La monnaie fonctionne grâce à Dieu
9 septembre 2026

Les échanges monétaires sont devenus si anodins que l’on ne pense même plus à l’extraordinaire bizarrerie que cela représente. Nous achetons des richesses matérielles en échange de chiffres exprimés dans une unité de compte qui n’a pas de fondement matériel. Lorsque nous avons sur notre compte ou dans notre main un papier spécial qui indique un certain chiffre en euros, ces chiffres sont échangeables contre de la richesse matérielle, alors qu’ils ne sont en eux-mêmes qu’un symbole immatériel.

C’est ce paradoxe qu’explorent Paul Crosthwaite, Peter Knight et Nicky Marsh dans le dixième chapitre du Routledge Handbook of Economic Theology. Dans cet article, j’aimerais défendre l’idée que la théologie chrétienne, et en particulier la pensée présuppositionnaliste, apporte une réponse à ce mystère.

Synthèse

Dans la plupart des vidéos de vulgarisation, on répète la thèse classique de Carl Menger : la monnaie serait une technologie inventée de manière pragmatique pour résoudre l’obstacle du troc. Si je veux des chaussures et que je ne peux proposer que du poisson, la monnaie offre un intermédiaire d’échange neutre et universel.

Or, si l’on regarde de près les données historiques, on s’aperçoit que l’économie de troc pur n’a jamais existé. Les origines de la monnaie ne sont pas profanes mais sacrées : elles sont liées au temple et non au marché.

« Les données historiques et anthropologiques ne montrent guère que le type d’économie de troc pure et primitive que suppose la « théorie de la monnaie-marchandise » ait jamais réellement existé, ni que la monnaie se soit développée de cette façon. Les origines de la monnaie sont essentiellement sacrées — ancrées dans des cérémonies de sacrifice, d’amende, de tribut ou de don, conduites au sein de systèmes de paiement institués et appliqués par des autorités religieuses et politiques. […] Le mot même de monnaie (money) provient de « Moneta », un épithète de la sœur et épouse de Jupiter, Junon (Desmonde 1962 : 124). Les premières pièces romaines ont été frappées dans le temple de Junon Moneta (Taylor 2004 : 66), et le plus ancien autel de la déesse était situé sur le mont Albain, « où un sacrifice de taureau, le rituel central de la confédération latine, se tenait chaque année » (Desmonde 1962 : 124). Geoffrey Ingham note le fait intriguant que dans toutes les langues indo-européennes, les mots pour « dette » sont synonymes de ceux pour « péché » ou « culpabilité », illustrant les liens entre la religion, le paiement et la médiation des sphères sacrée et profane par la « monnaie ». Par exemple, il existe une connexion entre la monnaie (en allemand Geld), l’indemnité ou le sacrifice (en vieil anglais Geild), la taxe (en gothique Gild) et, bien sûr, la culpabilité (guilt). […] Les liens profonds entre la monnaie et la foi religieuse ainsi que le rituel sont irréfutables. »

Si les auteurs de l’article ne le mentionnent pas, on peut aussi faire remarquer que la première monnaie en Israël est le sicle du Sanctuaire et qu’elle est liée au rachat des premiers-nés, un commandement divin lié à l’Exode.

Dans notre monde séculier, la monnaie continue d’avoir une dynamique religieuse, au-delà de son héritage historique, pour deux raisons majeures :

  1. Son fonctionnement relève davantage de la liturgie que de la technique : Au commencement, la BCE dit : « Que l’euro soit », et l’euro fut. Alors l’État vit que cet euro exprimait les prix et que contre des euros toutes les richesses européennes étaient échangeables, et il vit que cela était bon. Nous tous qui vivons dans cet espace, nous partageons cette foi dans la monnaie européenne, qui repose donc sur un dogme (la convertibilité de cette monnaie en richesse), sur une discipline (les lois qui interdisent la fausse monnaie et imposent aux commerçants d’accepter la vraie monnaie) et sur une liturgie (la transaction monétaire).
  2. Elle prend parfois les allures d’une puissance cosmique révérée et désirée par tous. C’est le culte de Mammon dénoncé par le Nouveau Testament.

Le reste du chapitre consiste surtout à montrer que la confiance dans la monnaie n’est pas aussi rationnelle qu’on le voudrait, dans le sens où elle ne s’appuie pas sur des raisons aussi matérielles qu’on le croit. Même une monnaie en or n’a, quand on y réfléchit, aucune raison purement matérielle d’être échangeable avec une richesse réelle.

« La monnaie repose implicitement sur l’idée que, bien qu’elle n’ait aucune valeur réelle en elle-même, elle est néanmoins ultimement « couverte » ou « garantie » par quelque chose qui a une valeur authentique (Hörisch 1996 [2000] : 16–17). D’où l’affirmation de Goux selon laquelle l’une des façons dont le billet vert américain se valide lui-même, même après l’effondrement au début des années 1970 du système de convertibilité dollar-or établi lors de la conférence de Bretton Woods en 1944, passe par la suggestion que « quelque part un trésor est présent, une réserve, un fonds, sur lequel le billet est adossé ». Pourtant, comme Taylor le soutient ensuite, le fondement solide que Dieu et l’or sont censés fournir est lui-même « illusoire », dans la mesure où ils sont tous deux de simples « signes » « fondés sur rien d’autre que des actes de foi » et de « confiance » : ainsi, « en matière d’économie comme de religion : au commencement est la foi » (Taylor 2004 : 124). En fin de compte, même les « qualités inhérentes et réelles » apparentes qui donnent à l’or son statut « spécial » — qualités qui ont amené Marx à décrire l’or comme la forme « spontanée » et « naturelle » de « l’abondance et de la richesse » — « ne sont rien d’autre que les reflets de notre propre projection fantasmatique ». »

Les auteurs capitulent donc devant le mystère de la valeur de la monnaie.

« La croyance dans la valeur illusoire d’une monnaie fiat est donc soutenue par la croyance dans la valeur tout aussi illusoire d’un métal « précieux ». La question de savoir comment et pourquoi la monnaie continue (pour l’essentiel et dans la plupart des endroits) de fonctionner reste donc difficile à résoudre d’un point de vue logique. Comme le suggère Konings, il semble que les gens « saisissent » simplement le fonctionnement de base de la monnaie, même si la raison sous-jacente de ce fonctionnement reste obscure. Bjerg formule ce point de manière plus radicale, en concluant que « la constitution fondamentale de la monnaie est d’une certaine manière inconnaissable » et « ne se prête pas à la compréhension intellectuelle sous la forme d’une théorie cohérente » (2014 : 149). En effet, il suggère que c’est peut-être précisément parce que nous ne savons pas comment la monnaie fonctionne qu’elle est capable de fonctionner : la non-connaissance de la chose est constitutive de la chose elle-même. »

Réponse au mystère

Je pense que ce mystère est solvable si l’on prend davantage en compte tous les facteurs de la réalité.

Comment Dieu lui-même utilise-t-il la monnaie dans l’Écriture ? Lorsque l’on observe l’institution du sicle du sanctuaire, on constate que la monnaie apparaît d’abord comme un objet symbolique pour formaliser un échange relationnel entre Dieu et son peuple. Cet échange peut être le rachat des premiers-nés (Nombres 3), qui symbolise l’appartenance des familles d’Israël à l’Éternel, ou la restitution liée à la compensation d’un vol (Lévitique 5), qui incarne la justice distributive divine.

Par la suite, cet usage sacré de la monnaie a été étendu à des fonctions pratico-religieuses : par exemple, la possibilité de convertir sa dîme en argent pour pouvoir acheter du bétail à sacrifier une fois arrivé au sanctuaire (Deutéronome 14.24-26). De là, il est aisé de comprendre comment cet outil né dans la sphère du culte et du rituel a pu s’adapter à la sphère profane du marché.

Mais ce qui est fascinant, c’est que même dans un usage purement séculier, la monnaie demeure un symbole de confiance, de parole donnée et de relation. Elle n’a de sens que parce que l’homme est une créature d’alliance, conçue dès l’origine pour vivre dans une relation formelle avec son Créateur — une dynamique dont Dieu a utilisé la monnaie comme véhicule symbolique.

Si l’homme n’était pas fondamentalement façonné pour la foi et l’alliance, il ne pourrait pas concevoir la monnaie fiduciaire. Et même s’il en avait imaginé l’idée, il serait incapable d’y placer sa confiance sans la présence de ce réflexe spirituel et relationnel profondément implanté dans sa nature créée. En réalité, si nos systèmes monétaires — depuis l’euro jusqu’au bitcoin — continuent d’opérer dans un monde sécularisé, c’est grâce à cette empreinte d’alliance divine que l’homme ne peut effacer.

Ainsi, la monnaie que nous manipulons tous les jours est un témoignage involontaire, mais éclatant, de l’existence, de l’autorité et de la souveraineté de Dieu sur toutes les dimensions de notre existence.

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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