Le Messie promis est-il déjà venu ? Contre les Juifs, nous l’affirmons
Puisque Christ est le médiateur de l’alliance dont il a été parlé dans le douzième lieu, le treizième est consacré à la personne et à l’état du Christ. La première des questions à se poser est de savoir s’il y a un médiateur déjà venu.
Les Juifs du XVIIe siècle (le temps de Turretin) affirmaient qu’il était impossible et même interdit de savoir si le Messie était venu, et quand. Quant à nous, nous affirmons qu’il est déjà venu.
Argumentation (§§8-32)
Première démonstration (§§8-16) : à partir de la prophétie du Shiloh (Gen 49)
- Le sceptre ne sera pas retiré à Juda, ni le bâton de commandement qui est entre ses jambes, jusqu’à ce que vienne Shilo et que les peuples lui obéissent.
La venue du Shiloh correspond à la disparition de la nation juive et de ses dirigeants (le sceptre arraché). Bien sûr, il faut pour cela prouver que le Shiloh est le Messie, et qu’il s’agit bien de la disparition de la souveraineté juive.
Le Shiloh ne peut pas être autre chose que le Messie. Turretin mentionne beaucoup de significations possibles et, à son époque, la plus probable était celui auquel il appartient (le sceptre). Ce Shiloh rassemble les peuples, il est roi sur Israël, et sur tous les autres peuples. Cela convient au Christ.
Ensuite, on parle bien de la disparition de la nation juive constituée. Le terme שֵׁבֶט (shebet, sceptre), conjoint à מְחֹקֵק (mechoqeq, bâton de commandement/législateur), ne peut pas être autre chose qu’un attribut royal. Le fait que Juda perde son sceptre royal est le signe de l’établissement d’un autre royaume plus grand, ce qui convient au Messie. La royauté de Juda avait pour but d’établir et préserver un peuple pour accueillir le Messie, et être l’ombre du royaume des cieux… à venir. Une fois le Messie venu, la royauté de Juda peut être enlevée. Et nous faisons remarquer que la nation juive a cessé d’exister de façon constituée depuis l’an 70.
Turretin répond à plusieurs arguments des Juifs de son époque, qui chipotaient sur l’absence de roi entre la destruction du premier temple et celle du second. Mais il vaudrait mieux ici répondre aux arguments actuels, qui doivent tenir compte de la création de l’État d’Israël en 1948. Il serait d’ailleurs intéressant de savoir à qui le sceptre royal est revenu, à cette date ?
Deuxième démonstration (§§17-25) : à partir des semaines de Daniel
- Soixante-dix semaines ont été fixées sur ton peuple et sur ta ville sacrée, pour faire cesser la transgression et mettre fin aux péchés, pour faire l’expiation de la faute et amener la justice pour toujours, pour sceller vision et prophète et pour conférer l’onction à un « très-sacré ».
- Sache-le donc et comprends ! Depuis qu’a été émise la parole disant de rétablir, de rebâtir Jérusalem, jusqu’à un chef ayant reçu l’onction, il y a sept semaines ; pendant soixante-deux semaines, places et fossés seront rétablis, rebâtis, mais en des temps d’angoisse.
- Après les soixante-deux semaines, un homme ayant reçu l’onction sera retranché, et il n’aura personne pour lui. Le peuple d’un chef qui vient détruira la ville et le sanctuaire, et sa fin arrivera dans un déferlement ; jusqu’à la fin de la guerre des dévastations sont décidées.
- Il fera avec la multitude une solide alliance d’une semaine, et durant la moitié de la semaine il fera cesser le sacrifice et l’offrande ; sur l’aile des horreurs, il y aura un dévastateur, jusqu’à ce que la destruction décidée fonde sur le dévastateur.
Cette prophétie annonce que soixante-dix semaines d’années (490 ans) après le décret de reconstruction de Jérusalem, le Messie viendra. Encore faut-il prouver que la prophétie réfère au Messie, que ce sont des semaines d’années et non de jours, et que ce temps est déjà passé.
Cela fait référence au Messie :
- C’est écrit explicitement au verset 25.
- Ce Messie est royal, un prince (נָגִיד, nagid) qui a aussi un rôle de prêtre qui enlève les péchés de son peuple.
- Ce Messie est retranché de son peuple, ce qui ne s’applique qu’au Christ.
Ce sont des semaines d’années (490 ans) :
- 490 jours, soit un an et demi, seraient trop courts pour que cette prophétie si grandiloquente soit justifiée.
- Rien ne s’est passé dans l’année et demie qui a suivi, et Jérusalem aurait été difficilement rebâtie en si peu de temps.
- Nous sommes dans un style prophétique, où le mot « semaine » ne doit pas être interprété trop strictement. En Genèse 29.27, le mot pour semaine compte pour 7 années, et dans d’autres passages prophétiques, on mentionne spécialement des semaines de jours (Dan 10.2 ; Ez 45.23) comme pour les distinguer d’autres sortes de semaines.
Turretin répond ensuite aux arguments des Juifs de son temps, mais il faudrait aujourd’hui refaire le travail avec les arguments actuels. Je remarque qu’au moins, à l’époque de Turretin, les Juifs attendaient un Messie personnel, tandis que ceux d’aujourd’hui n’ont même plus cette espérance.
Troisième démonstration : à partir de la gloire du Second Temple
Il a été prophétisé que le Messie viendrait glorifier le Second Temple. Puisque le Second Temple est détruit depuis l’an 70, c’est que le Messie est venu parmi les Juifs avant l’an 70.
- Car ainsi parle le SEIGNEUR (YHWH) des Armées : Encore un peu, très peu, et je ferai trembler le ciel et la terre, la mer et la terre ferme ;
- je ferai trembler toutes les nations ; les biens les plus précieux de toutes les nations viendront, et je remplirai cette maison de gloire, dit le SEIGNEUR (YHWH) des Armées.
- La gloire à venir pour cette maison sera plus grande que sa gloire passée, dit le SEIGNEUR (YHWH) des Armées, et dans ce lieu je mettrai la paix — déclaration du SEIGNEUR (YHWH) des Armées.
- J’envoie mon messager : il fraiera un chemin devant moi. Il arrivera dans son temple à l’improviste, le Seigneur que vous cherchez ; le messager de l’alliance que vous désirez, il arrive, dit le SEIGNEUR (YHWH) des Armées.
Quatrième démonstration : à partir des signes de la venue du Messie
- La destruction de la nation juive constituée signifie que le Messie était déjà venu avant sa destruction, puisque le Messie devait naître au milieu de son peuple, près de Jérusalem.
- La destruction de l’idolâtrie : les historiens anciens nous apprennent que les oracles païens ont perdu leurs pouvoirs du temps de l’empereur Tibère. Cicéron et Plutarque ont écrit des traités cherchant une explication à ce phénomène. Plutarque en particulier raconte qu’Auguste chercha à consulter Apollon, mais que l’oracle lui répondit : Un jeune homme hébreu régnant sur les dieux bienheureux m’a ordonné de quitter ce temple immédiatement et de me rendre en Hadès. – Moralia, 419C
Cela est cohérent avec la venue du Messie au 1er siècle.
Cinquième démonstration : à partir de la confession des adversaires
Turretin fait référence à des traditions juives anciennes qui avaient calculé justement la venue du Messie :
- Sanhedrin 97a divise l’histoire en deux mille ans d’inanité, deux mille ans sous la Loi, two thousand years (deux mille ans) sous le Messie. Indice : les deux mille ans sous la Loi se terminent au Ier siècle.
- Les Juifs du premier siècle étaient convaincus d’être la génération qui verrait le Messie. Non seulement il y a l’exemple de Siméon, Anne, la Samaritaine dans la Bible, mais les historiens anciens témoignent que les Juifs de leur temps attendaient un roi qui les délivrerait.
- Flavius Josèphe, Guerres des Juifs 6.312 : « Alors fut accompli l’oracle concernant un roi qui devait émerger de leur terre et diriger le monde. »
- Suétone, Vie des Césars 8.4.5 : « Une opinion ancienne et constante prenait de la force dans tout l’Orient selon laquelle une personne issue de Judée posséderait la souveraine puissance. »
J’ai rarement autant synthétisé une question de Turretin, car la plupart des objections m’étaient inconnues, et ne font pas partie de l’attirail apologétique judaïque actuel. Avec le souci de ne pas ramener à la lumière des hérésies anciennes, je me suis donc concentré seulement sur la partie pertinente, mais que le lecteur sache que beaucoup de choses sont encore à lire chez Turretin sur ce point.


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