Le christianisme est l’accomplissement du paganisme – Herman Bavinck
15 janvier 2022

C.S. Lewis et son ami Tolkien รฉtaient friands de mythes paรฏens. Dans un monde post-paรฏen devenant post-chrรฉtien, ils trouvaient que le paganisme partageait avec le christianisme et contre la modernitรฉ un monde symbolique commun, des notions communes et une richesse mรฉtaphysique partagรฉe. Tolkien exprime cela en prolongeant l’ล“uvre d’un Beowulf, ce mythe paรฏen rรฉcupรฉrรฉ par un chrรฉtien, et en รฉcrivant lui-mรชme son grand monde mythologique aux saveurs chrรฉtiennes, peuplรฉ de hobbits et de monstres1. Lewis le fait plus explicitement encore dans Narnia, en ce qu’il n’รฉcrit pas seulement un mythe christianisรฉ mais en ce qu’il intรจgre Bacchus comme l’un de ses personnages2. Dans la Trilogie cosmique encore, et ce d’autant plus explicitement dans le troisiรจme volet, il fait intervenir les dieux antiques associรฉs aux planรจtes de notre systรจme solaire. Pour Lewis, le christianisme est un mythe, mais un mythe vรฉritable. C’est la rencontre de la rรฉalitรฉ historique avec les morceaux de vรฉritรฉs et d’รฉternitรฉ des mythes. C’est par les mythes paรฏens qu’il est conduit au Christ, comme il l’exprime dans Surpris par la joie. Les religions des paรฏens ne se rรฉsument pas au culte des dรฉmons mais emportent avec eux des parcelles de vรฉritรฉ, des anticipations du christianisme. On ne s’รฉtonnera pas d’apprendre que ces deux auteurs partageaient aussi une passion pour Richard Wagner et ses opรฉras mythologiques, le dernier desquels, Parsifal, commenรงait ร  prendre une direction plus nettement chrรฉtienne3.

Je ne m’attendais pas ร  voir les rรฉflexions de C.S. Lewis anticipรฉes dans la tradition calviniste chez un dogmaticien comme Bavinck. Et pourtant, c’est bien ce qu’il en est :

Au Moyen ร‚ge, Thomas d’Aquin n’affirme pas seulement qu’en tant qu’รชtres rationnels, les รชtres humains peuvent – sans grรขce surnaturelle – connaรฎtre les vรฉritรฉs naturelles, mais il tรฉmoigne รฉgalement qu’il est impossible qu’il y ait ยซย une connaissance totalement fausse sans mรฉlange de quelque vรฉritรฉย ยป et, ร  cet รฉgard, il fait appel aux paroles de Bรจde et d’Augustin : ยซย Il n’y a pas de fausse doctrine qui ne mรฉlange ร  un moment donnรฉ quelque vรฉritรฉ avec des faussetรฉs4ย ยป. Les thรฉologiens rรฉformรฉs รฉtaient encore mieux placรฉs pour le reconnaรฎtre par leur doctrine de la grรขce commune. Par celle-ci, ils รฉtaient protรฉgรฉs, d’une part, de l’erreur pรฉlagienne, qui enseignait la suffisance de la thรฉologie naturelle et liait le salut ร  la suffisance de la thรฉologie naturelle, mais pouvaient, d’autre part, reconnaรฎtre toute la vรฉritรฉ, la beautรฉ et la bontรฉ qui sont prรฉsentes aussi dans le monde paรฏen. La science, l’art, la vie morale, domestique et sociale, etc., dรฉcoulaient de cette grรขce commune et รฉtaient reconnus et louรฉs avec gratitude5. En rรจgle gรฉnรฉrale, cette opรฉration de la grรขce commune, bien que perรงue dans la vie morale et intellectuelle, dans la sociรฉtรฉ et l’ร‰tat, รฉtait moins frรฉquemment reconnue dans les religions des paรฏens. Dans ce dernier contexte, les rรฉformรฉs ne parlaient que de religion naturelle, innรฉe et acquise, mais le lien entre cette religion naturelle et les religions [paรฏennes] n’รฉtait pas dรฉveloppรฉ. Les religions รฉtaient attribuรฉes ร  la tromperie ou ร  des influences dรฉmoniaques. Cependant, une opรฉration de l’esprit de Dieu et de sa grรขce commune est discernable non seulement dans la science et l’art, la morale et le droit, mais aussi dans les religions. Calvin a parlรฉ ร  juste titre d’un ยซย germe de religionย ยป, d’un ยซย sens de la divinitรฉ6ย ยป. Les fondateurs de la religion, aprรจs tout, n’รฉtaient pas des imposteurs ou des agents de Satan, mais des hommes qui, ayant un penchant pour la religion, ont dรป remplir une mission pour leur รฉpoque et leur peuple et ont souvent exercรฉ une influence bรฉnรฉfique sur la vie des peuples. Les diverses religions, si mรชlรฉes d’erreurs qu’elles aient pu รชtre, rรฉpondaient dans une certaine mesure aux besoins religieux des hommes et apportaient une consolation au milieu des douleurs et des peines de la vie. Ce qui nous vient du monde paรฏen, ce ne sont pas seulement des cris de dรฉsespoir, mais aussi des expressions de confiance, d’espoir, de rรฉsignation, de paix, de soumission, de patience, etc. Tous les รฉlรฉments et toutes les formes essentiels ร  la religion (concept de Dieu, sentiment de culpabilitรฉ, dรฉsir de rรฉdemption, sacrifice, sacerdoce, temple, culte, priรจre, etc. ), bien que corrompus, se retrouvent รฉgalement dans la religion paรฏenne. Ici et lร , des prรฉdictions, certes inconscientes, et des attentes frappantes d’une religion meilleure et plus pure sont exprimรฉes. Ainsi, le christianisme ne se positionne pas seulement de maniรจre antithรฉtique par rapport au paganisme, il est aussi l’accomplissement du paganisme. Le christianisme est la vraie religion, donc aussi la plus รฉlevรฉe et la plus pure, il est la vรฉritรฉ de toutes les religions. Ce qui dans le paganisme est caricatural, se trouve ici en tant qu’original bien vivant. Ce qui est apparence lร -bas est essence ici. Ce qui est recherchรฉ lร -bas peut รชtre trouvรฉ ici. Le christianisme est l’explication de l'ย ยปethnicismeย ยป. Le Christ est la promesse d’Israรซl mais aussi le voeu de tous les paรฏens. Israรซl et l’ร‰glise sont des รฉlus pour le bien de l’humanitรฉ. En la semence d’Abraham, toutes les nations de la terre seront bรฉnies.

Herman Bavinck, Reformed Dogmatics, Prolegomena, Baker Academic, Grand Rapids Michigan, 2003, pp. 319-320 (traduction personnelle).

Comme on le constate, il ne s’agit pas de nier l’antithรจse entre christianisme et paganisme. Il s’agit de noter, aussi, ce qui est commun.


Illustration : Gavin Hamilton, Achille se lamentant sur le corps de Patrocle, huile sur toile, 1760-1763 (ร‰dimbourg, Galerie nationale d’ร‰cosse).

  1. Tolkien est d’ailleurs le traducteur anglais de Beowulf.[]
  2. Les enfants, dans cette scรจne, ont cette rรฉflexion formidable de richesse, dans laquelle ils tรฉmoignent ร  Aslan du fait qu’ils se seraient senti bien peu en sรฉcuritรฉ avec Bacchus si Aslan n’รฉtait pas lร  aussi. Les mythes sont sanctifiรฉs en Christ, espรฉrance d’Israรซl et attente des Gentils.[]
  3. C’est grรขce ร  Lewis et ร  mon ami Paul Schneider que ma curiositรฉ pour Wagner a รฉtรฉ รฉveillรฉe, et je les en remercie[]
  4. Thomas d’Aquin, ST I, II, 109, 1.[]
  5. L’รฉditeur anglais mentionne Calvin, Zanchi, Wittewrongel, Witsius, Turretin, Vossius, Pfanner, Trigland et de Moor.[]
  6. Jean Calvin, Institution de la Religion Chrรฉtienne, II, ii, 13.[]

Maxime Georgel

Maxime est mรฉdecin ร  Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la thรฉologie systรฉmatique, l'histoire du dogme et la philosophie rรฉaliste. Il affirme รชtre mariรฉ ร  la meilleure รฉpouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'ร‰glise de la Trinitรฉ (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la mรฉthode Billings.

1 Commentaire

  1. Laurent Dang-Vu

    Oui รงa me rappelle des souvenirs : dans le tome 2, dans la partie sur le pรฉchรฉ et le salut, Bavinck parle aussi des religions non-chrรฉtiennes et montre qu’elles contiennent l’aspiration ร  un salut, ร  un hรฉros-Sauveur, ร  une victoire contre et une dรฉlivrance du mal que seul Christ a apportรฉ aprรจs.

    Rรฉponse

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