La désobéissance actuelle d’Adam est-elle imputée par une imputation immédiate et antécédente à toute sa postérité issue de lui par génération naturelle ? Nous l’affirmons.
Au XVIIe siècle, plusieurs niaient déjà que nous soyons coupables du péché même d’Adam :
- Les anciens pélagiens du Ve siècle affirmaient que le péché d’Adam n’était nôtre que par imitation (Romains 5:12).
- Les sociniens nient que les hommes soient en état de péché et qu’ils aient hérité directement du péché d’Adam. Socin lui-même disait : Bien que tous les hommes descendant d’Adam soient exposés à la mort perpétuelle, ce n’est pas parce que le péché d’Adam leur est imputé, mais parce qu’ils sont engendrés par celui qui fut voué à la mort éternelle par un décret divin. Ainsi, cela leur advient non par imputation du péché, mais à cause de la propagation de la race. (Fausto Socini, De statu Primi Hominis … Responsio… Francisci Puccii ; De Jesus Christo Servatore)
- Les anabaptistes et les remontrants (arminiens du XVIIe siècle) conservent le mot « imputation », mais le redéfinissent de manière à rejoindre les sociniens (précurseurs des rationalistes).
- Même parmi les réformés, Josué de la Place, professeur à Saumur, admettait une corruption habituelle, subjective et inhérente dans notre nature, héritée d’Adam. Mais il niait l’imputation immédiate. Sa proposition fut condamnée au synode de Charenton (1644). De la Place reformula alors sa doctrine, affirmant que le péché d’Adam nous était imputé seulement lorsque nous actualisions notre corruption naturelle, prônant ainsi une imputation médiate et conséquente, contraire à la doctrine traditionnelle (nous sommes directement coupables du péché d’Adam ; la corruption naturelle est une conséquence, non une cause, de notre péché).
Formulation de la question (§§7-15)
- Nous ne parlons pas de n’importe quel péché d’Adam, ni des premiers mouvements rebelles de son cœur, mais de son premier acte de désobéissance, par lequel il a formellement rompu l’alliance avec Dieu.
- Sa descendance n’est pas n’importe qui issu de lui, mais ceux qui sont engendrés dans sa lignée de façon ordinaire. Nous excluons ainsi le Christ, engendré de manière extraordinaire.
- Il ne s’agit pas de savoir si le péché d’Adam nous a été imputé par imitation, mais si nous sommes punis à cause de lui.
- Il existe des imputations personnelles (comme lorsque Dieu récompense Phinées pour son zèle personnel, Psaume 106:31) et des imputations de choses étrangères, comme la justice de Christ qui nous est imputée. Ici, nous nous demandons si le péché d’Adam nous est appliqué « hors de nous », comme une chose extérieure.
- Cela dit, le péché d’Adam ne nous est pas complètement étranger, car nous sommes unis à lui par : (1) une voie naturelle, en tant que ses enfants ; (2) une voie morale et politique, car Adam est le patriarche de l’humanité ; (3) une voie volontaire, comme des amis ou représentants d’Adam. Notre question porte uniquement sur les deux premières voies : naturelle et politique.
En effet, il n’est pas nécessaire qu’Adam ait été formellement choisi par nous pour être notre représentant. Il suffit que Dieu l’ait institué comme tête de l’humanité. L’unité d’origine (nous sommes tous d’Adam) et l’unité de représentation (Dieu l’a fait représentant de toute l’humanité) suffisent. Cela est prouvé ainsi :
- L’alliance avec Adam inclut non seulement lui, mais toute l’humanité. Il est donc notre représentant.
- Lorsqu’Adam a perdu sa ressemblance avec Dieu, toute l’humanité l’a perdue aussi. C’est donc qu’il est notre représentant. Ainsi que le dit la Confession de foi de La Rochelle : Ce que Dieu avait donné à Adam n’était pas pour lui seul, mais pour toute sa postérité avec lui, et ainsi, en la personne même d’Adam, nous avons été dépouillés de tous biens, et sommes tombés dans une indigence extrême et dans la malédiction. 1
- Si nous sommes tous punis comme Adam, c’est qu’Adam était notre représentant.
- Paul compare Adam au Christ, second Adam. L’imputation de la justice du Christ répond donc à l’imputation du péché d’Adam.
Petite précision : la punition infligée par Adam est d’abord privative : nous naissons sans le soutien de Dieu, privés d’une relation avec Lui. Mais en grandissant, nous ajoutons notre propre désobéissance, qui nous vaut, par-dessus, la punition positive de Dieu : la mort.
Turretin résume ainsi la question :
La question se réduit à ceci : le péché d’Adam (non quelconque, mais le premier ; non habituel, mais actuel) est-il imputé à toute sa postérité issue de lui par voie naturelle, par une imputation non médiate et conséquente, mais immédiate et antécédente ? Ceux avec qui nous débattons ici nient absolument l’imputation ou n’admettent qu’une imputation médiate. Cependant, nous (avec les orthodoxes) affirmons que l’imputation existe.
Preuves de l’imputation immédiate du péché d’Adam (§§16-25)
À partir de Romains 5:12
C’est pourquoi, de même que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, de même la mort a atteint tous les hommes parce que tous ont péché.
Ces paroles sont claires, mais il faut noter que Paul cherche ici à prouver la justification par l’imputation de la justice de Christ, dont il a parlé en Romains 3 et 4. L’exemple d’Adam montre qu’il est possible que la justice d’un seul (Christ) sauve tous, car l’injustice d’un seul (Adam) s’applique à tous, soit l’imputation. Turretin développe beaucoup sur ce point pour réfuter Josué de la Place, dont l’erreur n’a pas survécu au temps.
À partir de 1 Corinthiens 15:22
Comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ.
Tout comme la vie éternelle nous est imputée par Christ, le péché originel nous est imputé par Adam.
Par l’imputation du péché des autres
Il est courant dans la Bible que le péché des parents soit puni sur les enfants :
- Dieu dit en Exode 20:5 : Je suis un Dieu jaloux, qui punis l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération.
- On voit de tels exemples avec Acan (Josué 7:24-25), les Amalécites (1 Samuel 15:2-3), les fils de Saül (2 Samuel 21:6-9), Jéroboam (1 Rois 14:9-11), Achab (1 Rois 21:21-22), etc.
- L’Église confesse avoir été punie pour les crimes de ses pères en Lamentations 5:7.
- En Matthieu 23:35, Jésus menace les Juifs de les punir pour des péchés générationnels : Que retombe sur vous tout le sang innocent versé sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie, fils de Bérékia, que vous avez tué entre le temple et l’autel.
- Turretin cite aussi des philosophes grecs et romains, ainsi que des coutumes d’autres nations, qui témoignent de cette compréhension dans la loi naturelle.
Commentaire hors sujet : On voit ici que la doctrine des péchés générationnels, souvent entendue chez les charismatiques, n’est pas étrangère à la tradition réformée. Il n’y a donc pas lieu d’y être plus hostile que nécessaire, mais nous devons en rejeter certains abus.
À partir de la propagation du péché
Si nous nions l’imputation du péché d’Adam, la propagation du péché devient inexplicable. Puisque nous sommes tous punis par Dieu, et que Dieu punit le péché, c’est que le péché se propage en nous depuis Adam. Puisque nous sommes coupables dès notre conception, avant tout péché actuel, c’est que nous l’héritons d’Adam. Donc, le péché d’Adam nous est imputé.
Parce qu’Adam est notre représentant
Puisque l’alliance avec Adam s’applique à nous (comme en témoigne la persistance de l’institution du mariage et du mandat créationnel), c’est qu’Adam était notre chef et représentant, le patriarche de toute l’humanité. S’il avait réussi son épreuve, nous aurions tous hérité de la vie éternelle par imputation de sa justice. Donc, son péché nous est imputé.
À cause de la conséquence
Si nous nions l’imputation du péché d’Adam, l’imputation de la justice de Christ devient incompréhensible, voire menacée. C’est pourquoi tous les hérétiques qui ont nié l’imputation du péché d’Adam ont généralement nié aussi l’imputation de la justice de Christ (pélagiens, sociniens, arminiens historiques, libéraux).
L’exemple de Lévi
En Hébreux 7:9, nous apprenons que Lévi a payé la dîme à Melchisédek par l’intermédiaire d’Abraham. Ainsi, le paiement d’Abraham au grand-prêtre fut imputé à Lévi. De même, la descendance d’Adam se voit imputer ce qu’Adam a fait.
Réponse aux objections (§§26-45)
Objection : Il est écrit en Deutéronome 24:16 : On ne fera pas mourir les pères à la place des enfants, ni les enfants à la place des pères. On fera mourir chacun pour son péché. Donc, nous ne pouvons pas mourir à cause du péché d’Adam.
→ (1) On ne doit pas faire mourir les enfants pour les péchés personnels du père, mais pour les péchés collectifs contre la communauté, c’est autre chose. (2) C’est une loi pour le magistrat humain, elle ne s’applique pas à Dieu.
Objection : Il est écrit en Ézéchiel 18:20 : Celui qui pèche, c’est celui qui mourra. Le fils ne supportera pas les conséquences de la faute commise par son père, et le père ne supportera pas les conséquences de la faute commise par son fils. Donc, le péché d’Adam ne peut pas nous être imputé.
→ (1) Nul n’est innocent en acte de la faute d’Adam, tous vivons coupés de Dieu. (2) Cela vaut pour les péchés personnels et privés, pas pour le péché public et commun comme celui d’Adam. (3) Dans le contexte d’Ézéchiel 18, le prophète répond au peuple qui se croit personnellement innocent de l’exil. Dieu les détrompe : s’ils sont exilés, c’est parce qu’ils sont eux aussi coupables.
Turretin répond ensuite à des citations tronquées des réformateurs, semblant s’opposer au péché originel, en produisant des contre-citations explicites. Il traite de nombreuses objections de son temps, mais hormis les deux premières, fondées sur des citations bibliques, les objections modernes au péché originel sont de nature libérale et non abordées par Turretin. Je m’arrête donc ici.
- Confession de foi de La Rochelle – Article 10. L’hérédité du péché[↩]


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