Sacerdoce universel, donc individualisme ?
9 août 2025

L’abbé Jean-Michel Gleize, dans un récent ouvrage, prétend que le sacerdoce universel enseigne chacun est son propre intermédiaire entre lui-même et Dieu1.

Il y a peu de doctrines si mal comprises que celle du sacerdoce universel. Aussi, il peut être utile d’exposer brièvement ici ce que cette doctrine affirme et quels sont ses fondements.

Fondement biblique

Le sacerdoce universel, ou l’idée que tous les chrétiens sont prêtres se trouve en toutes lettres dans la Bible. L’apôtre Pierre, alors qu’il s’adresse à tous les chrétiens, déclare en 1 Pierre 2,9 : 

Vous, au contraire, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, afin que vous annonciez les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière.

Cette idée se trouve encore textuellement en Apocalypse 1,5-6 : 

A celui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, et qui a fait de nous un royaume, des prêtres pour Dieu son Père, à lui soient la gloire et la puissance, aux siècles des siècles ! Amen !

Outre ces passages explicites, la Bible attribue également aux chrétiens des fonctions sacerdotales. Par exemple, elle considère qu’ils offrent des sacrifices :

Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part un culte raisonnable2.

Par lui, offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange, c’est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom3.

Tout comme les prêtres de l’Ancien Testament, ils sont également appelés à intercéder :

J’exhorte donc, avant toutes choses, à faire des prières, des supplications, des requêtes, des actions de grâces, pour tous les hommes4.

Ces prières des chrétiens sont illustrés dans les visions apocalyptiques de l’apôtre Jean par la montée de l’encens qui était offert par les prêtres dans le temple :

La fumée des parfums monta, avec les prières des saints, de la main de l’ange devant Dieu5.

Christ, le souverain prêtre et médiateur

Cette doctrine n’implique toutefois en rien que le chrétien serait son propre médiateur. La raison pour laquelle le chrétien est prêtre, prophète et roi est qu’il est uni à celui qui est le souverain prêtre, le roi des rois et le prophète ultime.

Le catéchisme de Heidelberg exprime dans ses questions 31 et 32 la façon dont le Christ est prêtre, prophète et roi et la façon dont nous le sommes de façon dérivée :

31. Pourquoi est-il appelé Christ, c’est-à-dire Oint

Parce qu’il a été ordonné de Dieu le Père, et oint du Saint-Esprit pour être notre Souverain Prophète et docteur : c’est lui qui nous a pleinement révélé le conseil secret et la volonté de Dieu pour notre rédemption ; pour être notre unique Souverain Sacrificateur : c’est lui qui nous a rachetés par le seul sacrifice de son corps et qui intercède continuellement pour nous auprès du Père ; et pour être notre Roi éternel : c’est lui qui règne sur nous par sa Parole et par son Esprit et qui nous garde et maintient dans la rédemption qu’il nous acquise.

32. Mais toi, pourquoi es-tu appelé chrétien ?

Parce que je suis, par la foi, un membre du Christ et participe ainsi à son onction pour confesser son Nom, pour m’offrir à lui en un vivant sacrifice de reconnaissance, pour combattre dans cette vie, avec une conscience libre, contre le péché et le Diable, et régner enfin éternellement avec lui sur toutes les créatures. 

Christ est prophète en révélant le conseil de Dieu, nous le sommes en confessant ; il est prêtre en s’offrant pour notre rachat, nous le sommes en nous offrant en reconnaissance ; il est roi en nous gouvernant, nous le sommes en combattant ici-bas et régnant dans la vie à venir.

Ainsi, c’est parce que le Christ est notre médiateur que nous sommes, en lui, des prêtres. Il ne s’agit nullement de dire que le chrétien se tiendrait « nu » devant Dieu, opérant lui-même sa médiation. Comme le dit l’historien Timothy George :

Jean Calvin interprétait le sacerdoce de tous les croyants comme la participation de l’Église à la triple fonction du Christ : Prophète, Roi et Prêtre. Plus précisément, chaque chrétien est appelé à représenter le Christ dans son œuvre rédemptrice auprès du monde : « Tous les croyants […] devraient s’efforcer d’amener les autres à l’Église, de ramener les errants sur le droit chemin, de tendre la main à ceux qui sont tombés et de gagner ceux qui sont du dehors. » Autrement dit, le sacerdoce des croyants n’est pas une prérogative sur laquelle nous pouvons nous reposer ; c’est une mission qui nous envoie dans le monde pour exercer un ministère sacerdotal non pas pour nous-mêmes, mais pour les autres – « les étrangers » – non pas à la place du Christ, certes, mais pour lui et sur son ordre6.

Les pasteurs, des prêtres ?

Les pasteurs que Dieu a établi sur son peuple sont, comme les autres chrétiens, des prêtres. D’une façon particulière, ils contribuent à la proclamation de la Parole comme les prophètes, à conduire le peuple de Dieu dans l’offrande des sacrifices de louanges comme des prêtres et à gouverner l’Église ici-bas comme des rois. Néanmoins, comme les autres chrétiens, ils n’accomplissent cette vocation que par participation à Jésus-Christ.

En un sens particulier, aucun autre que Jésus-Christ n’est prêtre. Ce sens particulier, c’est celui d’offrir un sacrifice de rédemption et d’expiation et d’être médiateur par ses mérites entre Dieu et nous. En ce sens donc, les pasteurs ne sont pas des prêtres. « Là où il y a pardon, il n’y a plus de sacrifice pour les péchés7. » Puisque le pardon se trouve dans l’Église chrétienne, on n’y offre plus de sacrifice pour les péchés mais des sacrifices de louange.

La doctrine de la vocation

Une des implications concrètes de cette doctrine, exposée au temps de la Réforme, c’est qu’il est erroné de séparer les chrétiens entre d’un côté une classe spirituelle (composée uniquement des clercs) qui offrirait à Dieu des sacrifices et de l’autre les chrétiens de second rang, laïcs. Cette idée prévalente à l’époque de la Réforme a été vivement combattue par les Réformateurs.

Le chrétien peut agir comme un prêtre dans la vocation particulière qui la été adressée, qu’il soit médecin, cordonnier ou soldat, en offrant toute sa vie comme un sacrifice vivant et en intercédant pour le monde. Cette idée du chrétien comme ayant un sacerdoce d’intercession pour le monde est une idée richement présente dans l’épître à Diognète, ainsi que le signale Henri-Irénée Marrou dans sa préface pour Sources Chrétiennes8. Ce dernier relève un passage biblique nous n’avons pas évoqué, celui où Jésus exhorte ses disciples en ces termes : « vous êtes le sel de la terre. » Marrou fait remarquer que le sel était ce qui était employé pour préparer les sacrifices. Il rapporte par ailleurs l’avis de Origène qui déclare :

Ce sont les croyants qui sont le sel de la terre, c’est-à-dire de tous le reste des hommes. Par leur foi, ils sont responsables de la conservation du monde9.

Comment ne pas comprendre le sacerdoce universel

Une erreur en particulier doit être écartée à propos de la doctrine historique du sacerdoce universel.

En effet, le sacerdoce universel ne doit pas être compris comme une vérité concernant principalement l’individu mais l’Église en tant que corps local. Ainsi, l’historien Timothy George précise :

Les réformateurs, quant à eux, parlaient plutôt du « sacerdoce de tous les croyants » (au pluriel). Pour eux, il ne s’agissait jamais d’un chercheur solitaire et isolé de la vérité, mais plutôt d’un groupe de croyants fidèles unis dans une confession commune, formant une congregatio sanctorum locale et visible6.

Il ne s’agit pas de dire que « je suis mon propre prêtre », comme le prétend l’abbé Gleize, mais que nous sommes mutuellement prêtres en tant que corps ecclésial. Ainsi, le spécialiste de Luther Paul Althaus rapporte :

Luther n’a jamais compris le sacerdoce de tous les croyants uniquement dans le sens de la liberté du chrétien d’entretenir une relation directe avec Dieu sans médiateur humain. Il a plutôt constamment insisté sur l’autorité évangélique du chrétien à se présenter devant Dieu au nom de ses frères et aussi du monde. Le sacerdoce universel n’exprime pas l’individualisme religieux, mais son contraire exact : la réalité de la congrégation en tant que communauté10.

Ainsi, Carlyle Marney, qui est pourtant un auteur libéral, relève très à propos :

Là où vous êtes, vous et eux, vous formez — vous tous — le ministère de la Parole. Cela ne signifie pas que vous soyez capables de vous présenter seuls devant Dieu. Cela signifie plutôt que vous êtes rendus capables et responsables de vous tenir devant Dieu et en faveur du prochain. C’est une grave déformation de l’Évangile que d’y avoir introduit un individualisme illégitime, puis d’avoir enseigné que le sacerdoce des croyants signifiait que chacun devait « se débrouiller seul dans son coin11. »

Conclusion

L’affirmation qui veut que le sacerdoce universel enseigne une sorte d’individualisme religieux ne correspond pas à la réalité historique mais à une caricature de laquelle les débats chrétiens devraient être exempts. Il s’agit avant tout d’une doctrine qui s’articule avec la notion d’union avec Christ et de communion des baptisés, le baptême étant alors compris comme une onction sacerdotale. Le rôle de chrétien comme prêtre, qui a été confiné de manière croissante aux seuls contemplatifs durant le Moyen-Âge, a été replacé à sa juste place par les Réformateurs qui, à la suite des Pères, ont insisté à nouveau sur la fonction d’intercesseur de chaque croyant dans sa vocation particulière. Ainsi, Henri-Irénée Marrou, auteur catholique écrivant à propos de l’enseignement patristique sur l’intercession (et non sur le sacerdoce universel réformé), remarque-t-il :

Pour un spirituel du XIIIe ou du XIVe siècle vivant au sein d’une chrétienté « sacrale », unanime dans la foi ou peu s’en faut, dont les limites par ailleurs s’identifiaient pratiquement à celles de l’humanité connu, il pouvait paraître naturel de se représenter l’univers, et spécialement la société humaine comme un vaste organisme hiérarchisé qui reposait en dernière analyse sur ces « piliers » que sont les contemplatifs. […] Mais aujourd’hui, pour nous qui, au moins en Europe, voyons se fermer une parenthèse ouverte dans l’histoire avec la conversion de Constantin, pour nous qui nous retrouvons pusillus grex, dispersés au sein d’un monde hostile ou indifférent, de jour en jour plus profondément déchristianisé, il est particulièrement utile d’entendre une voix venue d’aussi loin que celle de l’À Diognète, proclamer avec la tranquille audace que donne la sécurité de la foi, et cela dans un contexte historique aussi rebelle à l’espérance que le nôtre, du sein même des persécutions et d’un monde encore tout païen, que si « les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par leur pays ni par leur langage ni par leurs vêtements », ils n’en sont pas moins « dans le monde ce que l’âme est dans le corps. Ce sont eux qui soutiennent le monde… si noble est le rôle que Dieu leur a confié, qu’il ne leur est pas permis de déserter12… »

Ce rôle des chrétiens dans le monde, c’est ce que souligne avec force la doctrine réformée du sacerdoce universel.


  1. Abbé Jean-Michel Gleize, Le vrai visage de Luther, Clovis, chapitre 7.[]
  2. Romains 12,1.[]
  3. Hébreux 13,15.[]
  4. 1 Timothée 2,1.[]
  5. Apocalypse 8,4.[]
  6. Timothy George, The Priesthood of all Believers, 2016, consultable ici.[][]
  7. Hébreux 11,18.[]
  8. Henri-Irénée Marrou, À Diognète, Sources Chrétiennes, 1965.[]
  9. Origène, Commentaire de Jean, VI, 59 (38).[]
  10. Paul Althaus, cité par Timothy George, The Priesthood of all Believers, 2016, consultable ici.[]
  11. Carlyle Marney, cité par Timothy George, The Priesthood of all Believers, 2016, consultable ici.[]
  12. Henri-Irénée Marrou, À Diognète, Sources Chrétiennes, 1965, page 176.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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