Quand Luther et Calvin cultivent leur jardin
5 octobre 2023

Damien Labadie est chargรฉ de recherches au Centre inter-universitaire d’histoire et d’archรฉologie mรฉdiรฉvales (UMR 5648 CNRS). Ses recherches portent principalement sur l’histoire et la philologie du christianisme oriental antique.


Lโ€™รฉcologie et le rapport de lโ€™homme ร  son environnement naturel constituent lโ€™une des questions les plus discutรฉes โ€“ non sans passion ! โ€“ en ce premier quart du XXIe siรจcle. Les thรฉologiens protestants contemporains, comme le luthรฉrien Joseph Sittler (The Ecology of Faith, 1961 ; The Care of the Earth, 1964) ou le presbytรฉrien Francis Schaeffer (Pollution and the Death of Man, 1970, traduit en franรงais sous le titre La pollution et la mort de lโ€™homme : un point de vue chrรฉtien sur lโ€™รฉcologie, 2015) sโ€™รฉtaient dรฉjร  emparรฉs du problรจme, dรจs les annรฉes 1960, en proposant une rรฉflexion thรฉologique originale. Mais les premiers rรฉformateurs avaient, en leur temps, formulรฉ de saillantes remarques sur la relation de lโ€™homme ร  la nature, remarques qui nโ€™ont rien perdu de leur fraรฎcheur. En particulier, Luther et Calvin, dans leur exรฉgรจse de Genรจse 2,15 (Lโ€™ร‰ternel Dieu prit lโ€™homme, et le plaรงa dans le jardin dโ€™ร‰den pour le cultiver et pour le garder) proposent des mรฉditations et rรฉflexions dont le lecteur dโ€™aujourdโ€™hui, mรชme quelques siรจcles plus tard, pourra se nourrir avec profit.

En effet, aux yeux de Luther, la nature doit รชtre entretenue, cultivรฉe, en dรฉpit de la chute, cโ€™est-ร -dire lโ€™expulsion dโ€™Adam du jardin dโ€™ร‰den. Adam cultivait la terre avant la chute, mais avec agrรฉment ; aujourdโ€™hui lโ€™homme doit continuer ร  cultiver et protรฉger la terre, mais dans la peine et le labeur. Cette conception reflรจte le pessimisme luthรฉrien, fondรฉ sur le rรฉcit biblique de la chute du premier homme, condamnรฉ ร  travailler la terre ร  la sueur de son front. Mais Luther est aussi un homme de son temps ; ร  une รฉpoque, au XVIe siรจcle, oรน les hommes disposaient dโ€™outils encore rudimentaires, la nature, indispensable ร  leur subsistance, se rรฉvรฉlait ingrate, rebelle ร  se laisser cultiver sans peine. Toutefois, Luther insiste sur lโ€™interdรฉpendance entre lโ€™homme et la nature ; lโ€™homme ne peut survivre sans la nature, de laquelle il tire sa nรฉcessaire subsistance, mais la nature a besoin dโ€™รชtre entretenue, cultivรฉe et protรฉgรฉe des dรฉprรฉdations. En somme, Dieu a offert la crรฉation ร  lโ€™homme en lโ€™investissant dโ€™une double responsabilitรฉ (imperium) : faire fructifier la nature (operatio), malgrรฉ les peines que cela implique, mais aussi en prendre soin (custodia). La culture de la terre implique donc le soin de la terre, deux aspects insรฉparables.

Du point de vue du pรจre de la Rรฉforme franรงaise, Jean Calvin, il faut jouir modรฉrรฉment des fruits de la nature. Il nโ€™en faut rien gaspiller, il faut faire preuve dโ€™escharcetรฉ, ร  savoir de frugalitรฉ. En effet, pour Calvin, tout ce que produit la nature est un prรฉcieux prรฉsent, un cadeau de Dieu, duquel lโ€™homme dรฉpend entiรจrement. Gaspiller, exploiter, jeter ces prรฉcieuses ressources serait, selon lui, faire affront ร  Dieu, ni plus ni moins. Nous remarquerons, enfin, que Luther et Calvin condamnent tous deux lโ€™oisivetรฉ โ€“ dรฉnigrant par la mรชme occasion la pure contemplation monastique โ€“ et affirment avec insistance que la culture et la protection de la nature sont dโ€™insignes missions que Dieu, dans sa providence, a confiรฉes ร  lโ€™รชtre humain.

Nous proposons ci-dessous une traduction franรงaise du commentaire de Luther sur la Genรจse 2,15, tirรฉ du premier tome de son commentaire latin sur la Genรจse paru en 1544 (et qui fut rรฉรฉditรฉ plusieurs fois dans les annรฉes suivantes), suivi dโ€™un texte de Calvin, dont nous avons modernisรฉ lโ€™orthographe franรงaise, sur Genรจse 2,15, extrait de son commentaire sur la Genรจse publiรฉ en 1554.

Martin Luther sur Genรจse 2,15 (1544)

  1. Le Seigneur Dieu prit lโ€™homme et le plaรงa dans le jardin dโ€™ร‰den afin quโ€™il le cultivรขt et le gardรขt. Aprรจs que Dieu eut ornรฉ de diverses maniรจres toutes les contrรฉes de la terre, il prรฉpara ensuite le jardin dโ€™ร‰den, dont il dรฉsira quโ€™il fรปt lโ€™habitation et le trรดne royal de lโ€™homme et dont il lui confia le commandement (imperium) sur toutes les bรชtes. Dรจs lors il le plaรงa dans le jardin comme dans une citadelle ou un temple, dont il รฉtait libre de sortir pour parcourir le reste de la terre, qui รฉtait aussi trรจs fertile et plaisante, et jouer avec les animaux, autant quโ€™il le souhaitait.
  2. Il exigea dโ€™Adam une double mission, ร  savoir quโ€™il devait travailler ou cultiver ce jardin, mais aussi le sauvegarder et le garder (ut operetur seu colat hortum hunc, et etiam ut tueatur ac custodiat). Quelques vestiges de ce commandement, que nous possรฉdons ร  lโ€™รฉtat de misรฉrables restes, demeurent encore. En effet, jusquโ€™aujourdโ€™hui, ces deux choses sont insรฉparables : non seulement cultiver la terre, mais aussi protรฉger ce qui a รฉtรฉ cultivรฉ. Mais ces deux choses sont corrompues dโ€™une infinitรฉ de maniรจres. Non seulement la culture, mais aussi la protection sont en tout point affectรฉes de dรฉsagrรฉments et de maux. La raison en sera suffisamment exposรฉe dans le chapitre 31. Nous verrons lร  que la culture de cette terre est gรชnรฉe et souillรฉe par les รฉpines et les ronces, par la sueur du visage et un malheur infini. Car, pour ne pas parler de la nรฉcessitรฉ de produire de la nourriture, combien il est difficile, en raison des peines et des soucis, mรชme dโ€™รฉduquer un enfant !
  3. Si Adam รฉtait restรฉ ร  lโ€™รฉtat dโ€™innocence (innocentia)2, il aurait cultivรฉ la terre, plantรฉ des herbes aromatiques, non seulement sans inquiรฉtude, mais presque par divertissement et avec extrรชme agrรฉment. De mรชme, ses enfants, dรจs la naissance, se seraient passรฉ bien vite du lait maternel et, probablement, se seraient promptement dressรฉs sur leurs pieds et auraient cherchรฉ leur nourriture sans peine et sans le secours parental, comme nous le voyons chez les poussins. Voyez donc la gravitรฉ de notre misรจre originelle !
  4. Si nous nous entretenons de la nourriture, non seulement nous la partageons avec les animaux, mais les hommes en dรฉpossรจdent dโ€™autres hommes et sโ€™en emparent illรฉgalement. Cโ€™est pourquoi il est nรฉcessaire dโ€™รฉriger des murs, des haies et dโ€™autres sortes de protection, qui sont ร  peine capables de prรฉserver ce qui a รฉtรฉ cultivรฉ par un grand effort. Ainsi il nous reste le travail de la culture, mais il est si diffรฉrent de ce quโ€™il fut au dรฉbut. La raison en est que, non seulement il sโ€™accompagne de grandes peines, mais aussi parce que la terre produit peu et comme ร  contrecล“ur. Pour Adam, elle produisait de plein grรฉ et en grande abondance, quโ€™il semรขt dans le jardin ou dehors, ailleurs sur la terre. Il nโ€™y avait nul danger de la part des voleurs et des meurtriers, tout รฉtait en paix.
  5. Nous pouvons donc nous faire une idรฉe de la gravitรฉ du pรฉchรฉ originel lorsque nous regardons les รฉpines, les halliers, la sueur au visage, etc. De mรชme que lโ€™homme chuta spirituellement par le pรฉchรฉ, de la mรชme maniรจre il chuta charnellement en maniรจre de chรขtiment. Car le travail est un chรขtiment qui, ร  lโ€™รฉtat dโ€™innocence, รฉtait un jeu et un plaisir. Malgrรฉ lโ€™accablement auquel nous contraint la misรจre de la nature, si quelquโ€™un possรจde un jardin agrรฉable, qui ne nรฉcessite pas quโ€™on le sรจme, ni quโ€™on le plante, ni quโ€™on le creuse, il y accorde de lโ€™attention et รฉprouve quelque plaisir. Pourrait-on donc imaginer, dans ce jardin-lร 3 ร  lโ€™รฉtat dโ€™innocence, une attention et un plaisir encore meilleurs ?
  6. Il convient dรจs lors de rappeler que lโ€™homme nโ€™est pas fait pour lโ€™oisivetรฉ (ad otium), mais pour le travail (ad laborem), mรชme ร  lโ€™รฉtat dโ€™innocence. Par consรฉquent, tout genre de vie oisif, comme celui des moines et des moniales, doit รชtre condamnรฉ.
  7. De la mรชme maniรจre que nous disions que le travail et la culture se faisaient sans peine, de mรชme la protection et la garde รฉtaient fort plaisantes, alors quโ€™elles sont pleines de dangers dorรฉnavant ; Adam aurait pu, par une parole, ou mรชme un seul signe de la tรชte, faire fuir les ours et les lions. Or aujourdโ€™hui nous avons des protections, mais elles sont tout simplement dรฉsastreuses ; nous devons les renforcer par des รฉpรฉes, des lances, des canons, des murs, des haies, des fossรฉs… Et nous pouvons ร  peine vivre en paix avec nos รชtres chers. Il ne nous reste donc que des vestiges, ร  peine visibles et presque รฉteints, de ce que furent la culture et la garde (tum operationis, tum custodiae).
  8. Certains expliquent ainsi ce passage : cโ€™est Dieu qui doit cultiver et protรฉger. Mais le texte parle simplement de la culture et de la garde par lโ€™homme. Il est dit, plus tard, que Caรฏn fut cultivateur4, et dans Job et lโ€™Ecclรฉsiaste, les rois sont appelรฉs laboureurs de la terre, non seulement en raison de la culture, mais aussi en raison de la garde. Mais comme je lโ€™ai dit, ยซ cultiver ยป et ยซ garder ยป sont des termes nรฉgatifs et difficiles, alors quโ€™ils dรฉsignaient, jadis, un jeu et un suprรชme plaisir pour lโ€™homme.

(source : D. Martin Lutherโ€™s Werke. Kritische Ausgabe, 42. Band, Weimar, 1911, p. 77-78)

Jean Calvin sur Genรจse 2,15 (1554)

Or le Seigneur prit lโ€™homme [et le colloqua au jardin dโ€™ร‰den pour le cultiver et le garder]. Moรฏse5 ajoute maintenant que la terre fut baillรฉe6 ร  lโ€™homme, ร  cette condition quโ€™il sโ€™occupรขt ร  la cultiver. Dont il sโ€™ensuit que les hommes ont รฉtรฉ crรฉรฉs pour sโ€™employer ร  faire quelque chose, et non pour รชtre paresseux et oisifs. Il est vrai que ce labeur รฉtait bien joyeux et plaisant, loin de toute fรขcherie et ennui. Toutefois quand Dieu a voulu que lโ€™homme sโ€™exerรงรขt ร  cultiver la terre, il a condamnรฉ en la personne dโ€™icelui lโ€™oisivetรฉ et nonchalance. Par quoi il nโ€™y a rien plus contraire ร  lโ€™ordre de nature, que consumer sa vie ร  boire, manger et dormir, sans aviser cependant que nous ferons. Moรฏse ajoute quโ€™Adam fut ordonnรฉ gardien de ce jardin pour montrer que nous possรฉdons ce que Dieu nous a mis en main ร  telle condition que nous nous contentions dโ€™en user frugalement et modรฉrรฉment, gardant ce qui est de rรฉsidu. Celui qui possรจde un champ en reรงoit tellement le fruit annuel quโ€™il ne permette point que le fond se dรฉchoie par nรฉgligence, mais quโ€™il mette peine de le bailler ร  ceux qui viendront aprรจs lui, aussi bien ou mieux cultivรฉ quโ€™il ne lโ€™a reรงu. Quโ€™il vive tellement des fruits, quโ€™il nโ€™en dรฉgรขte7 rien par excรจs, ni laissant corrompre ou pรฉrir par nรฉgligence. Or afin quโ€™une telle escharcetรฉ8 ait lieu et vigueur entre nous, et quโ€™il y ait telle diligence ร  entretenir les biens dont Dieu nous a donnรฉ jouissance, que chacun pense quโ€™il est dรฉpensier de Dieu en tout ce quโ€™il possรจde. Par ce moyen il ne lui adviendra de se porter dissolument, ni de corrompre par abus ce que Dieu veut รชtre gardรฉ et entretenu.

(source : Commentaire de M. Jean Calvin, sur le premier livre de Moyse, dit Genรจse, Genรจve, 1554, p. 35)


Illustration : Thomas Cole, Le jardin d’ร‰den.

  1. Allusion ร  Genรจse 3, 17-19, oรน lโ€™homme, chassรฉ du jardin aprรจs sa faute, peinera ร  cultiver la terre : Il dit ร  lโ€™homme : Puisque tu as รฉcoutรฉ la voix de ta femme, et que tu as mangรฉ de lโ€™arbre au sujet duquel je tโ€™avais donnรฉ cet ordre : Tu nโ€™en mangeras point ! le sol sera maudit ร  cause de toi. Cโ€™est ร  force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des รฉpines et des ronces, et tu mangeras de lโ€™herbe des champs. Cโ€™est ร  la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusquโ€™ร  ce que tu retournes dans la terre, dโ€™oรน tu as รฉtรฉ pris ; car tu es poussiรจre, et tu retourneras dans la poussiรจre.[↩]
  2. Lโ€™ยซ innocence ยป dรฉcrit lโ€™รฉtat avant la chute.[↩]
  3. Le jardin dโ€™ร‰den.[↩]
  4. Genรจse 4,2.[↩]
  5. Moรฏse est considรฉrรฉ, par les traditions juive et chrรฉtienne, comme lโ€™auteur de la Genรจse et de tout le Pentateuque.[↩]
  6. Donnรฉe.[↩]
  7. Gรขter, dรฉtruire.[↩]
  8. ร‰conomie, รฉpargne.[↩]

Damien Labadie

Philologue, orientaliste et historien des religions (chargรฉ de recherche au CNRS - CIHAM). J'ai enseignรฉ ร  l'Institut catholique de Paris, ร  lโ€™institut al Mowafaqa de Rabat (Maroc), ร  lโ€™universitรฉ de Strasbourg et ร  lโ€™ร‰cole franรงaise de Rome. Jโ€™interviens รฉgalement rรฉguliรจrement ร  la Facultรฉ Jean Calvin (Aix-en-Provence) pour des cours de patristique. Vous pouvez me retrouver sur http://damienlabadie.blogspot.com.

sur le mรชme sujet

La dรฉrive loin de la vie domestique โ€” G. K. Chesterton

La dรฉrive loin de la vie domestique โ€” G. K. Chesterton

Je propose aujourd’hui un essai du cรฉlรจbre รฉcrivain anglais catholique et conservateur du XXe siรจcle, ยซย L’รฉmancipation domestiqueย ยป oรน il examine si le travail salarial permet rรฉellement aux femmes de s’รฉmanciper (au sens de ยซย se libรฉrerย ยป) de leur rรดle traditionnel et millรฉnaire de femme au foyer qui serait trop peu รฉpanouissant et trop ennuyant. Il dรฉfend au contraire, que c’est en s’occupant de son foyer et de ses enfants que la femme s’รฉpanouit et s’รฉmancipe rรฉellement. En effet, contrairement au travail salarial, au foyer la femme peut exercer ses talents dans des domaines trรจs divers et variรฉs sans se restreindre ร  une seule spรฉcialitรฉ. L’essai citรฉ provient du livre de Chesterton, Le monde comme il ne va pas (What’s Wrong With the World), malheureusement รฉpuisรฉ et maintenant cher en franรงais.

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