Le presbytérianisme, ou presbytéro-synodalisme, est un mode de gouvernance ecclésial qui fut celui majoritairement adopté dans les Églises réformées du monde. Chez les anglo-saxons, le terme est même parvenu à devenir une sorte de désignation officielle de ces Églises. Ainsi, on pourra dire de telle paroisse : « il s’agit d’une Église presbytérienne. » Le terme est moins connu dans nos contrées, mais la réalité y est bien présente. La France, en particulier, dispose d’une longue histoire relative à la gouvernance synodale des Églises réformées, avec une riche documentation des synodes des Églises réformées françaises.

Le conciliarisme ou presbytéro-synodalisme n’était pas l’invention des réformés, comme le dit l’historien Philip Benedict :
Pour répondre à la situation extraordinaire d’indépendance, de pénurie pastorale et d’insécurité dans laquelle elles se sont trouvées, les Églises françaises ont donc fini par construire un système capable de fonctionner de façon autonome et d’imposer une uniformité de doctrines et de pratiques, en combinant et en adaptant à leur situation l’institution synodale qui remontait aux premiers temps des Églises chrétiennes et dont des variantes avaient été utilisées tout au long des siècles précédents. Ce système s’inspirait du modèle de colloques et de classes fourni par Neuchâtel et Berne et du modèle de discipline consistoriale importé de Genève. Il était construit autour d’une hiérarchie quadripartite d’assemblées et permettait au pouvoir de cheminer par le truchement d’un système représentatif ascendant, tout en assurant que les décisions prises par les instances les plus larges conservaient une autorité sur les échelons inférieurs1.
Comme on le voit par la description ci-dessus, le principe du presbytérianisme devient pratique particulière, adaptée à telle ou telle circonstance que l’Église traverse à l’échelle nationale (par exemple). Dans cet article, c’est le principe du presbytérianisme qui sera défendu, à l’aide de 6 constats scripturaires sur la gouvernance. Pour le dire aussi directement que possible, cet article vise à convaincre en particulier les évangéliques que le presbytérianisme est biblique et que l’Église doit être gouvernée selon ses principes. Les 6 arguments bibliques qui suivent sont énoncés par Thomas Witherow, presbytérien irlandais, dans son livre The Apostolic Church. Je ne l’ai pas encore consultée, mais il existe une traduction française de cet excellent livre.
Premier principe : les ministres dans l’Église sont choisis par le peuple
Toutes les personnes exerçant un ministère, que ce soit celui de diacre ou d’ancien, ont avant tout une vocation provenant du Seigneur Jésus-Christ. Les apôtres avaient un office qui leur fut conféré du vivant même du Sauveur ou, dans le cas de Paul, par une désignation lors d’une apparition du Christ ressuscité. Lorsqu’il a fallu remplacer Judas, la désignation de Matthias s’est encore faite par un tirage au sort, par lequel le Seigneur a directement exprimé sa volonté souveraine.
Après les apôtres, néanmoins, nous voyons les ministres de l’Église être désignés autrement. En Actes 14,23, nous voyons que des anciens sont établis dans les Églises. Le terme employé en grec évoque un vote à main levée. C’est le terme qui est employé en 2 Corinthiens 8,19 lorsqu’il s’agit de décrire celui qui a été délégué pour une collecte, ayant « été choisi par les Églises ». De même pour la nomination des premiers diacres en Actes 6,5, il est dit que « Cette proposition plut à toute l’assemblée. Ils élurent Étienne, homme plein de foi et d’Esprit-Saint, Philippe, Prochore, Nicanor, Timon, Parménas, et Nicolas, prosélyte d’Antioche. »
Il faut remarquer que même la nomination de Matthias, avec tout ce qu’elle a d’exceptionnel pour ce qui est du tirage au sort, comporte dans un premier temps le fait que Pierre s’adresse aux 120 frères présents (Actes 1,15) et leur énonce les qualifications nécessaires (1,21-22) puis le fait que l’ensemble des frères en désignent deux : Barsabbas et Matthias (1,23). Pour désigner la charge dont Matthias doit s’acquitter, Pierre emploie le terme épiscopat (ἐπισκοπὴν), c’est-à-dire le nom donné à la charge des anciens ensuite, comme nous le verrons. Actes 15,22 déclare encore qu’il parut bon non seulement aux apôtres et anciens mais à toute l’Église d’envoyer telle délégation à Antioche.
Si le consentement du peuple chrétien était recherché pour des nominations exceptionnelles comme celle de Matthias ou pour des missions ponctuelles comme celles des envoyés à Antioche, à plus forte raison doit-il être recherché pour la nomination usuelle des anciens. Si le peuple a eu son mot à dire dans l’élection d’un apôtre, à plus forte raison dans celle d’un pasteur. Relevons encore que les divers qualificatifs requis pour un ancien dans les épîtres pastorales supposent pour certaines au moins que le peuple a pu donner son avis. Pour un argumentaire plus développé à ce propos, je renvoie le lecteur à l’excellent traité de George Gillespie.
Il faut relever que l’implication du peuple dans le choix des anciens est documenté dans la littérature patristique, notamment chez Clément de Rome et encore jusqu’à l’époque de Cyprien. Ambroise a été, on le sait, désigné par acclamation populaire.
Deuxième principe : Les offices d’évêques et d’anciens sont identiques
Le caractère interchangeable dans le Nouveau Testament (et chez les pères apostoliques) de l’office de l’évêque et de l’ancien est tellement peu contesté que je me contenterai de quelques mentions :
- L’Écriture ne mentionne jamais les anciens et les évêques de manière distincte. Lorsque Paul salue les Philippiens, il mentionne les évêques (au pluriel) et les diacres sans faire mention des anciens à part (Phil 1,1). À l’inverse, lorsque Jacques préconise d’appeler les anciens pour prier pour les malades, il n’y a pas de mention des évêques (Jacques 5,14).
- L’Écriture appelle anciens les évêques et évêques les anciens. En effet, lorsque Paul énumère les conditions pour être ancien à Tite, il explique ces conditions en disant que l’évêque doit être irréprochable (Tite 1,7). De même, lorsqu’il convoque les anciens d’Éphèse pour son discours d’adieu en Actes 20, il leur déclare qu’ils ont été établis évêques.
Ces deux faits suffisent à établir la chose. Les termes sont interchangeables quant aux personnes désignées. Ancien désigne la maturité. Évêque désigne la fonction et signifie surveillant. Comme le disait saint Jérôme : « L’évêque et le presbytre sont un seul office ; l’un est le titre de l’âge, l’autre du devoir2. »
Rappelons les deux premiers principes avant de passer au troisième : dans l’Église apostolique, le peuple chrétien se prononce lors de la désignation des ministres et les ministères d’ancien et d’évêque sont une seule chose.
Troisième principe : Dans chaque église il doit y avoir une pluralité d’anciens
Les textes que nous avons déjà invoqués suffisent également à établir que chaque Église locale ou paroisse doit être gouvernée par une pluralité d’anciens. Actes 14,23 nous dit que Paul et Barnabas veillèrent à établir « des anciens (au pluriel) dans chaque Église. » Paul s’adresse aux évêques des Philippiens (1,1), il convoque les anciens d’Éphèse (Actes 20), il est question des anciens de l’Église de Jérusalem (Actes 15), Paul déclare à Tite qu’il doit établir des anciens dans chaque ville (Tite 1,5). Nous n’avons, naturellement, aucun contre-exemple d’une église présidée par un ancien unique.
Quatrième principe : l’ordination est un acte accompli par un collège d’anciens
L’ordination, ou la mise à part, par l’imposition des mains, d’un homme pour le ministère est relatée à plusieurs reprises dans l’Écriture (Actes 6,6, 13,1-3, 1 Tim 4,14, 5,22). Il semble que dans un premier temps les apôtres et les évangélistes comme Tite ont pu ordonner des anciens parmi les hommes désignés par le peuple. À la génération suivante, nous voyons une procédure pérenne se dessiner : l’ordination par le collège des anciens déjà présents.
À vrai dire, l’implication d’une pluralité dans l’ordination était déjà présente dans les textes que nous avons rencontré. En Acte 6,6, après que les diacres aient été désignés, il nous est dit qu’ils leur imposèrent les mains (pluriel). De même, lorsque des personnes déjà ministres sont envoyées dans un nouveau champ missionnaire en Actes 13, il nous est dit au verset 3 qu’après avoir prié et jeûné, ils leur imposèrent les mains. Ainsi, on ne sera pas étonné de lire, quand on arrive à 1 Timothée 4,14 :
Ne néglige pas le don qui est en toi et qui t’a été donné par la prophétie, avec l’imposition des mains du collège des anciens.
Ainsi, pour résumer ce que nous avons vu jusqu’à ce point, il semble que le peuple approuve des hommes proposés au ministère d’ancien-évêque, qui rejoindront alors le collège des anciens si ce dernier les ordonne.
Cinquième principe : le droit d’appel, ou les synodes
Les anciens gouvernent une Église locale, soit. Que se passe-t-il en cas de controverse qui implique plusieurs Églises ? Si seulement le Nouveau Testament avait relaté un tel épisode, nous saurions comment les anciens devraient se comporter en telle situation… Et c’est précisément ce que relate le Nouveau Testament !
À l’époque apostolique, une controverse majeure sur le rôle de la loi et la place de la circoncision a agité les Églises. Comment se règle cette controverse ? Une partie est accusée, l’autre accuse. Les apôtres et les anciens se réunissent à Jérusalem (Actes 15,6). Une vive discussion a lieu puis Pierre présente son plaidoyer (Actes 15,7-11). Vient ensuite le tour de Paul et Barnabas qui font appel aux miracles accompagnant leur mission parmi les païens (15,12). Après que chacun se soit tu, c’est finalement Jacques, qui semble présider la séance, qui s’exprime. Il récapitule ce qui vient d’être dit (15,14) et argumente à partir des Écritures (15,15-18) puis rend son jugement (« je juge bon… » 15,19). Ce jugement reçoit l’approbation des autres puisqu’ils décident d’écrire un document résumant leur décision (15,23-29). Les apôtres et les anciens approuvent certains hommes pour porter cette lettre (et il est à nouveau précisé que « l’Église entière » donna son approbation aux hommes sélectionnés, 15,22). Nous voyons dans les versets et les chapitres suivants la décision être diffusée dans les Églises (15,30-31, 16,4).
Autrement dit, le modèle biblique en cas de controverse est un modèle conciliariste (ou presbytéro-synodaliste) : les pasteurs des Églises se réunissent en concile ou synode, débattent et publient des documents de résolution. On pourrait bien entendu penser que cette procédure était propre à l’ère apostolique, mais les apôtres ne se sont pas réunis seuls. Ils ont réuni les anciens avec eux. Les apôtres étant également des anciens (1 Pierre 5,1), ils ont agi ici en tant que tels : ils n’ont pas invoqué leur autorité apostolique dans les délibérations mais ont débattu et le jugement n’a été rendu qu’après que la conformité de la décision avec les Écritures ait pu être démontrée par Jacques. Autrement dit, les apôtres n’auraient pas agi autrement s’ils avaient voulu livrer un modèle à imiter pour la suite des temps. Il est vraisemblable qu’un ancien ayant assisté à cette assemblée aurait, en cas de controverse après la mort des apôtres, été conduit à susciter une assemblée similaire. Il se trouve que c’est effectivement ainsi que les chrétiens se sont conduits durant toute l’Antiquité, dès les premiers siècles.
Ainsi, le cinquième principe est qu’en cas de nécessité et de controverse, notamment entre plusieurs anciens, il est possible de faire appel à une assemblée d’anciens plus nombreux pour examiner la chose. C’est ce que l’on appelle un synode. La décision est formalisée par un écrit et diffusée aux Église pour être appliquée. Cette extension de la gouvernance au-delà des frontières de la seule Église locale est encore rendue manifeste par le fait que diverses épîtres traitant de matière disciplinaire sont adressées à l’Église d’une ville entière, qui était alors composée de plusieurs congrégations locales. L’Écriture parle non seulement de l’Église locale et de l’Église universelle mais elle parle aussi par exemple de l’« Église en Judée » (Actes 9,31) qui témoigne que l’Église a une structure reconnaissable qui dépasse la seule paroisse mais n’atteint pas toute l’Église universelle.
Sixième principe : Christ est le seul chef de l’Église
L’Église apostolique ne rendait des comptes, dans ces divers actes de gouvernance ecclésiale, ni à un magistrat civil, ni à un pasteur établi au-dessus des autres. Il existe bien un « souverain pasteur » (1 Pierre 5,4), un « chef de l’Église » (Éph 5,23), une « tête du corps » (Col 1,18), c’est Jésus-Christ.
Les apôtres eux-mêmes ne se sont pas arrogés la gouvernance du monde entier. Il a été convenu que Paul se concentrerait sur les païens pendant que Jacques, Pierre et Jean auraient soin des Juifs (Galates 2,9). Si nous voyons fréquemment Pierre agir à la tête du collège apostolique, si nous voyons Jacques présider en Actes 15, nous ne les voyons pas gouverner sur leurs collègues dans l’apostolat. Ainsi, Paul déclare avoir résisté face à Pierre « parce qu’il était condamnable » (Gal 2,11).
Puisque le Christ est le seul chef de l’Église, les décisions des anciens doivent être prises selon sa volonté, qui nous est accessible dans les Livres saints.
Conclusion
Le Réformateur Girolamo Zanchi, pour résumer ce que nous avons énoncé jusqu’alors, déclare que l’Église est, du point de vue de Dieu, une monarchie (celle du Christ) et du point de vue des hommes une aristocratie (car le Christ a voulu que des hommes exemplaires soient ses ministres). La formule saisit bien les principes que nous avons énoncé jusqu’à maintenant et que nous résumerons une dernière fois : le Christ, seul chef de l’Église, a voulu que celle-ci soit conduite par le ministère d’anciens-évêques, des hommes matures dont le rôle est de veiller sur l’Église. Ces hommes sont approuvés par le peuple chrétien, établis sur les Églises locales pour former ensemble un collège qui reçoit notamment la charge d’ordonner les futurs anciens par imposition et qui peuvent se réunir au-delà de la seule Église locale en assemblées plus larges d’anciens notamment pour régler des controverses.
Le mode de gouvernance que nous venons de décrire à partir des Écritures est celui employé dans les Églises réformées et s’appelle presbytéro- (du terme grec signifiant ancien) synodalisme (pour désigner l’assemblée de ces derniers).
- CHAREYRE, Philippe et DAUSSY, Hugues (dir.), La France huguenote : institutions et organisation d’une minorité (XVIe-XVIIIe siècle). Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2024.[↩]
- Traduit en français à partir de Scheck Thomas P., St. Jerome’s Commentaries on Galatians, Titus, and Philemon, University of Notre Dame Press, 2010, pp. 289-290.[↩]





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