatter qu’il essaye en permanence, autant que cela lui est possible, d’รฉcarter de sa conscience la connaissance de son pรฉchรฉ.
Jean Calvin, Institution de la religion chrรฉtienne, II, II, 221.
Pour Calvin, l’intelligence humaine est plus adaptรฉe pour discerner la faรงon dont il convient d’agir que pour en apprendre sur Dieu et sur sa faveur envers nous. En fait, l’homme connaรฎt ยซย suffisammentย ยป la bonne maniรจre de vivre. Suffisamment pour quoi ? Pour รชtre inexcusable. C’est ce que dรฉclare aussi la Confession belge, rรฉdigรฉe par Guy de Brรจs :
Nous le connaissons par deux moyens. Premiรจrement : Par la crรฉation, conservation et gouvernement du monde universel, d’autant que c’est devant nos yeux comme un beau livre, auquel toutes crรฉatures, petites et grandes, servent de lettres pour nous faire contempler les choses invisibles de Dieu, savoir sa puissance รฉternelle et sa divinitรฉ, comme dit l’Apรดtre saint Paul. Toutes lesquelles choses sont suffisantes pour convaincre les hommes, et les rendre inexcusables. Secondement : Il se donne ร connaรฎtre ร nous plus manifestement et รฉvidemment par sa sainte et divine Parole, tout autant pleinement qu’il nous est de besoin en cette vie pour sa gloire et le salut des siens.
Confession Belge, article 2.
Commentaire sur Romains
Dieu en soi-mรชme est invisible ; mais parce que sa majestรฉ reluit en toutes ses ลuvres et crรฉatures, les hommes devraient le connaรฎtre par lร , car elles montrent clairement quel est l’ouvrier qui les a faites. Et pour cette raison, l’Apรดtre dit aux Hรฉbreux (11.3) que les siรจcles sont les miroirs ou dรฉmonstrations des choses invisibles. Il ne dรฉduit pas par le menu toutes les choses qui peuvent รชtre considรฉrรฉes en Dieu, mais il montre qu’on parvient jusqu’ร connaรฎtre sa puissance et sa divinitรฉ รฉternelle, car il faut nรฉcessairement que celui qui l’auteur de toutes choses soit sans commencement et subsiste de soi-mรชme. Quand on y est parvenu, alors se montre sa divinitรฉ qui ne peut รชtre sans toutes les vertus de Dieu, vu qu’elles y sont toutes comprises.
De ceci il apparaรฎt facilement dans quelle mesure les hommes peuvent profiter par cet dรฉmonstration : c’est qu’ils ne peuvent allรฉguer aucune dรฉfense au jugement, ni รฉchapper, qu’ร bon droit ils ne mรฉritent d’รชtre condamnรฉs.
Commentaire sur Romains 1.202.
Si la citation prรฉcรฉdente, tirรฉe de l’Institution, avait trait ร la connaissance des exigences รฉthiques de Dieu, celle-ci concerne plutรดt ce qu’on appelle thรฉologie naturelle, ร savoir la connaissance que l’on a de Dieu lui-mรชme par la nature. Selon Calvin, l’homme peut par un raisonnement a posteriori, c’est-ร -dire partant des effets et remontant ร la cause, savoir que le monde a รฉtรฉ crรฉรฉ, que son ouvrier est รฉternel et tout-puissant et, partant de lร , qu’il possรจde la divinitรฉ et tous les attributs (ou vertus) qui sont toutes comprises en cela (bontรฉ, justice, sagesse, vรฉritรฉ, etc.). Lร encore, l’effet est de rendre l’homme inexcusable car, comme il l’explique ensuite, l’homme n’a pas rendu l’honneur ร ce Dieu qu’il peut pourtant connaรฎtre.
Calvin fait encore rรฉfรฉrence ร l’ordre moral dans ce chapitre non pas uniquement pour ce qui est de la conscience de l’homme (rรฉvรฉlation naturelle interne pratique) mais aussi pour ce qui est de l’ordre moral externe (rรฉvรฉlation naturelle externe). En effet, traitant de l’homosexualitรฉ en Romains 1,26, il relรจve que les hommes ยซย se sont dรฉbordรฉs plus que les bรชtes, vu qu’ils ont renversรฉ tout l’ordre de la natureย ยป.
En Romains 2,14, il ajoute les remarques suivantes :
Il prouve que les paรฏens ne gagnent rien d’allรฉguer leur ignorance pour excuse, vu qu’ils montrent par leurs actes qu’ils ont quelque rรจgle de justice. Car il n’y eut jamais nation si barbare et รฉloignรฉe de toute humanitรฉ, qui ne se soit rangรฉe sous quelque forme de lois. Comme toutes les nations d’elles-mรชmes s’adonnent ร s’รฉtablir des lois, on voit donc clairement par lร , qu’il y a quelques conceptions premiรจres de justice et droiture imprimรฉes naturellement dans les esprits des hommes. C’est pourquoi on peut bien dire qu’ils ont loi sans Loi, parce que, bien qu’ils n’aient point la Loi รฉcrite de Moรฏse, toutefois ils ne sont pas dรฉpourvus de toute connaissance de droiture et d’รฉquitรฉ. Car autrement ils ne pourraient pas discerner entre la mรฉchancetรฉ et la vertu ; or ils rรฉpriment la premiรจre par des punitions, ils mettent l’autre en estime et, l’approuvant par leur jugement, ils la rรฉcompensent et lui ordonnent un loyer honorable.
Il รฉtait courant chez les thรฉologiens, lorsqu’il s’agit de dรฉmontrer l’existence de la loi naturelle, de faire appel au jus gentium, au droit des nations. Il ne s’agit pas de confondre la loi naturelle avec les lois des nations mais de relever que ces lois sont une preuve qu’une loi naturelle est gravรฉe dans les hommes. Comme l’a dรฉmontrรฉ David Sytsma, Jean Calvin utilisait le droit romain comme l’exemple le plus abouti, bien qu’imparfait, d’interprรฉtation du droit naturel. Il considรฉrait que ce droit incarnait avec excellence la loi naturelle et y faisait appel dans son interprรฉtation de la loi mosaรฏque ainsi que pour discerner ce qui, en elle, relevait du droit positif et ce qui relevait du droit naturel.
Commentaire sur le livre des Actes
Paul et Barnabas ostent yci toute couverture d’ignorance aux Gentils. Car quoy que les hommes se plaisent en ce qu’ils ont controuvรฉ, si est-ce toutesfois que finalement se sentans convaincus d’erreur, ils vienent ร ce refuge, qu’il ne leur faut imputer aucune coulpe : mais plustost que Dieu a estรฉ cruel, qui n’a point daignรฉ seulement siffler pour retirer de pรฉril et ruine ceux qu’il voyoit pรฉrir. Paul et Barnabas prรฉvienent ceste objection frivole, quand ils monstrent que Dieu s’est tellement cachรฉ, que cependant il a rendu tesmoignage de soy et de sa divinitรฉ. Or toutesfois il nous faut veoir comment ces deux choses s’accordent ensemble. Car si Dieu a donnรฉ tesmoignage de soy, il n’a point laissรฉ le monde errer, entant qu’en luy estoit. A cela je respon que ceste espรจce de tesmoignage, de laquelle mention est yci faite, a estรฉ telle, qu’elle ostoit toute couverture d’excuse aux hommes, et non pas qu’elle fust suffisante ร salut.
Commentaire sur Actes 14,.173.
Ici Calvin fait une remarque sensiblement similaire ร ce que nous avons lu plus haut, ร savoir que les hommes, mรชmes ceux qui ont รฉtรฉ laissรฉ dans l’ignorance quant ร la rรฉvรฉlation spรฉciale, sont toutefois sans excuses car ils ont reรงu une connaissance suffisante bien que celle-ci ne suffise pas ร les mener au salut.
L’intention de Paul est de monstrer quel est le vray Dieu. Or pource qu’il ha affaire, et adresse sa parole ร des gens profanes, il veut prouver son dire par la nature mesme de Dieu. Car il n’eust rien proufitรฉ d’allรฉguer les tesmoignages de l’Escriture. J’ay dit que la dรฉlibรฉration du sainct Apostre estoit, d’amener les Athรฉniens au vray Dieu : car ils estoyent persuadez qu’il y avoit quelque Divinitรฉ : il ne faloit seulement que corriger leur religion qui estoit corrompue.
Commentaire sur Actes 17,24.
Les Athรฉniens qui รฉcoutaient le discours de Paul reconnaissaient dรฉjร l’existence d’une divinitรฉ mais le culte qu’ils rendaient ร Dieu pour ainsi dire, comme tout culte qui n’est pas รฉclairรฉ de la rรฉvรฉlation spรฉciale, รฉtait entiรจrement ร corriger. L’apรดtre, dans ce contexte apologรฉtique, ne fait pas appel aux รcritures (ce qui n’aurait pas รฉtรฉ profitable, selon Calvin) mais ร la connaissance naturelle que les Athรฉniens avaient de ce qu’est Dieu. Si Dieu est tel que vous savez qu’il est, comment pouvez-vous croire qu’il peut รชtre servi par des mains humaines et dignement reprรฉsentรฉ par des statues ? Les interlocuteurs paรฏens de Paul, ignorant les รcritures et irrรฉgรฉnรฉrรฉs, avaient nรฉanmoins accรจs ร la crรฉation de Dieu et l’apรดtre ne se privait certainement pas de cette arme apologรฉtique :
Et qu’est-ce que sainct Paul recueille de ceci, que Dieu est crรฉateur, ouvrier et Seigneur du monde : Asรงavoir qu’il n’habite point es temples faits de main. Car veu qu’on peut bien cognoistre par la crรฉation du monde, que la justice, la sapience, la bontรฉ et puissance de Dieu, sont espandues outre les limites et bornes du ciel et de la terre : il s’ensuit qu’il ne peut estre enclos en aucunes espaces de lieux.
Commentaire sur Actes 17,24.
Cette connaissance naturelle que Dieu offre ร l’homme dans la crรฉation rend son incrรฉdulitรฉ d’autant plus coupable :
Et d’autant plus est vilein l’aveuglement des hommes, et moins tolรฉrable, de ce qu’en une manifestation de Dieu si claire et รฉvidente, ils ne sont toutesfois touchez d’aucun sentiment de la prรฉsence de Dieu. Qu’ils tournent et dressent les yeux de quelque costรฉ qu’ils voudront, et haut et bas, il faut nรฉcessairement qu’ils rencontrent, des vives images de la bontรฉ, sagesse et puissance de Dieu, voire en nombre infini. Car Dieu n’a point couvert sa gloire d’ombrages obscurs en cest ouvrage du monde : mais il a engravรฉ par tout des marques si apparentes, que les aveugles mesmes les pourront recognoistre en tastonnant.
Commentaire sur Actes 17,27.
Calvin s’empresse de prรฉciser toutefois que la vraie connaissance de Dieu, celle qui est ร salut, ยซย est un don singulier de sa bontรฉ : veu aussi que la foy, par laquelle seule il est droitement cognu, ne procรจde que de l’illumination du sainct Esprit : il s’ensuit que nos esprits ne peuvent pรฉnรฉtrer jusques lร par la seule conduite de nostre nature.ย ยป
Conclusion
Le survol que nous avons proposรฉ รฉtait, comme annoncรฉ, bref. On peut relever nรฉanmoins les points suivants, sur la pensรฉe de Calvin :
- Les hommes irrรฉgรฉnรฉrรฉs et sans l’รcriture ont accรจs par la crรฉation ร une thรฉologie naturelle, c’est-ร -dire ร une connaissance de l’existence de Dieu, de sa puissance, de son รฉternitรฉ, de sa bontรฉ, de sa sagesse, bref de sa divinitรฉ ;
- Les hommes irrรฉgรฉnรฉrรฉs et sans l’รcriture ont aussi accรจs par la crรฉation ร un ordre moral externe objectif, qu’ils renversent toutefois ;
- Les hommes irrรฉgรฉnรฉrรฉs et sans l’รcriture sont encore dotรฉs d’une connaissance naturelle du bien et du mal, imparfaite mais suffisante pour les condamner ;
- Le droit des nations est une des preuves de l’existence de ce droit naturel ;
- En contexte apologรฉtique avec des personnes ne connaissant pas les รcritures, s’il n’est pas profitable d’en tirer des tรฉmoignages, on peut toutefois faire appel comme l’apรดtre ร la thรฉologie naturelle et ร la loi naturelle pour corriger leurs erreurs.
Sur la base de ces tรฉmoignages, il est raisonnable de conclure que Calvin croyait en la loi naturelle telle que dรฉfinie par Andrew Fulford et qu’il รฉtait favorable ร un usage apologรฉtique de ces considรฉrations. Si une รฉtude plus poussรฉe de la pensรฉe de Calvin sur ce sujet vous intรฉresse, je vous renvoie ร l’รฉtude de Scott Clark ร ce propos.
Illustration en couverture : Thomas Doughty, Paysage romantique avec un temple, 1834.
- Paul Wells et Marie de Vรฉdrines, Institution de la religion chrรฉtienne, mise en franรงais moderne, Kerygma, Excelsis, 2009, pp. 223-224.[↩]
- Toutes les citations du commentaire sur l’รฉpรฎtre de Paul aux Romains sont issues de l’รฉdition Kerygma, 1978.[↩]
- Toutes les citations du commentaire de Calvin sur les Actes sont issues de cette รฉdition.[↩]



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