Au cours de ces vacances, j’ai lu The Routledge Handbook of Economic Theology qui explore les connexions inattendues entre théologie et économie. Dans son chapitre V, Tom Boland et Ray Griffin explorent la généalogie qui relie le purgatoire à France Travail en passant par le protestantisme. C’est cette pure curiosité que je souhaite partager avec vous aujourd’hui.
Mais d’abord quelques mots d’explication sur ce qu’est la théologie économique : il ne s’agit pas d’une entreprise confessionnelle, mais d’une entreprise académique. Il s’agit notamment d’utiliser les outils de généalogie proposés par Foucault et Weber pour exposer les liens inattendus et les rapprochements entre religion et économie qui démontrent que notre vie économique n’est pas aussi séculière qu’on le croit, mais qu’elle reste religieuse autrement. Bien que cette démarche soit séculière, elle a quand même un intérêt pour le théologien et le croyant, en ce qu’elle nous aide à appliquer notre foi dans un domaine que l’on croit trop facilement être hors du champ de notre foi.
Synthèse
Les auteurs s’appuient sur Jacques Le Goff et son histoire du purgatoire. Il faut en particulier remarquer que ce n’est pas resté une notion théologique, mais qu’il a introduit des mutations sociologiques bien particulières. Par exemple, le purgatoire a introduit un système comptable pour les péchés. Il a défini la peine et la souffrance en lien avec cette comptabilité, souvent définie en un temps (abstrait), ainsi que l’émergence d’un état intermédiaire entre la damnation et le salut, caractérisé par la liminalité. La liminalité est un concept anthropologique emprunté à Victor Turner pour décrire un état intermédiaire, de transition, caractérisé par la suspension des statuts sociaux habituels, l’isolement spatial et la soumission à des rituels de transformation.
Ces mutations sociologiques vont persévérer à travers le protestantisme jusqu’à nos systèmes actuels d’aide pour le chômage. Comme les auteurs sont américains, la tradition religieuse de référence est pour eux le protestantisme. Mais ces conclusions sont aussi applicables à la France, qui suit la même logique de bureaucratisation que le reste de l’Occident séculier, et dont les racines sont partiellement protestantes.
Une des premières conséquences sociologiques du purgatoire fut de favoriser l’essor du capitalisme médiéval. Par exemple, il permet aux banquiers d’accéder au salut, même si l’usure est techniquement interdite par l’Église, en offrant un espace où ce péché est purgé, sans remettre en cause le salut éternel. Mais aussi :
Au-delà de faciliter l’usure, le purgatoire a fourni un modèle du temps et du travail d’auto-purification qui a favorisé le développement du capitalisme (Willis 2008). Bien entendu, le purgatoire n’était pas une sorte de subterfuge idéologique destiné au bon fonctionnement du capitalisme ; la généalogie de l’économie et celle de la religion se sont plutôt curieusement entremêlées. La prière d’intercession et les bonnes œuvres étaient initialement communautaires, en faveur des défunts ; pourtant, « le purgatoire, pris dans une personnalisation de la vie spirituelle, a en réalité favorisé l’individualisme. Il a centré l’attention sur la mort individuelle et le jugement qui s’enensuivait » (Le Goff 1984: 233). Le purgatoire a instauré une sorte d’abaque de bonnes actions, de contrition, de pénitence et de péchés — sachant que le mot araméen pour « péchés » et « dettes » est identique —, traduit diversement dans les Bibles latines et vernaculaires par péchés, dettes ou offenses (Stimilli 2017). L’idée de purgatoire implique clairement la nécessité de travailler personnellement à expier ces péchés ou dettes, sous-entendant une éthique économique rigoureuse.
Lors de la Réforme protestante, le système des indulgences, puis par conséquence nécessaire celui du purgatoire, a été bien vite renversé et rejeté complètement. Cependant, il y a eu ce que l’on appelle une sublation du purgatoire, c’est-à-dire la retenue inconsciente de certains éléments d’une vision qui a pourtant été explicitement rejetée.
Cependant, malgré le rejet protestant du purgatoire, certains éléments sont conservés, par exemple la valorisation positive de la souffrance, par laquelle le châtiment divin « mortifie nos tendances pécheresses » (Walls 2002: 45). En effet, à travers la « sublation » du purgatoire, ou même le « retour du refoulé », toute l’éthique de vie protestante pouvait être vue comme une épreuve purificatrice constante, comme l’ont exprimé le théologien influent du XVIIe siècle Richard Baxter ou les œuvres populaires du prédicateur John Bunyan (Fenn 1995). Dans Le Voyage du pèlerin (1678) de Bunyan, « Chrétien » explique les œuvres de Dieu comme une épreuve de l’âme : « S’Il s’abstient pour l’instant de les délivrer, c’est afin d’éprouver leur amour ; de voir s’ils Lui resteront attachés jusqu’à la fin » (1965: 53). En pratique, le protestantisme propose un abaque de la dette et de la rédemption comme métaphore du péché et de la purification, équivalent à la « comptabilité pénitentielle » du purgatoire.
Faire de toute la vie un pèlerinage qui purifie l’âme est une innovation distinctement protestante par rapport au salut rituel ou collectif catholique. « Les épreuves de la vie et finalement la mort elle-même sont des moyens par lesquels Dieu punit le péché et apporte un renouveau spirituel dans nos cœurs » (Walls 2002: 40). Bien sûr, cette « immanentisation » du purgatoire signifie qu’aucun prêtre ne peut revendiquer de juridiction spéciale sur l’au-delà ni extraire d’aumônes ou d’indulgences pour intercéder en ce lieu. On peut soutenir que cela contribue à la bien connue éthique économique du protestantisme ; pourtant, plutôt que de déplacer le diagnostic de Weber sur la manière dont le salut par la foi seule, les bonnes œuvres et la prédestination ont inspiré le capitalisme entrepreneurial, nous cherchons ici à explorer comment le purgatoire a fourni une éthique au développement des workhouses et des systèmes d’aide sociale.
En effet, pour tous ceux qui ont lu la littérature dévotionnelle puritaine, vous aurez remarqué à quel point on ne peut s’empêcher de comptabiliser d’une certaine façon les péchés et l’insistance qui est faite sur l’idée de racheter le temps, comme pour compenser les péchés précédents. Bien que cela ne soit pas appliqué au salut éternel, c’est là le reste d’une comptabilité de purgatoire, mais appliquée à ce monde.
La combinaison de cette survivance du purgatoire avec notre compréhension du travail a amené à une gestion du chômage particulière aux pays réformés, avant même la Révolution française :
De nouveaux modes de prise en charge des pauvres émergent sous les États protestants ; des institutions pénitentielles reflétant la théologie protestante prolifèrent après la Réforme, en particulier les workhouses anglaises (Throness 2008), mais aussi l’assistance aux pauvres à l’échelle municipale en Europe du Nord (Michielse et Van Krieken 1990). Bien que ces institutions aient une histoire complexe, interconnectée à la gouvernementalité émergente (Foucault 2008), il existe pour Kahl un schéma religieux distinctif dans les formes d’aide sociale. Les pays catholiques ont conservé, jusqu’au XXe siècle, des modes informels et religieux de soulagement de la pauvreté ; les pays luthériens avaient tendance à fournir du travail aux pauvres comme mode de subsistance et de rédemption ; les pays calvinistes et réformés avaient tendance à créer des workhouses ou des maisons de pauvres pour punir et purifier les pensionnaires (Kahl 2005).
Si vous vous demandez ce que sont les workhouse, songez à l’hospice d’Oliver Twist, géré d’ailleurs par le bedeau, un officier de l’Église Anglicane. Cette approche du chômage a survécu à la sécularisation lorsque l’État est devenu le pasteur de tous. Cette conception est codifiée jusque dans nos organisations internationales, à travers desquelles notre système français s’est structuré lui aussi.
Lorsqu’il tombe au chômage, l’admissibilité d’un individu aux allocations est jugée. S’il n’est pas rejeté dans l’enfer de la misère et du sans-abrisme, il est soumis à un jugement continu, d’abord par l’appareil gouvernemental de la protection sociale, puis au sein du marché du travail, avec sa « main » providentielle et invisible (Agamben 2011). Dès lors, la durée du chômage n’est pas vécue comme un « temps libre », mais comme une pénitence due pour le chercheur d’emploi souffrant, méritée par son incapacité à obtenir un travail.
L’interprétation culturelle du sens du chômage alimente le sentiment que l’allocation, en tant que don sans contrepartie, est en réalité une dette qui marque le bénéficiaire du sceau du péché. Cependant, ces mesures d’aide sociale « passives » fournissant un revenu de subsistance sont depuis longtemps accompagnées de mesures d’aide « active », devenues une priorité politique pour l’Union européenne et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) depuis le début des années 1990…
En résumé : dans la compréhension séculière actuelle, le chômage ne peut pas être compris simplement comme un temps sans travail : il devient un temps d’épreuve en vue d’une reprise d’emploi (le Salut) et il faut purger son chômage par des recherches d’emploi actives et des formations scrupuleusement comptabilisées (plus elles sont futiles, mieux c’est) qui viennent compenser la dette du chômeur envers la société. Cette théologie séculière se voit jusque dans le vocabulaire.
Au sein même de ce court survol technique, l’éthique purgatorielle apparaît clairement : les chercheurs d’emploi posent problème, nécessitent une intervention et peuvent être divisés en catégories, à long et court terme. Plutôt que de leur fournir du travail, la clé est de maintenir leur « motivation », un attribut subjectif que les sciences de la psychologie prétendent mesurer objectivement, mais qui est tout autant une trace de l’idée de la « tache du péché », où l’oisiveté et la paresse corrompent l’âme. Ces chercheurs d’emploi doivent être « transformés », rendus plus employables à travers diverses interventions gouvernementales. Le document utilise le terme « d’emplois appropriés », ce qui est assez vague, mais plus loin, la nécessité de « soutenir les revenus » indique que ces emplois seront tout à fait « humbles », voire « humiliants », c’est-à-dire purifiant l’oisif du péché d’orgueil ! De plus, le document envisage également une mobilité sociale future — une rédemption hors du chômage purgatorial vers un travail qui est une « vocation » ou vers l’entrepreneuriat.
L’ensemble de cette thèse est bien résumée dans la conclusion des auteurs :
Alors même que le protestantisme critiquait et rejetait l’idée d’un purgatoire dans « l’autre monde », celui-ci est devenu un mode d’interprétation de la vie dans « ce monde-ci ». De toute évidence, l’idée de purgatoire peut être vue comme ayant exercé une influence disciplinaire au sein du pouvoir pastoral de l’Église médiévale et comme ayant animé son éthique économique. Pourtant, l’émergence du purgatoire comme seconde chance de rédemption a eu des résultats contre-intuitifs : « Le fardeau dont la religion soulage l’âme semble revenir sous la forme d’une exigence de purification qui s’étend de cette vie à la suivante » (Fenn 1995: 11). Ainsi, le purgatoire pousse les croyants vers une éthique économique, soutenant par là un capitalisme rationnel et sobre ou le travail comme vocation. Au-delà de cela, le purgatoire donne un sens à la souffrance terrestre en fournissant un modèle où la peine et la pénitence ont un effet purificateur et édifiant. Le purgatoire instaure une « comptabilité pénitentielle » parce que « tout péché peut être expié par la pénitence » (Le Goff 1984: 181). Dans le calvinisme, la pauvreté apparaissait comme un signe de damnation, et les dettes comme des maux moraux, même lorsqu’elles étaient dues à l’État. Pour ceux qui n’atteignent pas le travail comme vocation ou qui n’ont pas la chance providentielle dans leur entreprise, le purgatoire modélise un cosmos plein de sens, où la souffrance présente est l’expiation des péchés passés. Les États-providence, selon une irrationalité rationnelle regrettable, gouvernent les chômeurs pour s’assurer qu’ils souffrent, dans l’espoir de les transformer en acteurs du marché accomplis. Le purgatoire introduit l’équivalence et l’échange dans le sens de la vie ; la souffrance et le travail deviennent l’expiation de péchés antérieurs. Ainsi, le salut ne se produit pas par l’intercession divine ou le pardon ; il n’y a pas de don sans contrepartie : tout doit être payé, par le stigmate, le travail prétexte, la dette ou la souffrance. La vie économique devient figurativement un pèlerinage, ceux qui s’écartent du chemin étant purifiés par une souffrance édifiante dans le purgatoire de l’aide sociale. Pourtant, bien qu’il s’agisse d’une irrationalité rationnelle qui alimente la croissance et exige le « plein emploi » dans des économies surproductives et écologiquement insoutenables, le purgatoire donne néanmoins un sens au travail, à la vie et à la souffrance.
Commentaire
Ce chapitre est intéressant en ce qu’il montre le décalage qu’il peut y avoir entre notre théologie et nos pratiques dévotionnelles. Alors qu’en rejetant le purgatoire, nous sommes censés rejeter tout raisonnement quantitatif appliqué à nos péchés, nous avons en réalité bien du mal à ne pas raisonner selon ce mode. Il y a là un sujet pastoral, de veiller à ce que notre compréhension de la grâce ne se fasse pas selon un mode quantitatif qui ouvre la porte à une sorte de nouveau purgatoire, mais bien selon un mode qualitatif qui met l’accent sur l’union à Christ, qui bien sûr se manifeste par nos actes.
Je développerai dans un autre article l’approche que les réformés ont eu vis-à-vis de la pauvreté et donc du chômage.
Enfin, pour la Cité, il serait intéressant de se poser la question de notre gestion des chômeurs : est-il pertinent de payer autant d’argent en formations et en agents de surveillance ? J’apprenais récemment, par exemple, que l’Unedic serait en excédent très important s’il n’y avait pas le trou financier que représente France Travail, très inefficace selon l’avis de tous, et ses formations sans fin, dont beaucoup sont des arnaques publiques selon l’avis de certains.
Plutôt que de vouloir insister à appliquer une logique de purgatoire à l’état des chômeurs, ne serait-il pas plus pertinent de donner l’argent qui leur est dû, et les laisser assumer les conséquences de leur conduite ? Les chômeurs méritants chercheront de toute façon du travail et les formations dont ils peuvent avoir besoin pour le retrouver ; ils n’ont pas besoin de surveillance. Les chômeurs non méritants ne feront de toute façon qu’esquiver le système de contrôle et ne méritent pas que l’on dépense tant d’argent dans la surveillance.
Pour ce qui me concerne, il s’agissait, comme je le dis, d’une curiosité de lecture. Je ne souhaite pas pousser cette réflexion très loin aujourd’hui. Je ferai simplement remarquer au lecteur à quel point la théologie n’est pas éloignée de nous, mais que même dans ce monde séculier, elle abonde partout.
Référence
Tom Boland et Ray Griffin, « Purgatory », in Stefan Schwarzkopf (dir.), The Routledge Handbook of Economic Theology, Routledge, 2020, p. 47-54. DOI : 10.4324/9781315267623-35
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