Un ami m’a récemment écrit après avoir visionné une conférence que j’ai donnée intitulée « Comment Jésus a réussi là où Adam a échoué ». Sa question ne portait pas directement sur l’exposé, mais sur un échange final pendant le temps de questions. Une auditrice avait réagi à mon affirmation selon laquelle Adam aurait pu accéder à une condition plus élevée s’il n’avait pas péché, tout en reconnaissant que la Chute faisait partie du plan de Dieu. Elle s’interrogeait sur la cohérence entre ces deux aspects. Dans ma réponse, j’ai dit que « Dieu a laissé advenir la Chute ». C’est cette formule, prononcée rapidement dans un échange improvisé, qui a suscité la réflexion de mon ami. Il se demandait si ce « laisser advenir » était pleinement compatible avec ce que la théologie réformée affirme du décret divin.
Pour clarifier les choses, il faut distinguer deux niveaux de discours. Le premier est celui de l’histoire telle que le récit biblique la présente du point de vue des créatures. Lorsque j’ai dit que « Dieu a laissé advenir la Chute », je parlais strictement à ce niveau-là. Dans Genèse 3, Adam apparaît comme un véritable agent moral, qui voit, désire, réfléchit et choisit. Rien ne suggère qu’il aurait été contraint ou forcé. Dieu ne l’empêche pas d’aller au bout de son acte, et Adam ne pèche pas contre son gré. Le récit met en avant l’initiative humaine, et c’est pour rendre compte de ce mouvement narratif que j’ai employé l’expression « laisser advenir », sans entrer dans des précisions doctrinales qui auraient déplacé l’échange.
Le second niveau est celui du décret de Dieu, c’est-à-dire du dessein éternel dans lequel toute l’histoire s’inscrit. La théologie réformée confesse que Dieu décrète tout ce qui arrive, sans exception. Mais elle confesse aussi que Dieu accomplit son plan à travers les créatures telles qu’il les a faites. Les êtres humains agissent comme des êtres humains, avec une volonté réelle ; les causes naturelles agissent comme des causes naturelles ; les causes morales comme des causes morales. Le décret n’abolit ni ne dénature ces causes. Dieu ne tord pas la volonté d’Adam, ne la remplace pas, ne la supprime pas. Il accomplit son dessein en respectant l’intégrité des créatures et de l’ordre créé.
C’est pourquoi la chute d’Adam peut être à la fois un événement voulu par Dieu dans son dessein et l’acte d’Adam en tant qu’agent moral. Dire que Dieu a « laissé advenir » la Chute ne nie pas sa souveraineté. Ce n’est pas présenter Dieu comme un spectateur passif. C’est simplement décrire ce que montre le récit biblique, du point de vue de l’histoire, sans encore ouvrir le volet plus profond du décret. La tension entre ces deux niveaux ne disparaît pas, mais elle s’explique par la différence de registres.
En échangeant ensuite avec mon ami, je me suis rendu compte que j’aurais pu être plus précis dans ma formulation, même si je ne voulais pas que le temps de questions se transforme en débat sur la prédestination alors que l’objectif de la conférence était de parler du Christ. Si j’avais voulu immédiatement lever toute ambiguïté, j’aurais pu dire que Dieu a souverainement laissé advenir la Chute, ou qu’il a tout-puissamment laissé advenir la Chute, ou, plus simplement encore, qu’il a voulu laisser advenir la Chute. Ces formulations expriment mieux que ce « laisser advenir » est lui-même compris dans un dessein souverain.
Cet échange m’a rappelé combien il est important de manier les mots avec soin lorsque l’on passe du langage narratif de l’Écriture au langage doctrinal de la théologie. Le premier décrit ce que les créatures voient et vivent ; le second exprime la manière dont Dieu gouverne toute chose. Les deux sont légitimes, mais ils n’opèrent pas au même niveau. La fidélité théologique consiste à les tenir ensemble sans les confondre, afin de confesser à la fois la souveraineté absolue de Dieu et la réalité de l’action humaine. C’est dans cet équilibre que l’on peut dire, sans contradiction, que la Chute est à la fois inscrite dans le dessein divin et véritablement l’acte d’un Adam libre.


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