Les petites manigances de l’unité — Pierre Jacques Tirel
4 mai 2022

Quelques membres de l’association Foi et vie réformées dont je suis nous réunissons régulièrement pour lire et commenter ensemble la discipline des Églises réformées de France. Lors de la dernière séance, nous avons insisté sur la nécessité de respecter la relation entre un pasteur et une Église locale, qui se choisissent mutuellement et librement. Éric Kayayan insistait sur le risque représenté par ce qu’il propose d’appeler des « coups d’Église » ; les faits relatés ci-dessous par un jeune pasteur peuvent en constituer un bon exemple. J’emprunte ce document à la monographie bien informée de Maurice Longeiret, Les déchirements de l’unité (1933-1938). Essai sur l’histoire de la réunification des Églises réformées en France (Excelsis, 2004), qui le reproduit en annexe.


En 1933, précisément, j’étais pasteur depuis 1929 à Sommières dans le Gard d’une Église réformée de tradition libérale, fortement libérale. J’y étais heureux… Or, en cette même année, je n’avais que vingt-sept ans, j’ai vu arriver, à deux reprises différentes, une imposante délégation du conseil presbytéral de l’Église réformée de Mazamet me priant d’aller y remplacer le pasteur Émile Guiraud, nommé à l’Oratoire du Louvre. Je refusais net chaque fois, tout d’abord parce que je n’avais pas le droit de décourager l’élan des fidèles de Sommières et autres lieux et surtout parce que j’étais du Tarn, ayant partagé toute ma jeunesse et mon adolescence entre Saint-Amans (Église réformée et Église libre), Castres et Mazamet, qui bénéficiaient de trois dénominations : réformée, libre, réformée évangélique, sans oublier quelques darbystes (Frères larges) et l’Armée du salut.

C’est alors qu’est arrivé le cher monsieur Boegner, président de la Fédération protestante et futur président de l’Église réformée de France, qui me tint ce propos : « Cher ami, voici la liste des localités qui nous occasionnent bien des inquiétudes et où il faudrait préparer « l’unité ». Saint-Amans, Mazamet et Castres y figurent. Nous parlerons des autres plus tard, mais nous avons appris que madame votre mère était issue des Églises libres de Saint-Amans et de Mazamet, que monsieur votre père (mort pendant la guerre) était issu de l’Église réformée évangélique dite de « l’Oratoire » à Mazamet, tandis que vous avez opté pour l’Église réformée (sans épithète) ; vous connaissez ces localités, ces Églises ; vous avez les trois ficelles dans les mains, vous devez donc aller à Mazamet… » Je ne pouvais que m’incliner.

(…)

Alors que j’étais à Sommières, Église ex-libérale, avant d’être expédié d’autorité à Mazamet en 1933 pour y préparer « l’unité », un vénérable pasteur voisin, orthodoxe convaincu, mais originaire du Tarn comme moi1 m’invitait souvent à déjeuner et avec sa truculence de montagnard méridional me demandait chaque fois ce que je faisais dans une union d’Églises de « rigolos », si je croyais toujours à l’unité réformée et sortant une bouteille, produit de son arpent de vigne, m’invitait à lever le verre « au vin pur et à la pure doctrine ». Il était facile de comprendre à quel point le préambule2 allait confirmer ce genre d’opposants dans leur conviction.

Pour ma part, bien que je ne défende ni ce genre d’orthodoxie et encore moins ce sectarisme, j’ai toujours pensé que ce préambule « Sans vous attacher à la lettre des formules » était une faute. Nul n’est contraint de s’attacher à la lettre des formules lorsque la chose n’est pas possible, mais je ne vois pas la nécessité de l’ériger en principe de base du ministère pastoral et de l’annonciation de l’Évangile.

Marc Boegner (1881-1970)

Illustration de couverture : Alexandre Eugène Castelnau, Les Garrigues du Pic Saint-Loup, huile sur toile, 1859 (Montpellier, musée Fabre).

  1. Il s’agit, selon la déduction de Maurice Longeiret, du pasteur Paul Pic.[]
  2. La déclaration de foi de l’Église réformée de France qui émerge en 1938 est précédée d’un préambule qui ouvre grand la porte déjà entr’ouverte du pluralisme théologique : Vous lui donnerez votre adhésion joyeusement, comme une libre et personnelle affirmation de votre foi. Sans vous attacher à la lettre de ses formules, vous proclamerez le message de salut qu’elles expriment. Ce sera la principale objection des réformés orthodoxes à son adoption ; ils demeureront donc dans les Églises réformées évangéliques, qui devront ensuite ajouter l’adjectif indépendantes (EREI) suite à d’autres manœuvres du pasteur Boegner.[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université, étudiant en théologie à la faculté Jean Calvin et lecteur dans les Églises réformées évangéliques de Lituanie. Principaux centres d'intérêts : ecclésiologie, christologie, histoire de la Réforme en Europe continentale. Responsable de la relecture des articles du site.

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