Pourquoi Thomas d’Aquin rejetait-il l’Immaculée Conception ?
20 février 2025

Il est bien connu que saint Thomas d’Aquin rejeta l’Immaculée Conception de Marie. Cette question fut l’objet d’intenses querelles entre franciscains et dominicains au Moyen Âge, chacun se prévalant de son héros (Thomas d’Aquin vs. Duns Scot). Il est particulièrement opportun d’examiner la doctrine de saint Thomas car ce dernier est considéré comme un docteur de l’Église par la communion romaine (il est donc censé représenter l’orthodoxie de l’Église). Plus encore, parmi les docteurs de l’Église romaine, il est spécialement recommandé par le pape Léon XIII au siècle même où l’Immaculée Conception fut proclamée :

Mais entre tous les docteurs scolastiques, brille, d’un éclat sans pareil leur prince et maître à tous, Thomas d’Aquin, lequel, ainsi que le remarque Cajetan, pour avoir profondément vénéré les Saints Docteurs qui l’ont précédé, a hérité en quelque sorte de l’intelligence de tous. Thomas recueillit leurs doctrines, comme les membres dispersés d’un même corps ; il les réunit, les classa dans un ordre admirable, et les enrichit tellement, qu’on le considère lui-même, à juste titre, comme le défenseur spécial et l’honneur de l’Eglise. […] On sait que presque tous les fondateurs et législateurs des Ordres religieux ont ordonné à leurs frères d’étudier la doctrine de saint Thomas et de s’y attacher religieusement, et qu’ils ont pourvu d’avance à ce qu’il ne fût permis à aucun d’eux de s’écarter impunément, pas même sur le moindre point, des vestiges d’un si grand homme : sans parler de la famille dominicaine, qui revendique cet illustre maître comme une gloire lui appartenant, les Bénédictins, les Carmes, les Augustins, la Société de Jésus et plusieurs autres Ordres religieux sont soumis à cette loi, ainsi qu’en témoignent leurs statuts respectifs. […] Il y a plus encore: les Pontifes romains, nos prédécesseurs, ont honoré la sagesse de Thomas d’Aquin de remarquables éloges et des plus glorieux suffrages. […] A leur tour, les conciles œcuméniques dans lesquels brille la fleur de la sagesse cueillie de toute la terre, se sont appliqués en tout temps à rendre à Thomas d’Aquin un hommage particulier. […] Mais le plus grand honneur rendu à saint Thomas, réservé à lui seul, et qu’il ne partagea avec aucun des docteurs catholiques, lui vint des Pères du concile de Trente : ils voulurent qu’au milieu de la sainte assemblée, avec le livre des divines Ecritures et des décrets des Pontifes suprêmes, sur l’autel même, la Somme de Thomas d’Aquin fût déposée ouverte, pour qu’on pût y puiser des conseils, des raisons, des oracles. […] Nous Vous exhortons, Vénérables Frères, de la manière la plus pressante, et cela pour la défense et l’honneur de la foi catholique, pour le bien de la société, pour l’avancement de toutes les sciences, à remettre en vigueur et à propager le plus possible la précieuse doctrine de saint Thomas1.

L’opposition entre franciscains et dominicains

Au début du siècle de la Réforme, la querelle entre franciscains et dominicains sur ce sujet faisait rage, chacun alléguant des nouvelles révélations et apparitions mariales dans son sens, allant parfois jusqu’au procès en hérésie et au bûcher, comme à Berne en 15072 – Ah, la douce unité romaine que Luther vint briser ! Les dominicains, champions de la position maculiste, firent valoir que plus de 200 à 300 pères de l’Église s’étaient opposés à cette idée. Vincent de Castronovo, général des dominicains, compila même dans un ouvrage l’avis de 216 pères contre l’Immaculée Conception, ouvrage qui fut une ressource précieuse pour la rédaction de notre article sur le sujet. Ainsi, les compilations de ce genre sont loin d’être une invention protestante.

Bandellus de Castronovo, le trente-septième général de l’ordre des prêcheurs, l’an 1470, dans un Traité concernant la pureté singulière et la prérogative de la conception du Christ, et dans d’autres œuvres, s’opposa d’une manière des plus virulentes contre l’opinion de l’Immaculée Conception comme absurde, impie, hérétique, diabolique, étant donné qu’elle était entièrement contraire aux saintes Écritures, aux conciles, aux Pères, aux scolastiques et finalement à la raison elle-même. De plus, dans son Traité concernant la pureté, etc. Bandellus énumère les témoignages de 216 Pères et scolastiques contre l’Immaculée Conception3.

La réécriture de l’histoire

Étrangement, après la proclamation du dogme, certains dominicains tentèrent de réécrire l’histoire de leur ordre et prétendirent que Thomas d’Aquin ne s’était jamais opposé à l’Immaculée Conception. D’autres introduisirent des prétendues rétractations. Même le grand Garrigou-Lagrange, excellent philosophe thomiste, colporta cette idée4. Cette tentative ne fit pas long feu, tant elle était contraire aux évidences les plus claires. Ainsi, le Dictionnaire apologétique de la foi catholique, qui a tendance à « tirer la couverture » du côté romain conclut inévitablement :

Rien de plus clair que la position du Docteur angélique et des autres grands théologiens du XIIIe siècle. Pour les transformer en partisans, ou du moins pour ne pas voir en eux des adversaires de la pieuse croyance, on est forcé de recourir à des rétractions fictives, à des textes apocryphes ou vagues, à des interprétations montrant ce que ces théologiens auraient pu dire, et non pas ce qu’ils ont dit.

D’Alès Adhémar, Dictionnaire apologétique de la foi catholique, Tome III5

Aujourd’hui, certaines tentatives catholiques romaines sont plus subtiles. Certes, Thomas rejetait l’Immaculée Conception dit-on, mais cela tenait uniquement à la théorie médiévale de l’animation. Fort heureusement, les sources catholiques les plus avisées écartent également cette explication :

Saint Thomas ne parle jamais de conception immaculée à propos de la sainte Vierge, mais de sanctification (sanctificatio). […] La raison fondamentale, quoiqu’il en soit de la distinction anthropologique entre conception et animation, est que si Marie avait été sanctifiée avant sa conception, elle aurait été soustraite à la rédemption du Christ qui est cause efficiente de la grâce et qui ne peut préexister à son effet.

Floucat Yves et Margelidon Philippe-Marie, Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes6.

Ce dictionnaire identifie fort bien la raison fondamentale du rejet de cette option par Thomas. Néanmoins, cette raison n’est pas la seule, et il est possible d’identifier sept raisons distinctes que nous allons découvrir dans ses écrits, en débutant par la Somme Théologique.

Les arguments de Thomas

Voici les raisons que Thomas avançait dans sa Somme pour rejeter l’Immaculée Conception :

La sanctification de la Bienheureuse Vierge n’a pu s’accomplir avant son animation pour deux raisons :
1° La sanctification dont nous parlons désigne la purification du péché originel ; en effet, d’après Denys, la sainteté est « la pureté parfaite ». Or la faute ne peut être purifiée que par la grâce, et celle-ci ne peut exister que dans une créature rationnelle. C’est pourquoi la bienheureuse Vierge n’a pas été sanctifiée avant que l’âme rationnelle lui ait été donnée.
2° Seule la créature rationnelle est susceptible de faute. Le fruit de la conception n’est donc sujet à la faute que lorsqu’il a reçu l’âme rationnelle. Si la bienheureuse Vierge avait été sanctifiée, de quelque manière que ce fût, avant son animation, elle n’aurait jamais encouru la tache de la faute originelle. Ainsi elle n’aurait pas eu besoin de la rédemption et du salut apportés par le Christ, dont il est dit en saint Matthieu (1,21) : Il sauvera son peuple de ses péchés. Or il est inadmissible que le Christ ne soit pas le sauveur de tous les hommes (1 Tm 4,10). Il reste donc que la sanctification de la bienheureuse Vierge Marie s’est accomplie après son animation.

Thomas d’Aquin, Somme Théologique III, q. 27, a. 2.

Les deux raisons peuvent être résumées ainsi :

  1. On ne peut être purifié que par la grâce, et seul un être rationnel (et donc possédant une âme) peut être ainsi purifié. On ne peut donc pas, et Marie n’a pas pu, être purifiée avant d’avoir une âme ;
  2. Si Marie avait été purifiée dès sa conception, avant son animation, elle n’aurait jamais été touchée par la faute originelle (ce que, justement, le dogme de l’Immaculée Conception entend proclamer comme vérité révélée). Si c’était le cas, elle n’aurait pas eu besoin d’un rédempteur. Or, l’Écriture déclare que le Christ est le sauveur de tous les hommes, Marie ne faisant pas exception.

La première objection repose sur une compréhension particulière du développement de l’homme in utero, la seconde repose sur l’affirmation que le Christ est le Sauveur de tous les hommes, ce que Thomas juge irréconciliable avec l’idée que Marie n’aurait pas été touchée par la faute originelle. Elle n’a donc pu être purifiée que plus tard. Les éditions du Cerf notent à propos de cette question de la Somme :

C’est dans cet article que, d’une manière indiscutable S. Thomas affirme que Marie a contracté le péché originel.

Somme Théologique, tome 47.

Ici, il est à propos de signaler au lecteur quelques faits remarquables que j’ai découvert en préparant cet article. En effet, on peut lire chez Garrigou-Lagrange, chez l’apologète Taylor Marshall, sur le site américain de l’ordre des Prêcheurs (dominicains) ou encore sur le site d’apologétique romaine Philosophie du christianisme, la citation de Thomas d’Aquin qui suit :

Marie a toujours été très pure de toute sorte de coulpe, parce que ni le péché originel, ni le mortel, ni le véniel, n’ont jamais eu aucune part en elle.

Thomas d’Aquin, Sur la salutation angélique.

Le souci, c’est que Thomas, dans l’original latin selon la majorité des éditions depuis l’édition de Milan en 1488, dit « ni le mortel ni le véniel » uniquement (et ne dit pas « ni le péché originel », ni « toute sorte de coulpe »). Il ne s’agit toutefois pas d’une erreur de traduction : en effet, il s’agit d’une variante dans le texte latin de Thomas. Richard Gibbings a référencé cela comme une falsification il y a déjà deux siècles8. Cette variante est absente de la majorité des éditions contemporaines9, même si elle continue d’être discutée. Il est particulièrement absurde d’en tirer un argument pour l’Immaculée Conception quand, dans la même œuvre, Thomas dit : « Mais le Christ surpasse la Vierge bénie en ce qu’il a été conçu et est né sans péché originel, tandis que cette Vierge bénie fut conçue dans le péché originel, mais n’est pas née avec lui10. » Par ailleurs, le latin, dans aucune édition ne dit que le péché n’a « jamais eu aucune part » en Marie. Le verbe incurrere ne fait référence ni à la préservation du péché ni à sa purification mais au fait que Marie n’a pas encouru les conséquences du péché11.

De même, le site apologétique que je mentionnais produit une ancienne édition catholique de Thomas qui porte :

Que tous les enfants d’Adam sont conçus en péché, excepté la très pure et très digne Vierge Marie, qui a été entièrement préservée de tout péché originel et véniel.

Thomas d’Aquin, Commentaire de Galates 3, sixième leçon.

Sauf qu’il s’agit encore d’une fausse version, que les éditions modernes ont rétablie comme suit :

Entre mille hommes, j’en ai trouvé un seul, à savoir Jésus-Christ, qui fût sans péché, mais de toutes les femmes, je n’en ai pas trouvé une seule, qui fût entièrement exempte de péché, au moins originel, ou véniel12.

Thomas d’Aquin, Commentaire de Galates 3, sixième leçon13.

Thomas d’Aquin, donc, affirme l’exact inverse dans l’original que ce que lui faisait dire la fausse version. Et cela est particulièrement clair puisqu’il commente spécifiquement un texte de l’Ecclésiaste (7,28) qui dit qu’un homme entre mille a été trouvé (sans péché, selon Thomas) tandis que pas une seule femme n’a été trouvée (sans péché, selon Thomas).

En bref, dans son article consacré à Thomas d’Aquin sur l’Immaculée Conception, ce site d’apologétique catholique ne produit presque que des fausses citations de Thomas et ne les a pas corrigé alors qu’il a maintenant plus d’un an que cela lui a été signalé. En effet, deux citations sont falsifiées ou douteuses, comme nous venons de le dire (dont celle sur Galates qui est citée trois fois sous des formes différentes dans le même article !) ; deux autres citations sont faussement attribuées à Thomas d’Aquin (elles sont de saint Augustin et nous les avons déjà explicitées ici) et les deux dernières sont bien de Thomas. Parmi ces deux dernières, l’une affirme simplement que Marie a été purifiée avant sa naissance. La citation en en-tête de l’article est bien exacte, mais elle est fallacieusement présentée comme soutenant l’Immaculée Conception. En effet, Thomas y dit que Marie est « exempte du péché originel » dans son commentaire des Sentences, une œuvre de jeunesse. Mais cette citation est soustraite à son contexte, dans lequel Thomas affirme clairement :

Aussi la bienheureuse Vierge a-t-elle été conçue avec le péché originel, raison pour laquelle le bienheureux Bernard écrit aux Lyonnais que la conception de celle-ni ne doit pas être célébrée, bien qu’elle ait été célébrée dans certaines Églises par dévotion, en ne prenant pas en compte la conception, mais plutôt la sanctification, dont il est incertain à quel moment précis elle a été réalisée14.

Thomas d’Aquin, Commentaire des Sentences, III, distinction 3, question 1, article 1, réponse à la sous-question 115.

Et encore :

En effet, le Christ seul dans le genre humain est tel qu’il n’a pas besoin de rédemption, car il est notre tête, mais il convient à tous d’êtres rachetés par lui. Or, cela ne pourrait être le cas si une autre âme se trouvait n’avoir jamais été infectée par la tache originelle. Aussi cela n’a-t-il été accordé ni à la bienheureuse Vierge, ni à quelqu’un d’autre, en dehors du Christ16.

Thomas d’Aquin, Commentaire des Sentences, III, distinction 3, question 1, article 1, réponse à la sous-question 215.

Il emploie encore cette formulation, citée par cet apologète virtuel, à l’identique en latin17 dans son Compendium, sa dernière œuvre, inachevée :

Non seulement elle fut exempte de tout péché actuel mais aussi originel.

Thomas d’Aquin, Compendium, chapitre 22418.

J’ai volontairement coupé la citation pour la séparer de son contexte comme le fait le site d’apologétique en question. Toutefois, si nous la produisons dans son entièreté afin de donner l’ensemble, on voit clairement comment Thomas n’entend pas par cette phrase soutenir l’Immaculée Conception :

Non seulement elle fut exempte de tout péché actuel mais aussi originel, purifiée par un privilège spécial. À la vérité il fallait qu’elle soit conçue avec le péché originel, puisque sa conception s’est faite par l’union des deux sexes. En effet ce privilège que vierge elle conçoive le Fils de Dieu lui était réservé et à elle seulement. Mais l’union des deux sexes qui ne va pas sans la concupiscence depuis le péché du premier père transmet à la lignée le péché originel. De même si elle avait été exempte du péché originel dans sa conception elle n’aurait pas eu besoin de la rédemption par le Christ et ainsi le Christ ne serait pas le rédempteur universel des hommes ; ce qui porte atteinte à la dignité du Christ. Il faut donc tenir qu’elle fut conçue avec le péché originel mais purifiée par lui d’une façon particulière. Il y en a en effet qui sont purifiés du péché originel après la naissance comme ceux qui sont sanctifiés par le baptème. Il y en a qui par un privilège de la grâce furent sanctifiés dans le sein maternel comme il est dit de Jérémie : Avant que je te forme dans le sein je t’ai connu, avant que tu sortes du giron je t’ai sanctifié (Jr 1, 5) et de Jean-Baptiste l’ange dit : Il sera rempli de l’Esprit Saint dès le sein de sa mère (Lc 1, 15). Ce qui fut accordé au précurseur du Christ et au prophète on ne doit pas croire que ce fut refusé à sa mère. Aussi croit-on qu’elle fut sanctifiée dans le sein maternel, c’est-à-dire avant sa naissance19.

Thomas d’Aquin, Compendium, chapitre 22418.

Thomas reprend donc l’argument commun et patristique du fait qu’une conception immaculée ne peut se produire que par une conception virginale d’une part et de l’autre il reprend le deuxième argument de sa Somme théologique, à savoir que l’Immaculée Conception reviendrait à soustraire Marie du besoin d’un rédempteur. Cet enseignement fut donc le sien de sa jeunesse à sa dernière œuvre théologique.

En réalité, même si nous n’avions pas le contexte de cette citation, être attentif au vocabulaire de Thomas suffirait pour écarter ce texte comme une preuve de l’Immaculée Conception. En effet, dans son Commentaire des Sentences, Thomas se demande si un chrétien, exempt du péché originel, transmet tout de même à son enfant ce péché et explique que, bien que le chrétien soit purifié quant à la personne (c’est-à-dire personnellement), il ne l’est pas quant à la nature et transmet donc bien le péché originel : « c’est pourquoi il faut que, par l’acte même de la nature, le poison du péché originel soit transmis à l’enfant, quoique le père soit, dans sa personne exempt (immunis) du péché originel.20» Ainsi, dire que, dans cet exemple, le père est exempt (immunis) ou, dans l’autre texte, que la Vierge est exempte (immunis) n’implique ni dans un cas ni dans l’autre une conception immaculée.

Pour préciser encore la pensée de Thomas sur ce sujet, il faut ajouter que, selon lui, la Vierge n’a pas été purifiée totalement dans le sein de sa mère. En effet, à l’article 3 de la question de la Somme que nous mentionnions précédemment, il se demande si cette sanctification de la Vierge a été telle que le foyer du péché a été totalement supprimé chez la Vierge. Il définit ce foyer comme « une convoitise désordonnée de l’appétit sensible ». Il mentionne diverses options proposées par ses contemporains :

Sur cette question on observe une grande diversité d’opinions.
– Certains ont dit que le foyer de péché aurait été totalement supprimé chez la bienheureuse Vierge par la sanctification qu’elle a reçue dans le sein de sa mère.
– D’autres soutenaient que le foyer de péché lui serait resté, mais seulement pour autant qu’il rend difficile de faire le bien ; il lui aurait été enlevé en ce qui concerne le penchant au mal.
– Selon d’autres, la bienheureuse Vierge n’aurait plus eu le foyer de péché en tant qu’il est une corruption de la personne, qui pousse au mal et entrave le bien ; il lui serait demeuré en tant qu’il est une corruption de la nature d’où provient la transmission du péché originel à la descendance.
– D’après certains enfin, le foyer pris en lui-même aurait subsisté chez la bienheureuse Vierge lors de sa première sanctification, mais lié ; et au moment même de la conception du fils de Dieu, il aurait été totalement supprimé.

Thomas d’Aquin, Somme théologique III, q. 27, a. 3.

Le lecteur remarquera que l’Immaculée Conception ne fait pas partie des diverses options que Thomas connait, ce qui est significatif lorsque l’on considère son exhaustivité coutumière. Il exclut les deux options du milieu comme contradictoires dans les termes puis énonce qu’il est possible soit qu’elle ait été purifiée totalement dans le sein maternel de la puissance du péché, soit que ce foyer ait subsisté et qu’elle en ait été purifiée plus tard. Il écarte la première option ainsi :

Et bien que cette position semble contribuer à la dignité de la Vierge Mère, elle porte atteinte sur un point à la dignité du Christ en ce que, hors de sa vertu, personne n’est délivré de la première condamnation. […] Car si quelqu’un devait être libéré, selon la chair, de cette condamnation, il semble que cette immunité devait apparaître en lui d’abord. C’est pourquoi personne n’a pu bénéficier de l’immortalité corporelle avant que le Christ ait ressuscité dans son immortalité corporelle. Et de même il semble inadmissible de dire qu’avant la chair du Christ, qui fut sans péché, la chair de la Vierge sa mère ou de n’importe qui, aurait été exempte de ce foyer appelé « loi de la chair », ou « des membres ».

Thomas d’Aquin, Somme théologique III, q. 27, a. 3.

Thomas d’Aquin ne récuse pas simplement l’Immaculée Conception par égard pour la dignité du Christ, mais aussi une sanctification complète chez la Vierge. Le raisonnement est chronologique : certes, un jour les saints ressusciteront victorieux sur la mort, mais il ne convenait pas que quelqu’un ressuscite en un corps immortel avant le Christ. De même, il ne convient pas qu’avant le Christ quelqu’un connaisse une sanctification parfaite. Il conclut donc :

C’est pourquoi il vaut mieux dire, semble-t-il, que la sanctification dans le sein de sa mère n’a pas délivré la bienheureuse Vierge du foyer, dans ce qu’il y a d’essentiel ; il est demeuré, mais lié. Ce ne fut pas par un acte de sa raison, comme chez les saints, car dans le sein de sa mère elle n’avait pas l’usage de son libre arbitre. Cela est le privilège spécial du Christ. […] Mais ensuite, lorsqu’elle conçut la chair du Christ, dans laquelle devait resplendir en premier l’exemption de tout péché, on doit croire que celle-ci rejaillit de l’enfant sur la mère, et que le foyer fut totalement supprimé.

Thomas d’Aquin, Somme théologique III, q. 27, a. 3.

Thomas envisage donc une sanctification en deux temps. Premièrement, une sanctification dans le sein de sainte Anne où le foyer du péché a été lié tout en demeurant présent (privilège que Thomas attribue aussi à Jean-Baptiste et Jérémie à l’article 6 de la même question) puis, une deuxième sanctification lors de l’Incarnation où ce foyer fut aboli. Cette compréhension, nous l’avons déjà rencontré chez les papes Honoré III et Innocent III. Ainsi, une récente étude sur la conception thomiste de la transmission du péché originel relève :

Thomas d’Aquin soutient que Marie a été purifiée du péché originel dans le ventre de sa mère, mais qu’elle n’a pas été complètement purifiée du foyer du péché (le foyer étant l’étincelle d’une attirance désordonnée pour un bien quelconque) qui était présent dans son corps. Il admet que le foyer a dû être atténué d’une manière ou d’une autre, de sorte qu’elle n’a jamais commis un seul péché, et il affirme que la purification finale et complète de Marie a été accomplie lors de l’adombrement de l’Esprit Saint par la puissance du Très-Haut, au moment de la conception du Christ. Thomas d’Aquin considère que l’alternative selon laquelle Marie a été complètement purifiée dans le ventre de sa mère est « quelque peu désobligeante pour la dignité du Christ », car elle semble dévaloriser son action rédemptrice.

Coelho-Kostolny Peter, « Sine Labe Originali Concepta: The Debitum Peccati in Scotus, Aquinas, and Bonaventure post Ineffabilis Deus »21.

On le voit, Thomas ne rejetait pas l’Immaculée Conception pour une simple question de chronologie de l’animation, il ajoutait à cette raison (1) une exégèse d’Ecclésiaste 7,28, (2) le fait que cela reviendrait à soustraire Marie du nombre des rachetés, (3) la considération augustinienne que toute conception par l’union des deux sexes induit nécessairement une corruption, (4) le fait qu’il ne convient pas que quelqu’un soit parfaitement saint avant le Christ, (5) l’autorité des docteurs antérieurs dont Bernard, Damascène, Denys l’Aréopagite ou Augustin, (6) l’avis de l’Église romaine de son temps.

Comme Bonaventure, Thomas rappelle que l’Église romaine ne célèbre pas la fête de la conception de Marie mais qu’elle la tolère, sous réserve qu’on ne comprenne pas cela comme une affirmation de l’Immaculée Conception :

Bien que l’Église romaine ne célèbre pas la fête de la Conception de la Vierge, elle tolère la coutume de certaines Églises qui la célèbrent. Mais, du fait qu’on célèbre la fête de la Conception, il ne faut pas penser que la bienheureuse Vierge a été sainte dans sa conception.

Thomas d’Aquin, Somme théologique III, q. 27, a. 2.

Et s’il fallait encore produire des preuves, voici un extrait d’une autre œuvre où Thomas traite à la fois de la conception de Marie et de la fête qui lui correspond :

Il faut donc considérer que chacun contracte le péché originel par le fait même d’avoir été en Adam selon une raison séminale. Or, tous ceux-là sont en Adam selon une raison séminale qui, non seulement ont reçu leur chair de lui, mais ont aussi été produits selon le mode naturel d’origine. Or, la bienheureuse Vierge est ainsi venue d’Adam, car elle est née de l’union sexuelle comme les autres. Et ainsi, elle a été conçue avec le péché originel et elle fait partie de l’ensemble de ceux dont Paul dit, dans Rm 5, 12 : En qui tous ont péché, ensemble auquel seul le Christ fait exception, lui qui n’était pas en Adam selon une raison séminale. Autrement, si cela convenait à un autre qu’au Christ, elle n’aurait pas besoin de la rédemption du Christ. Et ainsi nous ne devons pas accorder à la mère ce qui est soustrait à l’honneur du Fils, qui est le sauveur de tous les hommes, comme le dit l’Apôtre, 1 Tm 4, 10.

[…] À propos de la célébration de sa conception, des coutumes diverses se sont développées dans les Églises. Car l’Église romaine et plusieurs autres, estimant que la conception de la Vierge s’est réalisée dans le péché originel, ne célèbrent pas la fête de sa conception. Mais certaines, prenant en compte sa sanctification dans le sein, dont le moment est inconnu, célèbrent sa conception. […] C’est pourquoi cette célébration ne doit pas être mise en rapport avec la conception en raison de la conception, mais plutôt en raison de la sanctification22.

Thomas d’Aquin, Questions quodlibétiques, VI, q. 5, a. I(7)23.

Le Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes de la Bibliothèque de la Revue thomiste, affirme encore :

La maternité divine virginale de Marie suppose une sanctification unique qui ne signifie pas qu’elle était immaculée en sa conception personnelle. Saint Thomas ne traite pas non plus ex professo de l’Assomption. Sur ces deux points étroitement corrélés, il est en retrait par rapport à l’actuelle doctrine définie par l’Église. […] Thomas, qui reconnaît en Marie une vraie plénitude de grâce (cf. ST, IIIa, q. 27, a. 1), lui dénie explicitement toute grâce de conception immaculée.

Floucat Yves et Margelidon Philippe-Marie, Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes24.

Conclusion : les sept arguments thomistes contre l’Immaculée Conception

En bref, rappelons les arguments identifiés dans les écrits de Thomas contre l’Immaculée Conception :

  1. Une personne ne peut pas être préservée du péché avant son animation (raison relative à la théorie médiévale de la conception) ;
  2. Cela viendrait soustraire Marie à la rédemption du Christ (première raison théologique) ;
  3. Ecclésiaste 7,28 enseigne qu’il existe un homme sans péché, mais aucune femme sans péché (raison exégétique) ;
  4. Le péché originel se transmet du fait d’être trouvé en Adam par raison séminale, la seule façon d’échapper à cela est d’être conçu d’une vierge, ce qui n’est pas le cas de Marie (deuxième raison théologique). Notons que l’Immaculée Conception implique donc d’abandonner la doctrine thomiste de la transmission du péché originel, comme le note cet auteur catholique25 ou de défendre l’idée que Marie est née d’une vierge elle aussi, comme le défend cet autre auteur catholique26 ;
  5. Il ne convient pas qu’il existe un être humain parfaitement saint avant le Christ, par honneur pour lui (raison de convenance) ;
  6. L’autorité des Pères et docteurs qui s’y opposent, il cite alors Augustin, Bernard, Damascène ou le Pseudo-Denys (premier argument d’autorité) ;
  7. L’avis de l’Église de Rome à son époque, notamment relativement à la fête de la conception (deuxième argument d’autorité).

  1. Léon XIII, Aeterni Patris, 4 août 1879, en ligne.[]
  2. Kathrin Utz Tremp, « L’affaire Jetzer, un scandale bernois », consulté le 24/10/2023.[]
  3. L’original peut être consulté dans l’ouvrage de John Harvey Treat, The Catholic faith, Bishop Welles Brotherhood, 1888, p. 39.[]
  4. Voyez, par exemple, cet extrait de ses écrits.[]
  5. D’Alès Adhémar, Dictionnaire apologétique de la foi catholique, Tome III, quatrième édition, Gabriel Beauchesne, Paris, 1922, page 262.[]
  6. Floucat Yves et Margelidon Philippe-Marie, Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes, Bibliothèque de la revue thomiste, Parole et Silence, 2011, page 261.[]
  7. Thomas d’Aquin, Somme Théologique, tome 4, éditions du Cerf, 2021, page 213.[]
  8. Richard Gibbings, Roman Forgeries, partie 1, Grant and Bolton, 1842.[]
  9. Le latin porte : Ipsa enim purissima fuit et quantum ad culpam, quia ipsa virgo nec mortale nec veniale peccatum incurrit. L’édition Textum Taurini de 1954 rétablit ce texte ; il en va de même de l’édition Nouvelles éditions latines de 1978 ; l’Abbé Bralé aux éditions Louis Vivès en 1857 corrigeait déjà cet ajout. Rossi, en 1931, est le dernier à avoir défendu cette variante.[]
  10. En latin : Sed Christus excellit beatam virginem in hoc quod sine originali conceptus et natus est. Beata autem virgo in originali est concepta, sed non nata.[]
  11. À ce propos, le frère Marc Millais, dominicain et membre de le Commissio Leonina, m’a signalé qu’il considérait cette variante défendue par Rossi comme authentique, mais qu’elle ne remettait pas en cause la lecture maculiste de Thomas car « Thomas dans les Collations semble parler des conséquences du péché (incurrere) plutôt que de sa purification ou de son exemption. »[]
  12. Le latin porte : virum de mille unum reperi, scilicet Christum, qui esset sine omni peccato, mulierem autem ex omnibus non inveni, quae omnino a peccato immunis esset, ad minus originali, vel veniali.[]
  13. Trad. abbé Bralé, revue entièrement par Charles Duyck, décembre 2009 ; édition numérique.[]
  14. Le latin porte : et ideo beata virgo in peccato originali fuit concepta, propter quod b. Bernardus ad Lugdunenses scribit conceptionem illius celebrandam non esse, quamvis in quibusdam Ecclesiis ex devotione celebretur, non considerando conceptionem, sed potius sanctificationem: quae quando determinate fuerit, incertum est.[]
  15. Édition numérique, trad. et notes par Jacques Ménard, 2010.[][]
  16. Le latin porte : Christus enim hoc singulariter in humano genere habet ut redemptione non egeat, quia caput nostrum est, sed omnibus convenit redimi per ipsum. Hoc autem esse non posset, si alia anima inveniretur quae nunquam originali macula fuisset infecta; et ideo nec beatae virgini, nec alicui praeter Christum hoc concessum est.[]
  17. Le latin pour les Sentences porte : A peccato originali et actuali immunis fuit ; et pour le Compendium : Nec solum a peccato actuali immunis fuit, sed etiam ab originali.[]
  18. Trad. Jean Kreit, 1985 ; édition numérique.[][]
  19. Le latin porte : Nec solum a peccato actuali immunis fuit, sed etiam ab originali, speciali privilegio mundata. Oportuit siquidem quod cum peccato originali conciperetur, utpote quae ex utriusque sexus commixtione concepta fuit. Hoc enim privilegium sibi soli servabatur ut virgo conciperet filium Dei. Commixtio autem sexus, quae sine libidine esse non potest post peccatum primi parentis, transmittit peccatum originale in prolem. Similiter etiam quia si cum peccato originali concepta non fuisset, non indigeret per Christum redimi, et sic non esset Christus universalis hominum redemptor, quod derogat dignitati Christi. Est ergo tenendum, quod cum peccato originali concepta fuit, sed ab eo quodam speciali modo purgata fuit. Quidam enim a peccato originali purgantur post nativitatem ex utero, sicut qui in Baptismo sanctificantur. Quidam autem quodam privilegio gratiae etiam in maternis uteris sanctificati leguntur, sicut de Ieremia dicitur Ierem. I, 5: priusquam te formarem in utero, novi te, et antequam exires de vulva, sanctificavi te; et de Ioanne Baptista Angelus dicit: spiritu sancto replebitur adhuc ex utero matris suae. Quod autem praestitum est Christi praecursori et prophetae, non debet credi denegatum esse matri ipsius: et ideo creditur in utero sanctificata, ante scilicet quam ex utero nasceretur.[]
  20. Thomas d’Aquin, Commentaire des Sentences, Distinction 31, Question I, article 2.[]
  21. Coelho-Kostolny Peter, « Sine Labe Originali Concepta: The Debitum Peccati in Scotus, Aquinas, and Bonaventure post Ineffabilis Deus » dans la revue Ecce Mater Tua, volume 7, 2023, page 149.[]
  22. Le latin porte : Est ergo considerandum, quod unusquisque peccatum originale contrahit ex hoc quod fuit in Adam secundum seminalem rationem, ut Augustinus dicit super Genesim ad litteram. Omnes autem illi in Adam fuerunt secundum seminalem rationem qui non solum ab eo carnem acceperunt, sed etiam secundum naturalem modum originis ab eo sunt propagati. Sic autem processit ab Adam beata virgo, quia nata fuit per commixtionem sexuum, sicut et ceteri; et ideo concepta fuit in originali peccato, et includitur in universitate illorum de quibus apostolus dicit ad Rom. V, 12: in quo omnes peccaverunt; a qua universitate solus Christus excipitur, qui in Adam non fuit secundum seminalem rationem: alioquin si hoc alteri conveniret quam Christo, non indigeret Christi redemptione. Et ideo non tantum debemus dare matri quod subtrahat aliquid honori filii, qui est salvator omnium hominum, ut dicit apostolus, I ad Tim. II, 4. […] Et ideo circa celebrationem conceptionis eius diversa consuetudo Ecclesiarum inolevit. Nam Romana Ecclesia et plurimae aliae, considerantes conceptionem virginis in originali peccato fuisse, festum conceptionis non celebrant. Aliqui vero considerantes sanctificationem eius in utero, cuius tempus ignoratur, celebrant conceptionem; […]. Unde illa celebritas non est referenda ad conceptionem ratione conceptionis, sed potius ratione sanctificationis.[]
  23. Trad. Jacques Ménard, 2006, édition numérique.[]
  24. Floucat Yves et Margelidon Philippe-Marie, Dictionnaire de philosophie et de théologie thomistes, Bibliothèque de la revue thomiste, Parole et Silence, 2011, pages 653-654.[]
  25. Coelho-Kostolny Peter, « Sine Labe Originali Concepta: The Debitum Peccati in Scotus, Aquinas, and Bonaventure post Ineffabilis Deus » dans la revue Ecce Mater Tua, volume 7, 2023.[]
  26. Kabay, P. « Queen Conceived Without Subjection? A Defence of the View that the Law of Original Sin did not Apply to the Mother of Christ », Ecce Mater Tua, 6, 2022, 172-187.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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