L’émancipation domestique— G. K. Chesterton
6 septembre 2026

Je propose aujourd’hui un essai du célèbre écrivain anglais catholique et conservateur du XXe siècle G. K. Chesterton, « L’émancipation domestique » où il examine si le travail salarial permet réellement aux femmes de s’émanciper (au sens de « se libérer ») de leur rôle traditionnel et millénaire de femme au foyer qui serait trop peu épanouissant et trop ennuyant. Il défend au contraire, que c’est en s’occupant de son foyer et de ses enfants que la femme s’épanouit et s’émancipe réellement. En effet, contrairement au travail salarial, au foyer la femme peut exercer ses talents dans des domaines très divers et variés sans se restreindre à une seule spécialité. L’essai cité provient du livre de Chesterton, Le monde comme il ne va pas (What’s Wrong With the World), malheureusement épuisé et maintenant cher en français.


On remarquera en passant que cette contrainte exercée sur l’homme pour qu’il développe un trait particulier, n’a rien à voir avec ce que nous appelons couramment notre système de concurrence ; elle existerait tout aussi bien sous n’importe quelle forme de collectivisme que l’on puisse raisonnablement concevoir. A moins que les Socialistes ne soient vraiment prêts à accepter une baisse de la qualité des violons, des télescopes et des lumières électriques, ils devront, d’une façon ou d’une autre, exercer une pression morale sur l’individu pour qu’il conserve l’intérêt qu’il porte à ces sujets. C’est grâce à des hommes qui étaient à un degré ou à un autre des spécialistes qu’il y a eu des télescopes ; il faut certes qu’ils soient à un degré ou à un autre des spécialistes pour les garder en état de fonctionnement. Ce n’est pas en faisant d’un homme un salarié de l’Etat que vous l’empêcherez de penser avant tout à la façon bien difficile dont il gagne sa vie. Il n’y a qu’une seule façon de préserver en ce monde cette légèreté et cette vision détendue qui satisfont notre vieux rêve d’universalisme, c’est de faire en sorte qu’il y ait une moitié d’humanité en partie protégée ; une moitié que les exigences harassantes de l’industrie gênent évidemment mais ne gênent qu’indirectement. Autrement dit, il faut qu’il se trouve dans chaque groupe d’êtres humains un être qui soit humain sur un plan plus vaste ; un être qui ne donne pas le meilleur de lui-même, mais qui donne tout.

C’est encore notre vieille analogie du feu qui offre le plus de ressources. Le feu n’a pas besoin de briller comme l’électricité, ni de bouillir comme l’eau chaude, il a pour particularité de briller davantage que l’eau et de chauffer davantage que la lumière. L’épouse est comme le feu, ou pour replacer les choses dans leur juste proportion, le feu est comme l’épouse. Comme le feu on attend de la femme qu’elle fasse la cuisine : on n’attend pas d’elle qu’elle excelle en cuisine, mais qu’elle fasse la cuisine ; qu’elle la fasse mieux que son mari qui, lui, gagne le charbon en enseignant la botanique ou en cassant des cailloux. Comme le feu, on attend de la femme qu’elle raconte des histoires aux enfants, non point des histoires originales ou artistiques, mais des histoires, meilleures sans doute que celles que raconterait un maître queux. Comme le feu, on attend de la femme quelle illumine et qu’elle aère, non pas à coup de révélations ahurissantes ou au gré des courants de pensée les plus fous, mais certes mieux qu’un homme ne saurait le faire après avoir cassé des cailloux ou donné un cours.

Mais on ne peut attendre d’elle de faire face à cette espèce de devoir universel si elle doit également endurer les rigueurs du travail professionnel ou bureaucratique. La femme doit être une cuisinière, mais non pas une cuisinière professionnelle ; une maîtresse d’école, mais non pas une maîtresse d’école professionnelle ; une décoratrice d’intérieur mais non pas une décoratrice d’intérieur professionnelle. Mieux vaudrait qu’elle ait vingt passe-temps plutôt qu’un seul métier ; à l’inverse de l’homme, elle peut développer ses talents secondaires. C’est en fait ce que l’on a visé par le biais de ce que l’on appelle la réclusion, ou même l’oppression des femmes. Ce n’était pas pour rétrécir leur horizon que l’on gardait les femmes à la maison, mais pour l’élargir. Le monde extérieur était quelque chose d’étriqué, un labyrinthe de sentiers étroits, un asile de monomanes. Ces limites et cette protection partielles ont permis à la femme de jouer à cinq ou six professions et de s’élever presque aussi près de Dieu que l’enfant qui joue à une centaine de métiers. Mais les métiers de la femme, à la différence de ceux de l’enfant, étaient tous vraiment et presque terriblement productifs ; ils étaient en fait si tragiquement réels que sans son universalité et son équilibre, elle aurait pu tout simplement devenir folle.

Telle est en gros la façon dont je vois le rôle de la femme dans l’histoire. Je reconnais que les femmes ont été maltraitées, voire torturées ; mais je doute qu’elles l’aient jamais été autant que de nos jours, par cette tendance moderne absurde à vouloir en faire à la fois des impératrices domestiques et des employées compétitives. Je ne nie pas que même dans l’ancien temps les femmes aient eu la vie plus rude que les hommes ; c’est pourquoi nous leur tirons notre chapeau. Je ne nie pas que ces divers rôles de la femme aient été exaspérants, mais je dis qu’il y avait un but et un sens à respecter leur variété. Je ne prétends même pas nier que la femme ait été une servante, du moins étaitelle une intendante…

La façon la plus rapide de résumer notre point de vue est de dire que la femme illustre l’idée même du Bon Sens, ce havre intellectuel auquel l’esprit doit s’en retourner après toute excursion extravagante. L’esprit qui chemine vers des endroits sauvages est celui du poète ; l’esprit qui ne retrouve jamais le chemin du retour est celui du lunatique. Dans toute machine, il doit y avoir une partie mobile et une partie fixe ; dans tout ce qui change, il doit y avoir une partie qui, elle, est inamovible. Et nombre de phénomènes que les modernes condamnent à la hâte procèdent, en fait, de cette situation de la femme en tant que centre et pilier de la santé familiale. Ce que l’on appelle sa soumission, voire sa malléabilité, n’est, en grande partie, que la soumission et la malléabilité d’un remède universel ; comme les remèdes, elle varie selon le mal. Au mari qui voit tout en noir, il faudra une épouse optimiste ; au mari insouciant, il faudra une épouse dotée d’un sain pessimisme. Elle doit empêcher le Don Quichotte de se laisser abuser, et la brute d’abuser d’autrui.

Le roi de France a écrit : « Toujours femme varie, Bien fol qui s’y fie. »

Oui, femme varie et c’est précisément pourquoi nous nous fions à elle. Remédier à chaque aventure ou à chaque extravagance par un antidote de bon sens n’est pas (comme nos contemporains sembleraient le croire) faire office d’espion ou d’esclave. C’est jouer les Aristote ou (au rabais) les Herbert Spencer, c’est s’ériger en morale universelle, en système complet de pensée. L’esclave flatte ; le vrai moraliste morigène. Bref, c’est être un opportuniste, au sens premier de ce terme honorable, qui, pour une raison ou une autre, est toujours employé à contresens. Il semblerait que par opportuniste on entende un poltron qui va toujours du côté du plus fort, alors qu’en fait on entend par là une personne hautement chevaleresque qui va toujours vers le plus faible ; comme celui qui arrime un bateau en allant s’asseoir là où il y a le moins de monde. La femme est une opportuniste ; son métier est un métier généreux, dangereux er romantique.

Nous conclurons ceci par un fait tour simple : si l’on tient pour admis que l’humanité n’a pas forcé la nature en se séparant en deux moitiés représentant respectivement les idéaux du talent particulier et du bon sens général (puisque par essence ils s’accordent mal dans un même esprit), il n’est pas difficile de comprendre pourquoi la ligne de démarcation a suivi celle du sexe, ou pourquoi la femelle est devenue l’emblème de l’universel et le mâle celui de l’hors-série, du supérieur. Deux gigantesques faits naturels en ont ainsi décidé : le premier c’est que la femme qui remplit son rôle au pied de la lettre, n’a guère l’occasion d’acquérir de l’expérience ni de connaître l’aventure ; le second, c’est que par cette même loi naturelle, elle se trouve entourée de jeunes enfants qui réclament qu’on leur enseigne tout plutôt qu’une chose ou l’autre. Les bébés n’ont pas besoin qu’on leur enseigne un métier, ils ont besoin qu’on les familiarise avec un monde.

Pour résumer les choses, la femme se trouvant, en général, enfermée dans une maison, en compagnie d’un être humain en âge de poser toutes les questions possibles ou même impossibles, comment pourrait-elle conserver l’étroitesse d’esprit du spécialiste ? Et si l’on prétend que cette tâche d’instruction générale (même lorsqu’elle est affranchie des règles et des contraintes horaires modernes et accomplie plus spontanément par une personne protégée) est par elle-même trop exigeante, trop assujettissante, je puis le comprendre. Je me contenterai de répondre à cela que si notre race a jugé bon de confier ce fardeau aux femmes, c’est pour garder un peu de bon sens en ce monde.

Mais lorsque certains se mettent à qualifier les devoirs domestiques non seulement de difficiles mais de triviaux et d’ennuyeux, j’abandonne la discussion car je ne puis, même au prix de grands efforts d’imagination, comprendre ce qu’ils veulent dire. Ainsi, lorsque les tâches domestiques sont appelées esclavage, toute la difficulté provient du double sens de ce mot. Si par esclavage on entend seulement un travail terriblement difficile, j’admets que la femme soit esclave chez elle, tout comme des hommes ont pu être esclaves lorsqu’on construisait la cathédrale d’Amiens ou lorsqu’ils se tenaient derrière un canon à Trafalgar. Mais si cela veut dire que le gros travail est plus pénible parce qu’il est futile, terne et sans envergure spirituelle, alors, comme je l’ai dit, j’abandonne : j’ignore ce que ces mots signifient. Etre la reine Elizabeth dans un domaine précis, décider des achats, des banquets, des jours de travail ou de vacances ; être Whiteley dans un domaine précis, distribuer des jouets, des bottes, des draps, des gâteaux et des livres ; être Aristote dans un domaine précis, enseigner la morale, les manières, la théologie et l’hygiène, je comprends que cela puisse épuiser l’esprit, mais je ne puis imaginer comment cela pourrait le rétrécir. Comment cela peut-il être une noble tâche que d’enseigner la règle de trois aux enfants des autres et une humble corvée que de parler à ses propres enfants de l’univers ? Comment cela peut-il être valorisant d’être la même chose pour tout le monde et dégradant d’être tout pour quelqu’un ? Le rôle d’une femme est pénible, parce qu’il est gigantesque, et non parce qu’il est minime. Je plaindrai Mme Jones pour l’énormité de sa tâche, jamais pour la modestie de celle-ci.

Mais si l’essentiel de sa tâche est orienté vers l’universalité, la femme n’est pas, bien sûr, exempte, de certains préjugés qui, même s’ils sont violents, sont avant tout salutaires. Elle est, en somme, more consciente que l’homme de n’être qu’une moitié de l’humanité ; mais elle l’a exprimé en plantant ses crocs (si l’on peut dire cela d’une dame) dans les deux ou trois choses qu’elle croit devoir défendre. Je ferai remarquer ici, entre parenthèses, que les récentes difficultés officielles au sujet des femmes proviennent en partie du fait qu’elles font preuve, sur le terrain du doute et de la raison, de cet entêtement sacré qui ne convient qu’aux choses élémentaires qu’une femme se doit de sauvegarder. Ses propres enfants, son propre foyer, devraient être une question de principe ou, si vous préférez, une question de préjugé. Par contre, savoir qui a écrit les Billets de Junius ne devrait pas être une question de principe, ou, si vous préférez, de préjugé, mais un terrain d’enquête libre et presque indifférente. Faites d’une fille moderne et entreprenante la secrétaire d’une ligue cherchant à établir que George III a écrit les Billets de Junius et en trois mois elle en sera convaincue, par simple loyauté à l’égard de ses patrons. Les femmes modernes défendent leur bureau avec une férocité toute domestique. Elles se battront pour un bureau et une machine à écrire comme elles se battront pour le foyer et la maison. Elles développent une sorte de rapacité conjugale à l’égard de l’invisible raison sociale de l’entreprise. C’est pourquoi elles font si bien le travail de bureau ; voilà aussi pourquoi il vaudrait mieux qu’elles ne le fassent pas…


Illustration : Vincent van Gogh, Cabane avec paysan rentrant chez lui, huile sur toile, 1885.

Laurent Dv

Informaticien, époux et passionné par la théologie biblique (pour la beauté de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus généralement) pour ses riches apports en apologétique (théisme, Trinité, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualité, politique...).

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