Le crime d’Hérode et le nôtre
22 janvier 2023

Cette prédication a été donnée (en lituanien) dans l’Église réformée de Kaunas (Lituanie) le dimanche 1er janvier dernier, jour où l’avortement médicamenteux est devenu légal dans ce pays.


La vie et le ministère terrestre de Jésus sont marqués par deux mouvements contradictoires et pourtant simultanés, un abaissement d’une part et une élévation de l’autre. Il y a des épisodes glorieux, comme sa Résurrection, son Ascension, sa Transfiguration, etc. Mais il y a aussi des moments où il s’humilie profondément, et sa mort sur la Croix, le Vendredi saint, en représente évidemment le nadir. Souvent ces deux mouvements sont en fait savamment entrecroisés, et il n’est pas toujours aisé de bien les distinguer. L’histoire de la Nativité et de l’Épiphanie illustrent bien cela : au milieu de ces événements plutôt lumineux, l’apôtre Matthieu nous raconte une histoire terrible, qui n’a pu que provoquer la frayeur des parents de Jésus et de tout le peuple. Il s’agit d’un crime particulièrement odieux ; arrêtons-nous dessus ensemble.

13Après leur départ, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit : « Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte et restes-y jusqu’à ce que je te parle ; car Hérode va rechercher le petit enfant pour le faire périr. » 14Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte. 15Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode, afin que s’accomplisse ce que le Seigneur avait déclaré par le prophète :

J’ai appelé mon fils hors d’Égypte.

16Quand Hérode se vit joué par les mages, sa fureur fut extrême, il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans son territoire, d’après l’époque qu’il s’était fait préciser par les mages. 17Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par le prophète Jérémie :

18Une voix s’est fait entendre à Rama,
Des pleurs et beaucoup de lamentations :
C’est Rachel qui pleure ses enfants ;
Elle n’a pas voulu être consolée,
Parce qu’ils ne sont plus.

19Après la mort d’Hérode, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, en Égypte, 20et dit : « Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, et retourne dans le pays d’Israël, car ceux qui en voulaient à la vie du petit enfant sont morts. »

Matthieu 2,13-20.

Hérode et son crime

Le cœur narcissique d’Hérode

Tout crime, tout péché n’apparaît pas comme par magie, mais prend ses racines profondément chez celui qui le commet. Que peut-on dire du cœur d’Hérode ?

La grande affaire de la vie d’Hérode, c’est qu’il est roi. Une fois devenu roi, il n’a plus grand-chose de plus à rechercher, sinon à rester le plus longtemps et le plus fermement à son poste. Il est prêt à tout pour cela. La volonté de puissance d’Hérode est le principal moteur de sa vie, il est prêt à se maintenir par tous les moyens. La bonne nouvelle de la naissance de Jésus, roi des Juifs, est pour lui tout sauf une bonne nouvelle : voilà un concurrent ! Toutes ses pensées vont se concentrer là-dessus. Le prétendant a beau n’avoir que quelques jours, il a beau ne pas parler (et plus tard, quand il parlera, il affirmera que son royaume n’est pas de ce monde), mais Hérode fait déjà — c’est le cas de le dire ! — des plans sur la comète… Il veut s’en débarrasser sans tarder. Sans doute pense-t-il : « Voici justement quelques mages qui viennent d’arriver chez moi, ils le visiteront bientôt, je récupérerai toutes les informations dont j’ai besoin sur le prétendant à leur retour. » Mais soudain les plans d’Hérode tombent à l’eau. Il voulait tromper les mages, mais c’est lui, grâce à Dieu et à son ange, que ces sages ont trompé, en rentrant par un autre chemin ! Hérode n’est finalement pas si puissant qu’il ne le pensait ! Et cela le met dans une colère noire. Sa ruse cède la place à la violence, à une violence bien plus forte. Il n’est plus en quête d’un plan, mais une vengeance.

L’Écriture nous dit qu’Hérode se mit dans une fureur extrême. Mais sa colère n’est pourtant pas aveugle. Son crime est préparé avec méthode, il a été réfléchi au moins brièvement. Comme un criminel aguerri, Hérode agit avec prudence. Il ne frappera pas seulement le petit village de Bethléhem, mais aussi ses environs. Il ne ciblera pas seulement les garçons nouveau-nés, mais tous les enfants de moins de deux ans — ce qui laisse entendre qu’il a peut-être passé plusieurs semaines ou mois à prévoir son forfait. Et il ne leur laissera aucune chance, exigeant qu’on les tue tous, jusqu’au dernier.

La grandeur du crime d’Hérode

Quelle fut l’ampleur véritable du crime d’Hérode ? C’est difficile à dire ; Matthieu ne nous aide pas beaucoup. Souvent, dans les Évangiles, dans celui de Matthieu en particulier, des événements très significatifs ne sont mentionnés que comme en passant, sans s’apesantir sur les détails. C’est dans un style similaire que Matthieu relate par exemple qu’à l’heure de la mort de Jésus, les tombeaux s’ouvrirent, et les corps de plusieurs saints qui étaient décédés ressuscitèrent. (Matthieu 27,52) Ici comme ailleurs, nous ne saurons pas exactement comment cela s’est fait. Combien de gens furent concernés ? Nous l’ignorons. À part Jésus, d’autres enfants ont-ils pu échapper aux griffes d’Hérode ? Nous ne pouvons que spéculer là-dessus. Peut-être que Matthieu lui-même n’avait pas beaucoup d’informations fiables à ce propos. Aucune autre source que lui ne nous raconte l’épisode. Certains spécialistes qui ne considèrent pas la parole de Dieu comme infaillible ne se sont pas gênés pour remettre en cause du tout l’historicité de ce meurtre d’enfants.

Mais il est pourtant probable, même indépendamment du témoignage des saintes Écritures. Lorsque nous nous documentons sur la vie du roi Hérode, telle que nous l’ont fait connaître des historiens juifs du temps, nous découvrons beaucoup, beaucoup de violence. Cette violence et cette effusion de sang semble sans limites, inexorable. Hérode a tué une de ses femmes, trois de ses fils, et il aurait tué plus de monde encore s’il avait pu vivre un peu plus longtemps et avoir un peu plus de puissance. Tuer des enfants ne dénote en rien du reste de son curriculum vitæ.

Le cœur d’Hérode illustre bien ce que les théologiens réformés ont appelé la corruption totale, l’incapacité radicale de l’homme à faire de lui-même le bien et à suivre les voies du Seigneur, son esclavage du péché. Non seulement Hérode ne cherche pas à connaître Dieu et le salut, mais il court à toutes jambes en direction opposée, vers sa damnation, vers les ténèbres les plus noires. Fort de son statut de roi, Hérode ne se sent limité par aucune loi, aucun pouvoir terrestre supérieur à lui, il est libre d’agir selon sa nature, sa terrible nature pécheresse. Le cœur de l’homme est corrompu, il n’y a en lui nulle bonne volonté, sinon celle que Dieu pourra bien vouloir lui donner par sa grâce.

Jésus face à Hérode

C’est donc sous un tel Hérode que naît le petit Jésus. La Providence se voit contrainte d’intervenir une nouvelle fois, pour le protéger de lui. Cette fois, c’est à Joseph que Dieu envoie son ange, pour que la sainte Famille prenne la fuite, précipitamment, en Égypte. Joseph part de nuit, ce qui était très dangereux et exceptionnel à l’époque. Lorsque le prophète Élie était persécuté en Israël par un roi cruel, il avait eu besoin de se réfugier à Sarepta de Sidon, chez une veuve isolée ; l’heure est venue pour Jésus aussi où toute la terre d’Israël est devenue inhospitalière, un péril mortel. Pourquoi l’ange l’envoie-t-il en Égypte ? Il y avait beaucoup de Juifs à l’époque en Égypte, à Alexandrie notamment, Joseph a pu y trouver un soutien matériel pour sa famille. Mais l’Égypte, dans l’Ancien Testament, a surtout un rôle important, parfois ambigu, et le bref exil de Jésus en Égypte a une valeur surtout symbolique. Jésus est comparé et assimilé en cela à certaines figures importantes de l’Ancien Testament et du peuple d’Israël. Jésus est tel un nouveau Moïse, dont le pharaon Hérode a exigé la mort. Comme le nouveau-né Moïse, il trouve refuge en Égypte, sous la protection d’un Joseph. Comme Moïse, il rentrera aussi d’Égypte, son exil prendra fin. Il conduira les hommes hors d’Égypte, hors de la maison de servitude. C’est pourquoi Matthieu cite les paroles d’Osée le prophète : J’ai appelé mon fils hors d’Égypte. (Osée 11,1) Bien sûr, le mot de fils convient à merveille pour parler de Jésus. Mais à l’époque, ce n’était pas le fils de Dieu qu’Osée avait à l’esprit, mais la nation d’Israël. Jésus est ainsi aussi un nouvel Israël, le vrai Israël qui se libère de l’Égypte hérodienne.

Dieu dans sa Providence, par ses anges et par les soins de ses parents, a donc sauvegardé son Fils. Mais le cœur d’Hérode a fait des dégâts. Son péché a des conséquences. Au lieu de protéger les enfants de son peuple, il tue ses plus jeunes sujets. Il a fait du royaume d’Israël un véritable état terroriste1. Il n’est pas très difficile de discerner çà et là les Hérodes de notre temps. En Lituanie, en Ukraine, tous les regards se tourneront sans doute vers le grand voisin à l’est, et c’est bien compréhensible. Mais nous contenterons-nous de cela ? De reconnaître et de montrer le péché d’autrui ? Ou reconnaîtrons-nous le cœur d’Hérode également chez nous, dans nos pays civilisés, dans l’Occident auquel nous tenons tant en ce moment ? Il est temps de parler de nous, de notre société où les enfants meurent à un rythme bien plus soutenu et plus systématiquement qu’à l’époque d’Hérode.

Notre civilisation et son crime

Le cœur de la société abortive

Que dit de nous le meurtre d’enfants, la plupart du temps avant leur naissance, mais parfois aussi un peu après ? De quel cœur est dotée notre société ? Ce que certains militants ont proposé d’appeler la « société abortive » est marqué tout d’abord par une grande ambition et une grande impatience. La Bible nous a appris à penser à long terme. Dieu nous a donné pour tâche de fonder des familles, des peuples et des nations, et de peupler ainsi la Terre entière. Il y a peu de temps encore, le succès d’un homme se mesurait non seulement au sien propre, mais aussi à celui de ses enfants et de ses petits-enfants. Mais dans une société où je suis le seul qui compte, où tout doit arriver sans tarder, une telle patience est un luxe d’un autre temps. Tout doit se trouver, ou changer, ou redevenir comme avant en l’espace d’une génération. L’arrivée d’un enfant dans une telle société n’est plus la promesse d’un succès futur, de sécurité et de prospérité dans nos vieux jours, mais bien plutôt un obstacle, du temps gâché pour la réalisation de mon propre ego.

La « société abortive » est, deuxièmement, une société de propriétaires indépendants (si tant est qu’il soit encore possible de l’appeler une société). « Mon corps, mon choix. » Peu importe la valeur de ce choix, pourvu que ce soit le mien. Peu importe par qui et pour quoi ce corps a été créé, l’important est celui qui en dispose présentement. Peu importe qu’au sein de ce corps se développe un autre corps, tout aussi valable que le mien ; tant qu’il est en moi, il est otage de mon bon vouloir. Ce n’est pas une personne, c’est un bien. Ce n’est pas moi, mais c’est à moi. Peu importe qui je suis, c’est ce que j’ai qui compte.

Enfin, la « société abortive » est bien vite oublieuse. La technologie y contribue opportunément. À peine aurons-nous subi ce nettoyage sans douleur (car c’est comme cela qu’on fait la promotion de l’avortement médicamenteux) que nous pourrons revenir à notre vie normale, ouvrir une nouvelle page de notre carrière. S’il avait tué Jésus, Hérode ne se serait sans doute pas attardé bien longtemps sur le sort de ce roi autoproclamé, et serait rapidement revenu à quelque autre de ses démons. Le juridisme de notre société s’y ajoute également : tout est parfaitement légal, alors n’ayons pas l’impudence d’y voir quelque chose d’immoral. Pas d’acte de naissance, pas de livret de famille, pas d’enfant. Comme l’écrivit un écrivain soviétique2, à propos d’un certain Hérode ayant sévi jadis : « Pas d’homme, pas de problème. » Et s’il s’agit bien d’un être humain ? On n’aura qu’à ne pas l’appeler être humain. La « société abortive » est plus intelligente et plus efficace qu’Hérode : elle a construit autour d’elle tout un système, toute une machinerie, une industrie, une armée entière pour qu’on ne voie pas même ces enfants, qu’ils ne naissent pas et qu’on en perde jusqu’au souvenir.

La grandeur du crime de la société abortive

Quelle est donc l’ampleur du crime de cette « société abortive », de ce monde infanticide ? Elle n’est pas non plus évidente à mesurer et à saisir. Limitons-nous à un ou deux chiffres. En Lituanie actuellement, pour dix grossesses qui se terminent par une naissance, une grossesse est « interrompue », c’est-à-dire se termine par effusion de sang. C’est un peu moins de 10 %. Dans certains pays d’Europe occidentale, nous ne sommes pas loin du double. À l’Est, ce n’est pas mieux. Si l’on y regarde de plus près, la « société abortive » est parfois encore plus avancée : dans mon pays natal par exemple, 95 % des enfants atteints de trisomie 21 ne parviennent pas jusqu’à la naissance ; le gouvernement promet encore davantage d’efforts, pour que le nombre de naissances de tels enfants diminue encore… Et la trisomie 21 n’est pourtant pas la plus terrible des affections génétiques. Avec de tels chiffres, il semble que nous soyons devenus beaucoup plus efficaces qu’Hérode lui-même.

Mais ne nous contentons pas d’une approche quantitative du crime ; examinons-le aussi qualitativement. Ce n’est pas seulement le nombre d’avortements qui évolue, tantôt à la hausse, tantôt à la baisse, c’est aussi la manière dont ils sont considérés. Lorsqu’on a commencé à les légaliser, on en parlait comme d’une exception, d’un mal inévitable, d’une solution de secours dans des cas extrêmes ou au moins difficiles. Un tel discours est depuis longtemps passé de mode. Il est aujourd’hui de bon ton de prendre parti, d’afficher son engagement sur les réseaux sociaux. Le péché exige notre attention, et loin de se faire discret, il veut tous les honneurs. Il cesse alors d’être notre part sombre, notre côté obscur, notre défaut un peu honteux, pour devenir un objet de fierté, une valeur. Moloch3 réclame toujours plus de victimes, voudrait que soient ôtés les derniers garde-fous : âge de la femme enceinte, accord des parents, nombre de semaines du fœtus, discussion préalable avec un psychologue, coût et prise en charge de l’acte, etc. Les ténèbres n’ont pas l’intention de partager à l’amiable leur territoire avec la lumière, ni le mensonge de cohabiter paisiblement avec la vérité. En France, on s’inquiète de la liberté rendue aux États américains dans ce domaine, et l’on demande avec insistance que le droit à l’avortement soit inscrit dans la Constitution. Le crime d’Hérode devrait donc devenir une pierre de touche, une valeur fondamentale, un étendard brandi bien haut, un décor militant ajouté à une photo de profil sur Facebook. Le pécheur s’enorgueillit de son péché, s’identifie à lui, tombant ainsi toujours plus bas. À partir d’aujourd’hui, l’avortement médicamenteux — une forme plus commode, plus pratique, plus avancée technologiquement — est légalisé en Lituanie. L’avortement à domicile. Un médicament contre la grossesse. Un médicament contre un être humain.

Le chrétien face à l’avortement

Nous pouvons identifier au moins trois raisons de combattre la société abortive, de toutes sortes de manières.

Pour défendre la vérité d’abord. C’est paradoxal, mais jamais la science n’a aussi bien prouvé qu’aujourd’hui quand la vie prenait son commencement. À l’époque de Jésus, il n’y avait pas de consensus unanime sur le sujet, il n’y avait pas de moyen d’apporter de preuve biologique. Certains pères de l’Église, par exemple, soutinrent l’idée que l’âme humaine n’était formée que quelques jours voire quelques semaines après la fécondation. Cela ne les empêcha pourtant pas de s’opposer vigoureusement à l’avortement, ne serait-ce que par précaution. Or nous, qui avons bien plus d’éléments scientifiques à notre disposition, faisons le chemin inverse dans le domaine moral.

Pour défendre l’Incarnation du Christ, le Dieu-homme, ensuite. Certes, il n’est nul besoin d’être chrétien pour comprendre ce qu’est la vie ; la révélation générale de Dieu dans la nature, dans la conscience humaine, suffit amplement pour cela. Mais il n’est pas moins vrai que les chrétiens ont des raisons supplémentaires de s’engager dans ce combat. Les chrétiens se distinguent en ce qu’ils adorent leur Dieu même sous l’apparence d’un petit enfant. Nous croyons que Christ a toujours été à la fois Dieu et homme, du moment même de sa conception par le Saint-Esprit dans le sein de la bienheureuse vierge Marie. Il n’y eut pas un seul moment où la chair de Christ ne fût pas aussi une personne, humaine et divine à la fois. Il n’y a pas un seul moment où la chair de quelque être humain que ce soit soit autre chose qu’une personne humaine. Il n’y a pas de chair humaine sans être humain.

Pour défendre la royauté du Christ, enfin. Christ est roi, il est un roi plus grand que tous les Hérodes de cette terre. Si nous croyons qu’il veut régner partout sur terre, sur tous les royaumes et les principautés terrestres, alors nous ne pouvons pas nous contenter de garder la vérité concernant la vie et son « interruption » pour nous-mêmes. Nous devons aspirer à ce que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel ; or au ciel, on ne tue pas d’enfants. Pour ces vérités, pour ces vraies « valeurs occidentales », les croyants se sont toujours, depuis l’origine du christianisme, opposés à l’avortement et à l’infanticide, et les ont combattu dans tous les cas.

Très tôt dans la tradition chrétienne, les chrétiens ont voulu se souvenir des enfants masssacrés par Hérode. La Bible ne nous rapporte pas leurs noms ; les enfants avortés n’ont eux le plus souvent jamais eu de nom. Ces enfants immolés à la venue du Christ, ils les ont appelés les Saints Innocents. C’est à eux et à leur destinée que je voudrais revenir pour terminer ce sermon ; leur donner un peu de l’attention qu’ils n’ont pas reçue sur Terre. Quelle a pu être leur signification de leur courte vie, si abruptement « interrompue » ? Quel sens leur donner aujourd’hui, en relation avec celui pour qui ils sont morts ?

Se laisser consoler par Jésus

L’Église et la persécution

Comprenons tout d’abord quelle relation forte et intime il y a entre l’existence de l’Église, sa croissance d’une part, et la persécution d’autre part. Les Saints Innocents, bien à leur insu, sont devenus les premiers témoins du Christ, ses premiers martyrs. Ils sont les premiers à avoir payé du prix de leur vie la venue du Seigneur dans le monde. Certains ont témoigné par la parole et par leur sang, par exemple saint Étienne, le premier martyr après la Résurrection ; d’autres par la parole seulement, comme Jean qui mourut de mort naturelle ; pour d’autres enfin, et c’est le cas de ces Innocents, c’est la mort qui a été leur unique témoignage. Étienne, Jean, les saints Innocents : voilà ceux dont le martyrologe traditionnel se souvient juste après Noël (respectivement les 26, 27 et 28 décembre). La persécution commence dès l’Incarnation, avant même que Christ n’ait commencé son ministère, avant qu’il n’ait dit un seul mot. Jésus lui aussi sera martyrisé, il donnera lui aussi sa vie en témoignage. Il sera la victime innocente d’un autre roi Hérode, d’un autre complot. Et si son sacrifice est suffisant et ultime pour notre salut, la chaîne des martyrs ne s’arrêtera pas. La haine du Christ et de l’Incarnation continuera, elle continue encore aujourd’hui à opposer le christianisme et le monde. Les juifs, en la rejettant, en empêchant la Bonne Nouvelle d’être diffusée, se feront hostiles à tous les hommes. (1 Thessaloniciens 2,15) Et à leur suite, bien d’autres nations s’élèveront contre l’Évangile, contre la vie, contre elles-mêmes.

La douleur de Rachel

Matthieu, qui médite sur cet épisode, cite un autre prophète ; après Osée, voici une citation énigmatique, difficile à expliquer, de Jérémie :

Ainsi parle l’Éternel :
On entend des cris à Rama,
Des sanglots, des larmes amères ;
Rachel pleure sur ses fils ;
Elle refuse d’être consolée sur ses fils,
Car ils ne sont plus.

Jérémie 31,15.

À première vue, on comprend mal effet ce que vient faire ici cette citation. À part le thème commun de la perte des enfants, elle n’a pas grand-chose à voir. Et même cette perte n’est pas comparable. Rachel n’a pas perdu ses enfants de son vivant ; elle a perdu sa vie en enfantant Benjamin, son second enfant. Après en avoir obtenu un par la grâce de Dieu, elle en avait demandé un autre, mais elle ne l’a obtenu qu’au prix de sa vie. Et Rachel ne pleure pas tant ses propres enfants que ceux d’Israël, du peuple qui part en déportation à Babylone. Rachel pleure la déportation. Elle nous rappelle peut-être Marie, qui a probablement très difficilement vécu la fuite en Égypte. Mais Rachel pleure aussi l’ensemble de son peuple, un peuple dégénéré, un peuple qui a rejeté la grâce de Dieu, qui a perdu la bénédiction de Dieu. Elle nous rappelle là aussi une autre mère, la mère de Dieu qui pleure à la Croix son fils et qui reçoit un second fils, Jésus disant à son disciple bien-aimé voici ta mère (Jean 19,27). Elle peut aussi nous rappeler une autre Marie, Marie de Magdala, qui pleurait aussi devant le tombeau du Christ. Nous voyons là les douleurs de plusieurs femmes. Et même si elles ne sont pas comparables l’une à l’autre, qu’elles ont des causes et des significations bien diverses, Matthieu a voulu insérer dans son récit la voix d’une femme, le gémissement d’une mère.

La consolation de Rachel

Quelle peut être la consolation de Rachel ? Il est intéressant de noter qu’elle n’accepte pas d’être consolée, elle refuse quelque consolation que ce soit. Qu’est-ce que cela peut nous apprendre ? Le temps de la consolation n’est pas venu pour Rachel. Elle est indignée face à la mort, et elle a bien raison ! On raconte qu’Hérode lui-même, ce semeur de mort autour de lui, avait une grande peur de sa propre mort. Les historiens juifs nous rapportent qu’il avait ordonné qu’à sa mort, on massacrât toute la noblesse d’Israël ; non pas pour se venger, ni par crainte d’un héritier illégitime, mais simplement pour qu’un deuil immense envahît Israël, et pour qu’il fût assuré qu’on prît deuil aussi pour lui. Tout était bon pour éloigner la perspective de sa fin. Sans Christ, nous sommes entièrement fondés à avoir peur de la mort. Sans Christ, nous sommes inconsolables.

Mais Rachel a en Christ un sauveur, un rédempteur, un vengeur. Le Seigneur vient à la nuit de Noël. Il vient proposer sa grâce et le pardon des péchés même les plus lourds ; jusqu’à ce qu’il revienne avec le glaive, rendre justice pour tout le mal causé, juger les grands Hérodes et les petits. Il n’y a qu’une chose qui puisse consoler Rachel : non pas les richesses de ce monde, mais les trésors de l’autre. C’est de ces trésors que nous entendons parler à Noël, c’est de ces trésors que nous donnent à voir les sages de l’Épiphanie. Nous pouvons en entendre parler parce que Jésus a été soustrait aux suppôts d’Hérode, qu’Hérode n’a pas pu le tuer ; parce que la grossesse de Jésus n’a pas été interrompue, parce que son enfance n’a pas été tuée dans l’œuf, mais que la Providence l’a laissé grandir, puis s’offrir lui-même en sacrifice pour notre péché.

Conclusion

Hérode illustre bien la corruption totale du cœur humain. Son péché, quoique Dieu en ait limité la portée, a des conséquences très concrètes et douloureuses. Le péché d’Hérode continue à sévir aujourd’hui : notre époque a construit toute une industrie sur ce péché. L’Église — la vraie Église, l’Église fidèle — s’oppose à ce péché, se reconnaît dans ses victimes et dans les coupables repentis. Elle n’a qu’une consolation à leur proposer, c’est d’annoncer le pardon Jésus-Christ et sa victoire contre la mort : lui seul peut pardonner de tels péchés, lui seul a triomphé de deux Hérodes et vaincu les puissances des ténèbres. Qu’il me soit permis de terminer par une citation de Jean Calvin, qui fait preuve de lyrisme en achevant son commentaire de ce passage, dans son Harmonie des évangiles :

Porro semper memoria tenendum est Dei consilium, quod filium suum ab initio sub crucis rudimentis continuerit, quia haec illi redimendae ecclesiae futura erat ratio. Nam et ideo infirmitates nostras subiit, periculis subjectus fuit, et timoribus obnoxius, ut ecclesiam ab illis divina sua virtute liberatam aeterna pace donaret. Quare ejus periculum nostra fuit securitas, metus ejus nostra fiducia.

Nous devons donc toujours nous souvenir du dessein de Dieu : il a soumis son Fils, dès le début, aux prémices de la Croix, car c’était le moyen futur par lequel il rachèterait son Église. Car s’il a subi nos infirmités, a été sujet aux dangers et aux peurs qui sont les nôtres, ce fut pour donner une paix éternelle à son Église, qu’il a libérée de tout cela par sa puissance divine. C’est pourquoi son péril fut notre sécurité, sa crainte fut notre assurance.

Amen.


Illustration : Pierre Paul Rubens, Le Massacre des Innocents, huile sur toile, 1638 (Ancienne Pinacothèque, Munich).

  1. La presse lituanienne utilise souvent cette expression à propos de son voisin russe depuis 2014.[]
  2. Anatoli N. Rybakov ; cette phrase est souvent attribuée à Joseph Staline lui-même, à tort.[]
  3. Divinité chaldéenne, à laquelle il semble qu’on offrait des sacrifices d’enfants (Lévitique 18,21).[]

Arthur Laisis

Linguiste, professeur de lettres, étudiant en théologie à la faculté Jean Calvin et lecteur dans les Églises réformées évangéliques de Lituanie. Principaux centres d'intérêts : ecclésiologie, christologie, histoire de la Réforme en Europe continentale. Responsable de la relecture des articles du site.

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