Bradford Littlejohn a publié en 2021 sur le site American Reformer un article en trois parties dans lequel il explique pourquoi, selon lui, les chrétiens, et en particulier les protestants, devraient accueillir positivement le concept de « nation » et se reconnaître comme des « chrétiens nationalistes ». Cet article, rédigé par un auteur américain, s’adresse principalement à la situation des chrétiens aux États-Unis. Cependant, même si l’auteur ne vise pas directement un lectorat francophone, certaines de ses réflexions dépassent le contexte américain et peuvent intéresser les lecteurs francophones de Par la foi. Après avoir publié en français les deux premières parties de cet article, nous donnons ici la traduction de sa troisième et dernière partie.
Dans la première partie de cet article, j’ai présenté une défense biblique et rationnelle des bienfaits du nationalisme, compris comme un engagement de principe envers le bien des États-nations en tant que forme d’organisation politique qui rejette le mythe de l’individualisme, transcende l’anarchie du tribalisme et rejette l’orgueil démesuré de l’impérialisme. Dans la deuxième partie, j’ai souligné la tentation persistante de l’impérialisme pour les chrétiens tout au long de l’histoire de l’Église, et indiqué la réalisation du nationalisme dans la vision politique de la Réforme protestante et l’héritage de ce profond changement pour l’histoire future de l’Europe et de l’Amérique.
Le seul fait de comprendre la valeur de la nation dans les Écritures et dans l’histoire ne nous apportera toutefois guère de réponses à nos questions politiques contemporaines. Comment devrait se traduire la conviction des chrétiens américains concernant le bien-fondé du nationalisme ? En effet, les lecteurs les plus perspicaces, après avoir pris connaissance des définitions du tribalisme et de l’impérialisme dans cette première partie, pourraient même se demander : l’Amérique est-elle encore une nation ? L’a-t-elle jamais été ? Ou devons-nous accepter comme inévitable la fragmentation contemporaine de la société américaine et la centralisation de la politique américaine ?
Des tribus américaines ?
Commençons par examiner l’objection, de plus en plus répandue à notre époque multiculturelle, selon laquelle il est purement mythologique de parler d’une nation américaine cohérente et historiquement continue. Il est certain que tout bon historien vous dira que depuis la fondation des colonies, l’Amérique a abrité plusieurs tribus distinctes. Selon le récit influent de David Hackett Fischer dans Albion’s Seed, il y en avait à l’origine quatre, chacune ayant des racines régionales et religieuses distinctes dans les îles britanniques : le puritanisme de la Nouvelle-Angleterre (en provenance de l’est de l’Angleterre), l’anglicanisme de la Virginie et des basses-terres du Sud (en provenance du sud-ouest de l’Angleterre), le quakerisme de la Pennsylvanie et du Midwest (en provenance de Londres et des Midlands) et le presbytérianisme des Appalaches (originaire des frontières écossaises et du nord de l’Irlande). Colin Woodard dénombre quant à lui pas moins de onze vagues d’immigrations qui ont inondé nos côtes d’une grande diversité ethnique et religieuse – un nombre minimal qu’il ne pense pas lui-même être exhaustif.
Cette diversité originelle a marqué le développement ultérieur de l’Amérique, qui a été ponctué tout au long de son histoire par des conflits religieux, raciaux et régionaux occasionnels – y compris bien sûr une guerre civile qui demeure à ce jour le conflit le plus sanglant de l’histoire occidentale. Au moment même de la fondation des États-Unis, beaucoup doutaient que les treize États, avec leurs cultures, leurs coutumes et leurs habitudes d’autonomie distinctes, puissent réussir à former une seule nation. Et pendant plusieurs décennies après cela, beaucoup ont soutenu que la seule façon d’y parvenir était de traiter les États-Unis davantage comme une confédération que comme une nation, doutant qu’une véritable unité puisse être forgée à partir de tribus aussi réfractaires. Même si l’Amérique d’après-guerre a fini par connaître une plus grande unité nationale sous un gouvernement national plus fort, cela s’est accompagné pendant un siècle entier de l’exclusion continuelle des Afro-Américains de toute participation significative à la vie nationale.
Même un politologue aussi favorable à la cause du nationalisme que Samuel Goldman a récemment fait valoir que les Américains doivent apprendre à vivre « après le nationalisme ». Selon Goldman, la nation américaine a toujours été le produit d’une certaine construction mythique, avec au moins trois mythes nationaux distincts cherchant à décrire différentes conceptions de la nation américaine au fil des siècles : le Covenant [i.e. l’alliance] (vers 1630-1830), enracinée dans l’identité protestante de la Nouvelle-Angleterre ; le Crucible [i.e. lecreuset] (vers 1830-1930), qui considérait l’Amérique comme un melting-pot ethnique, mais toujours à prédominance blanche et chrétienne ; et le Creed [i.e. le crédo] (vers 1930-1990), qui célébrait l’Amérique comme une nation dédiée aux idéaux de liberté et de pluralisme. Chacune de ces conceptions se compose de certaines histoires que nous racontons sur nous-mêmes, mettant en avant différents moments de notre histoire et différentes caractéristiques de notre identité nationale.
Nous n’avons pas à rougir de ce genre de récit, car après tout, il est au cœur même de la conception biblique de la nation : « Ô Dieu ! nous avons entendu de nos oreilles, nos pères nous ont raconté les œuvres que tu as accomplies de leur temps, aux jours d’autrefois. De ta main tu as chassé des nations pour les établir, tu as frappé des peuples pour les étendre. » (Ps 44.2-3)
Les auteurs bibliques savaient très bien que l’ancien Israël était composé de tribus diverses et réfractaires, chacune pouvant suivre sa propre voie, ce qu’elles faisaient parfois. Ce qui devait les unir était le souvenir commun de leur délivrance d’Égypte, un souvenir qui devait être constamment renouvelé par la transmission orale. Ce n’est qu’en se rappelant sans cesse leur foi commune et leur combat commun pour la liberté dans le passé qu’ils pouvaient assurer un avenir commun.
Tout récit de ce type est nécessairement sélectif, mais le choix des éléments sélectionnés est important, car il a le pouvoir de façonner la réalité. Les gens ont tendance à se reconnaître dans les récits qu’ils trouvent les plus captivants, et c’est l’un des principaux moyens par lesquels les nations parviennent à forger un peuple à partir de plusieurs. À l’inverse, si nous racontons des histoires qui mettent sélectivement l’accent sur nos différences et nos conflits, nous ne devrions pas être surpris de nous retrouver de plus en plus éloignés les uns des autres.
Le problème aujourd’hui, c’est que les Américains ont cessé de croire à ces histoires anciennes, celles qui cherchaient à nous rendre fiers de nos sacrifices communs. Au lieu de cela, nous nous sommes divisés en tribus guerrières façonnées par des récits conflictuels, une crise activement encouragée par la gauche, avec sa célébration de la politique identitaire, mais involontairement favorisée par la droite, avec sa tendance à élever au rang de héros et de porte-parole ceux qui flattent l’image qu’elle aime entretenir de soi comme la tribu malmenée des « vrais Américains ». D’un point de vue ethnologique, les tribus sont souvent séparées les unes des autres avant tout par la langue et la religion ; alors que les Américains parlent de plus en plus des langages mutuellement incompréhensibles et se prosternent devant des dieux radicalement opposés, l’idéal d’une nation commune capable de tenir à distance l’anarchie du tribalisme semble de plus en plus fragile.
Un impérialisme américain ?
Il nous faut affronter non seulement l’idée que l’Amérique ne serait qu’un assemblage hétéroclite de tribus irréconciliables, mais également l’objection suivant laquelle, selon les définitions retenues dans la première partie de cet article, l’Amérique ressemble davantage à un empire qu’à une nation. Il est vrai que ces deux objections peuvent aisément s’entendre : ici comme ailleurs, les deux extrêmes du spectre peuvent très bien coexister. Une entité politique s’étendant sur un vaste territoire aux cultures diverses, si elle ne recourt pas au despotisme pour maintenir tous ses habitants sous une emprise centralisatrice, est susceptible de sombrer dans un multiculturalisme laxiste, de sorte que les différents groupes qui la composent puissent s’accrocher à leurs identités rivales, aussi longtemps que tous acceptent d’être des sujets plutôt que des citoyens, privés d’un véritable pouvoir ou d’autodétermination collective.
Cela semble en effet une description pertinente de l’Amérique contemporaine — ce qui n’étonnerait guère, sans doute, les premiers critiques modernes de l’empire. Montesquieu avait averti que les véritables régimes nationaux, caractérisés par la liberté, ne pouvaient s’épanouir que sur des territoires de taille modérée, et qu’à mesure qu’ils s’emparaient de nouvelles terres et de nouvelles ressources, ils dégénéraient en empires despotiques. Les Pères fondateurs américains, avertis par cette mise en garde, s’inquiétaient de savoir si même les treize colonies d’origine n’étaient pas trop étendues pour former une seule nation, une inquiétude qui s’intensifia à mesure que la jeune république s’étendait vers l’ouest à grands pas. Pendant une grande partie du début du XIXe siècle, les nationalistes les plus fervents d’Amérique mirent constamment en garde contre l’acquisition de nouveaux territoires, estimant que les liens de loyauté nécessaires à une véritable nation et à une liberté ordonnée exigeaient une proximité suffisante entre les membres de son peuple pour qu’ils pussent entreprendre des actions communes et des délibérations communes.
Il est vrai que les limites pratiques de l’identité nationale dépendent dans une certaine mesure des contraintes technologiques, ou de leur absence. Aujourd’hui, les habitants de Seattle et de Miami peuvent communiquer instantanément et même se retrouver chez l’un ou l’autre en quelques heures, alors que le trajet de Boston à Philadelphie prenait des semaines à l’époque de John Adams. Et il est certain que les révolutions des communications et des transports du XIXe siècle ont permis à la république américaine naissante de se rapprocher, plutôt que de s’éloigner, à mesure qu’elle s’étendait sur le continent américain. Il ne fait guère de doute que les citoyens américains de l’époque de Teddy Roosevelt étaient plus enclins à ressentir une identité commune en tant qu’Américains que ceux de l’époque de Thomas Jefferson, contredisant ainsi les craintes des anti-expansionnistes.
Il n’en reste pas moins vrai que ce sentiment de solidarité a été en grande partie le fruit d’un processus d’abstraction. Comme je l’ai écrit dans la première partie de cet article :
[P]our compenser l’affaiblissement des liens de loyauté concrets, les empires ont souvent recours à l’idéologie comme ciment pour maintenir la cohésion de leurs vastes populations et les mobiliser à l’action… Les empires… ont tendance à magnifier leurs caractéristiques ou institutions particulières pour en faire des idéaux universels que toutes les nations voisines — voire toutes les nations de la terre — doivent adopter.
C’est sans doute là une description assez juste de l’idéologie de « l’exceptionnalisme américain », ou de la conception de l’« identité américaine » comme Creed mise en évidence par Samuel Goldman. De telles idéologies peuvent avoir un puissant effet fédérateur, comme l’a montré la Guerre froide, qui a opposé deux nations impériales fondées sur des idéologies dans une lutte de quarante ans pour l’hégémonie mondiale. Mais même lorsque ces idéologies sont relativement bonnes, comme l’était l’évangile de la liberté américain du XXe siècle, elles souffrent d’au moins une faiblesse fatale : le danger du succès.
Peut-être plus que toute autre chose, la crise identitaire américaine que nous traversons aujourd’hui n’est-elle que le résultat de notre succès stupéfiant dans l’exportation de nos croyances et de nos coutumes à travers le monde. Si être américain signifie aimer la liberté, pratiquer la démocratie et manger chez McDonald’s, alors un observateur venu de Mars serait peut-être amené à conclure qu’une très grande partie des habitants de la planète sont désormais américains. Même la langue, qui a historiquement été l’un des marqueurs de frontières les plus durables des tribus et des nations, sert de moins en moins à différencier l’Amérique, l’anglais américain étant devenu la lingua franca du monde. C’est l’un des cruels paradoxes de l’empire : puisque toute identité doit se définir par opposition à l’autre, puisque le compatriote se reconnaît à sa distinction par rapport à l’étranger, même les nations impériales les plus prospères, en vertu de ce même succès, perdent la confiance, la cohésion et la loyauté mutuelle qui ont alimenté ce succès. Comme l’écrivait le grand philosophe politique écossais Adam Ferguson à la veille de la Révolution américaine :
Dans tout État, la liberté de ses membres dépend de l’équilibre et de l’harmonie de ses composantes internes ; et l’existence d’une telle liberté parmi les hommes dépend de l’équilibre entre les nations. Au cours des conquêtes, on dit que ceux qui sont soumis ont perdu leurs libertés ; mais l’histoire de l’humanité montre que, en réalité, conquérir et être conquis reviennent au même.
Le nationalisme américain est-il une cause perdue ?
Face à ce qui semble être la trajectoire irréversible de l’empire américain et du tribalisme américain, on pourrait bien se demander si l’idée d’une nation américaine, même si elle a été un jour une réalité, n’a pas désormais disparu comme dans un rêve, à jamais perdue. Si tel était le cas, quel intérêt concret y aurait-il à vanter les mérites du nationalisme ?
Pour répondre à cette question tout à fait légitime, il importe de rappeler que, dans l’usage que nous en faisons ici, le « nationalisme » est davantage un terme moral que scientifique : il désigne un juste milieu souhaitable entre deux pôles en constante évolution, plutôt qu’une réalité immuable pouvant être définie avec précision. Dans la mesure où nous pouvons nommer et discerner les maux du tribalisme et de l’impérialisme, dans cette même mesure nous devons encore percevoir et rechercher le bienfait du nationalisme. Ou, pour exprimer cette même idée plus concrètement, dans la mesure où nous pensons qu’il vaut encore la peine de protéger l’Amérique contre les pires maux liés aux conflits tribaux et à l’apathie impériale, alors il vaut encore la peine de se battre pour l’idéal d’une nation américaine, aussi difficile à atteindre que soit notre objectif et aussi relatif que soit notre succès. Nous ne pouvons pas savoir dans quelle mesure nos efforts seront couronnés de succès, car après tout, chaque nation, selon la providence de Dieu, connaîtra des périodes de prospérité et de déclin (peut-être un déclin définitif) ; mais pour le moment, qui est le seul qui nous soit donné, nos efforts pour ou contre la nation américaine pourraient faire une grande différence pour le monde dans lequel vivront nos enfants et petits-enfants.
Pour restaurer — ou tout au moins préserver — la nation américaine, il faudra redéfinir son identité par rapport au monde extérieur et approfondir sa compréhension d’elle-même en son sein. Il faudra que les chrétiens, convaincus du bien-fondé intrinsèque du nationalisme, s’engagent en faveur du renouveau de la souveraineté nationale et de la reconquête de la mémoire nationale.
Renouveler la souveraineté nationale
Il ne peut y avoir de nations sans frontières. Cela pourrait sembler évident, si ce n’était pour les panégyriques décousus d’un « monde sans frontières » que l’on entend si souvent aujourd’hui. Les chrétiens comptent souvent parmi les principaux responsables de cette épidémie contemporaine de confusion mentale ; en témoignent, par exemple, les gesticulations rhétoriques creuses de l’encyclique Fratelli Tutti du pape François, publiée en 2020. L’incapacité à tracer des frontières est peut-être, en effet, la malédiction morale caractéristique de notre époque. Il est vrai que « dans le Christ, il n’y a ni Juif ni païen », mais il est également vrai que « dans le Christ, il n’y a ni homme ni femme ». À moins de vouloir nous rallier à l’esprit du temps de plus en plus délirant qui insiste sur le fait que cela signifie qu’il n’y a pas de différences pertinentes, pas de frontières pertinentes, entre l’homme et la femme, nous ne devrions guère adhérer à la conclusion qu’il n’y a pas de frontières pertinentes entre les nations. Le Nouveau Testament lui-même nous rappelle le caractère inéluctable des sphères de responsabilité délimitées au niveau de la famille (1 Tim. 3, 4-5 ; 5, 8), et le même principe s’applique au niveau de la nation. Bien que nous devions certainement aspirer à la coopération et à l’harmonie entre les États-nations, chacun d’entre eux doit conserver une souveraineté nationale suffisante pour protéger les traditions, les biens et les intérêts légitimes de son propre peuple. Ces dernières décennies ont été marquées par des attaques incessantes contre cette souveraineté, tant de la part de la droite libérale que de la gauche utopiste. Quels que soient les autres aspects positifs et négatifs des années Trump, les générations futures pourront se réjouir de cette profonde refonte de la politique étrangère et économique, qui a donné la priorité aux besoins du peuple américain plutôt qu’aux programmes d’intégration mondiale des élites.
Bien sûr, lorsque nous parlons de frontières (et de Trump), la première question qui nous viendra à l’esprit sera sans doute celle de l’immigration. Pour les chrétiens en particulier, il est facile de se laisser séduire par les appels émotionnels à la cause des réfugiés, ou des « multitudes entassées » en quête d’une vie meilleure. De nombreux responsables chrétiens se sont posés la question : Ne sommes-nous pas avant tout appelés à faire preuve d’hospitalité ? Certes, nous le sommes, mais une hospitalité efficace exige des frontières — voire davantage. Si je veux bénir des étrangers en les invitant chez moi, je dois disposer d’un foyer sûr et bien ordonné où les accueillir. Cela signifie une maison – avec des murs et un toit pour empêcher les intrus d’entrer – mais cela signifie aussi un lieu chaleureux et accueillant où les gens pourraient réellement avoir envie de rester. Cela nécessite de cultiver une culture familiale distinctive, avec ses propres rythmes et traditions — ce qui, bien sûr, impose des limites pratiques à l’étendue de l’hospitalité que je peux offrir, au nombre d’étrangers que je peux inviter. Il en va de même, sans aucun doute, pour l’hospitalité nationale. Seule une nation ayant une vision claire d’elle-même et des frontières sûres restera longtemps un lieu capable de véritablement bénir les immigrants.
Restaurer la mémoire nationale
J’ai évoqué plus haut l’importance de la transmission des récits pour préserver la vitalité d’une nation, ainsi que la grave menace que fait peser l’oubli sur notre vie nationale. Les récits d’autrefois sont, au mieux, dépassés, et au pire, choquants. Il semble que nous ne puissions plus célébrer les héros et les luttes victorieuses qui ont fait de l’Amérique ce qu’elle était, car chacun de ces héros, nous dit-on, était en réalité un méchant – un raciste ou un misogyne, un esclavagiste ou un capitaliste avide – et chacune de ces victoires, nous dit-on, a été remportée au détriment d’une classe ou d’un peuple opprimé et marginalisé. Il ne s’agit pas simplement de l’ajout de nouveaux visages au panthéon national, comme dans la célébration croissante des contributions des Afro-Américains et des Amérindiens à l’histoire nationale – c’est là une évolution que nous devons saluer, tant en tant qu’Américains qu’en tant que chrétiens. Il s’agit plutôt du fait que les apôtres de notre nouveau tribalisme semblent déterminés à effacer les visages anciens, et insistent sur le fait que les Américains blancs doivent éprouver rien d’autre que de la honte, sans aucune histoire qu’ils puissent raconter avec fierté. Cette forme toxique de multiculturalisme antinational s’attaque directement aux fondements de notre capacité à vivre et à travailler ensemble en tant que peuple uni, et revendiquer le bien-fondé du nationalisme de nos jours, c’est refuser catégoriquement ce type de relecture hostile de notre histoire.
Si l’on veut que la mémoire nationale se reconstitue, la contribution des chrétiens sera déterminante. Comme l’a fait valoir Joshua Mitchell dans American Awakening, les chrétiens ont la possibilité de rappeler à une culture de plus en plus en proie à la colère le pouvoir du pardon. Les chrétiens savent qu’il ne faut pas édulcorer notre histoire, mais qu’il n’est pas non plus nécessaire de la renier en raison de ses péchés. L’histoire chrétienne est celle des œuvres merveilleuses que le Seigneur a accomplies à travers des instruments profondément imparfaits, et elle rappelle à notre monde le pouvoir de la rédemption : qu’il est possible d’affronter le mal et pourtant de le pardonner, en refusant d’être déterminé par lui ou en opposition à lui. Cet évangile de la réconciliation est désespérément nécessaire dans l’Amérique d’aujourd’hui.
De plus, alors que nous affirmons à nouveau la légitimité de raconter nos histoires nationales et de célébrer notre patrimoine national, nous ne devons pas oublier à quel point ce patrimoine est profondément et indéniablement chrétien. À certains égards essentiels, l’Amérique n’a jamais été une nation chrétienne : notre Constitution fédérale a refusé de lier formellement la nation à une confession chrétienne ou d’établir une religion chrétienne officielle ; l’identité chrétienne n’a jamais non plus été une condition requise pour obtenir la citoyenneté américaine. En effet, il serait bon que les « nationalistes chrétiens » trop zélés d’aujourd’hui s’en souviennent : la revendication du bien-fondé du nationalisme, quoi qu’elle puisse signifier d’autre, devrait signifier aussi un engagement à aimer loyalement ses concitoyens, ce qui inclut (tant selon notre constitution que notre histoire) ceux de nombreuses confessions et ceux qui n’en ont aucune. Toutefois, à d’autres égards, l’Amérique a clairement été, pendant une grande partie de son histoire, une nation chrétienne, et même dans sa rébellion contemporaine contre cet héritage, elle reste hantée par le fantôme d’un protestantisme qu’elle ne peut exorciser. Si l’Amérique doit avoir un avenir en tant que nation, les chrétiens doivent, avec patience, humilité, mais sans complexe, rappeler à nos concitoyens son passé chrétien — un passé qui a défini nos lois et nos libertés, et qui s’est imprimé jusque dans notre langue elle-même.
Nous ne savons pas si l’Esprit soufflera encore sur ces braises mourantes de l’héritage chrétien de l’Amérique pour les raviver en une flamme. En attendant, cependant, nous devons en prendre soin, non seulement dans l’espoir d’un renouveau religieux, mais aussi pour le bien de nos institutions politiques communes qui, forgées autrefois dans les feux de la foi protestante, résonnent encore des voix lointaines des prophètes hébreux et de l’Évangile de liberté.
Illustration de couverture : C. Hassam, Avenue in the Rain, huile sur toile, 1917 (Washington, Maison Blanche).





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