Abraham Kuyper, le réformateur méconnu
1 septembre 2026

Cet article est le premier d’une série de huit consacrée à l’œuvre, à la vie et à l’héritage d’Abraham Kuyper — ce réformateur méconnu. En quelques mots, Abraham Kuyper est le fondateur du néo-calvinisme, le mouvement qui a reconnecté l’Église réformée à son programme civilisationnel à la fin du XIXᵉ siècle. Son œuvre reste célèbre, notamment pour sa formulation originale de la grâce commune et de la souveraineté des sphères, des concepts aujourd’hui largement diffusés dans l’analyse culturelle réformée.

Affirmé ainsi, le qualificatif de « réformateur méconnu » peut surprendre. C’est pourtant une conviction que j’assume pleinement au terme d’un cycle de lecture approfondi. Lorsque j’ai ouvert ses Conférences sur le calvinisme, je pensais déjà connaître son apport. Je le voyais comme le père du présuppositionnalisme, un théologien dont le principal haut fait avait été de devenir Premier ministre des Pays-Bas en 1901, et dont le mouvement s’était plus ou moins effiloché au cours du XXᵉ siècle. En somme, l’image d’une figure isolée et quelque peu atypique dans le paysage réformé.

J’ai découvert tout autre chose : Kuyper est celui qui a redonné au peuple réformé les moyens d’exister comme peuple, l’ambition de bâtir une civilisation et les outils pour s’organiser en attendant le rétablissement de la souveraineté du Christ. Avant lui, les réformés oscillaient entre deux écueils : des rationalistes assimilés au monde moderne, ou des sécessionnistes repliés dans leur monastère ecclésial. Après lui, ils forment un peuple structuré, confiant dans son appel, déterminé à servir Dieu et Son Église dans toutes les sphères de la vie. Si les figures du Réveil, comme Louis Gaussen, ont restauré la théologie évangélique et l’autorité des Écritures, Abraham Kuyper lui a réinjecté une vision civilisationnelle globale et les moyens de constituer un véritable « système de vie » capable de transformer son époque. Tout le protestantisme confessant d’aujourd’hui lui doit, d’une certaine manière, sa vie, son mouvement et son être.

Abraham Kuyper n’est pas méconnu parce qu’il est oublié ; il est méconnu parce qu’on croit déjà le connaître. À travers cette série, je souhaite remettre en lumière la contribution unique, majeure et indispensable de cet homme à l’histoire du peuple réformé. Ce premier article mettra en évidence la dimension véritablement révolutionnaire de la « boîte à outils » anti-révolutionnaire qu’il a forgée. Le second proposera une notice biographique, avant de laisser place à une synthèse méthodique de chacune de ses six Conférences sur le calvinisme, puis à une réflexion finale sur son héritage.

Le phylloxéra théologique de la fin du XIXᵉ siècle

Pour saisir le génie d’Abraham Kuyper, il faut passer par une analogie historique. À la fin du XIXᵉ siècle, les vignerons européens assistent impuissants à la mort de leurs ceps en l’espace de trois ans seulement, contre un siècle d’espérance de vie habituelle. En cause : le phylloxéra, un parasite américain venu vampiriser les racines. Le vignoble européen est dévasté à près de 90 %, et le sol est durablement contaminé, sans espoir d’éradication.

Les premières tentatives, chimiques et polluantes, échouent toutes. La solution surgit lorsqu’on observe que les vignes sauvages américaines cohabitent très bien avec le parasite. Problème : le vin produit à partir de ces cépages est imbuvable pour le palais européen. Des viticulteurs français ont alors une idée géniale : greffer un cep européen (garant du goût et de la qualité du vin) sur un porte-greffe américain (résistant au parasite). C’est grâce à cet assemblage que la viticulture européenne a pu survivre et s’épanouir jusqu’à aujourd’hui malgré la présence continue du phylloxéra.

De la même façon, à la fin du XIXᵉ siècle, le protestantisme historique confessant 1 était malade à cause du parasite rationaliste qui lui vampirisait toute vie à partir de ses racines. Le rationalisme, en postulant un espace intellectuel neutre sur lequel même Dieu n’avait pas de privilège, rendait l’édifice confessionnel indéfendable et en retrait. Une chrétienté qui était conçue pour durer mille ans changeait de mode intellectuelle tous les 30 ans. L’autorité et la vie spirituelle étaient dévitalisées par la démarche rationaliste qui mettait en cause l’autorité des Écritures, débranchait la pratique chrétienne des questions sociales et réduisait la vie spirituelle à la seule vie intérieure (dans ses premières adaptations à la modernité).

C’est alors qu’une généalogie de philosophes en vint à créer la greffe qui sauva l’édifice réformé confessant du parasite rationaliste. J’assume ici une vulgarisation raccourcie. Il est évident qu’il y a plus à en dire que les rapides traits que je vais en tirer.

  1. Emmanuel Kant fait remarquer que la raison n’est pas neutre, mais qu’elle dépend au contraire de présupposés qui lui donnent une forme. Cet apport massif dans l’histoire de la philosophie tue le rationalisme ancien, mais ouvre la voie à des approches plus subjectives comme celle de Schleiermacher, qui propose de faire une séparation distincte entre vie religieuse intérieure et vie séculière non confessionnelle. C’est le début du libéralisme contemporain.
  2. Après Emmanuel Kant, Friedrich Hegel apporte la contribution que ces catégories , ou présupposés, ne sont pas des objets universels mais des objets soumis à l’évolution de l’histoire qui se réalise à travers les différentes visions du monde qui se développent par synthèse progressive.
  3. Un Néerlandais du nom de Scholten introduit la logique de Hegel à la religion chrétienne en critiquant fortement le vieux rationalisme hérité de la scolastique tardive de personnes comme Jean-Alphonse Turretin ou Ostervald. Scholten appelle à avoir le courage de faire passer le christianisme à sa nouvelle forme rationnelle et débarrassée enfin de toute tentative de concilier révélation et religion. La révélation chrétienne est définitivement discréditée ; arrêtons d’essayer de la sauver et assumons que le christianisme est une vision du monde progressiste, enseigne-t-il.
  4. Un des élèves du professeur Scholten est justement Abraham Kuyper. Personnalité déjà bouillante et indépendante, il est fortement attiré par l’éthos révolutionnaire de Scholten, et le projet de brûler le vieil édifice rationaliste datant du XVIIIᵉ siècle qui était devenu intellectuellement insatisfaisant. Kuyper est au début convaincu par les doctrines les plus modernistes en matière de religion, mais peu après, dans des circonstances que l’on racontera dans un article futur, il est finalement convaincu par le christianisme historique et confessant. Dégoûté en plus par l’apostasie d’autres élèves du professeur Scholten, il tournera le dos au contenu des cours de son professeur tout en gardant sa méthode. En un sens, Kuyper récupère l’idéalisme de Scholten, mais avec un contenu confessant au lieu de l’ultra-modernisme.

Voilà pourquoi je prenais l’analogie du phylloxéra. Abraham Kuyper a eu l’idée de prendre le porte-greffe hégélien de Scholten, qui est immunisé du phylloxéra rationaliste , tout en greffant la vigne historique de la théologie chrétienne, le protestantisme confessant. En l’espace d’une génération, le christianisme n’avait plus à se justifier devant les exigences de la raison. La raison n’était pas neutre, Dieu était souverain sur elle et nous devons vivre selon les idées et la volonté de Dieu, tant pis pour Ostervald. La malédiction vieille de près de cent ans, qui avait pourri la théologie chrétienne, s’était levée.

Ainsi, comme je le disais en début d’article, le christianisme n’avait pu s’adapter à la modernité que de deux façons :

  1. soit en s’adaptant au rationalisme, en ne gardant donc de la Révélation que ce qui plaisait au philosophe du jour,
  2. soit en se repliant sur lui-même, refusant de participer à toute activité du monde, laissant les rationalistes et à présent les athées diriger l’Europe.

Kuyper propose une troisième voie qui répond au rationalisme en lui disant que rien n’est neutre, surtout pas la raison, et qu’affirmer et assumer nos confessions de foi et leur ancrage biblique est une réponse suffisante aux objections rationalistes. Il forme alors le projet de rattraper le temps perdu en contestant aux élites séculières des Pays-Bas leur monopole sur la direction du pays. Cette étonnante résurgence sera le sujet d’un article à venir.

Redéfinir la façon d’être dans le monde

Les communautés les plus fidèles avaient perdu dans la modernité tous les repères qui leur permettaient d’être actives dans le monde. Depuis Charlemagne, la civilisation avait toujours été monolithiquement chrétienne et il n’y avait aucun concept ni outil intellectuel qui permettait de justifier de collaborer avec des non-croyants, d’intégrer un monde qui ne se définissait pas explicitement comme chrétien , voire de vivre dans une société pluraliste.

Le seul chemin possible était de refuser tout contact avec les non-croyants et donc de rester dans nos églises pendant que les séculiers géraient les écoles, les universités, l’arène politique — en bref, tout ce qui n’était pas strictement ecclésial.

Abraham Kuyper a alors proposé deux idées fortes qui ont permis aux chrétiens fidèles de se rebrancher au monde, non pas pour s’y dissoudre, mais pour le transformer à leur tour :

  1. La grâce commune Par cet outil, Abraham Kuyper renverse l’idée que le siècle est un Mordor corrompu dont les chrétiens ne peuvent espérer que la fuite. Kuyper enseigne que les différentes scènes de la civilisation sont des dons de Dieu où Dieu retient le péché. Ainsi, on peut reconnaître la sagesse et les exploits d’un scientifique, d’un artiste ou d’un politique non-croyant, voire même collaborer avec lui, parce que l’on ne collabore pas avec son athéisme, mais avec la grâce commune que Dieu retient dans cette personne et qu’il distribue à travers cette personne non-croyante. Si une contribution des non-croyants est bonne, si une coalition avec les libéraux est possible, ce n’est pas forcément un compromis, mais un avantage que permet la grâce commune.
  2. La souveraineté des sphères Contre les idées de ce temps qui poussaient à un centralisme étatique très fort qui voulait tout soumettre à la puissance de l’État, la théorie de la souveraineté des sphères d’Abraham Kuyper réaffirme l’importance et la centralité de la société civile , et affirme que celle-ci seule est légitime pour se déterminer elle-même. La souveraineté des sphères enseigne au peuple réformé qu’il est le principal sujet de la politique , et que son organisation dans la cité est une application légitime de son énergie.

La combinaison de ces deux idées, de l’immunisation au rationalisme et l’énergie et les talents d’organisateur d’Abraham Kuyper, feront émerger par la suite un peuple réformé qui est à la fois fidèle et confessant, mais aussi engagé et influent, même dans une société pluraliste, sans perdre son identité. J’espère vous avoir donné envie de lire la notice biographique qui va suivre bientôt. Il mérite votre attention.

  1. Le protestantisme qui confesse les confessions de foi historiques du XVIIᵉ siècle.[]

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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