Dans mon article précédent, Abraham Kuyper, le réformateur méconnu, je présentais brièvement l’intérêt, le génie et la percée qu’a permis le pasteur réformé devenu organisateur politique, Premier ministre des Pays-Bas, puis père des confessants actuels, Abraham Kuyper. Cet article est une biographie basée sur le livre de James D. Bratt Modern Calvinist, Christian Democrat (2013), la dernière biographie de référence de Kuyper
En bon historien, Bratt se retient de faire les remarques partisanes que je n’hésiterai pas à faire. Je recommande toutefois sincèrement la lecture de cet ouvrage pour avoir une vision complète du sujet. Je ne saurais représenter en quelques milliers de mots toute l’ampleur de ce personnage.
Je signale l’existence d’une autre biographie plus courte, rédigée par mon professeur Yannick Imbert sur Toutpoursagloire. La mienne assume d’être plus longue, et surtout davantage orientée vers la contribution culturelle et sociétale de Kuyper.
Partie 1 : Bram Kuyper
1.1 Le contexte néerlandais : une nation et une Église en léthargie
Depuis la dernière fois que nous avons parlé de l‘histoire des réformés des Pays-Bas , C’était au lendemain du synode Dordrecht où les remontrants furent réprimés. Après cela, si l’on peut résumer autant que possible, on peut dire que le rationalisme s’est implanté de façon virulente aux Pays-Bas. transformant les facultés de théologie en hauts lieux du rationalisme cartésien. A partir de là, la vision rationaliste se répand dans la plupart du corps pastoral, si bien qu’au XVIIIe siècle, malgré la réaction vive des coccéiens, L’église réformée des Pays-Bas connaît des problèmes majeurs de vitalité spirituelle.
Au début du XIXe siècle, lorsque Napoléon envahit les Pays-Bas, il fait entrer la modernité politique issue de la Révolution française comme par effraction dans le régime néerlandais. En 1815, après le Congrès de Vienne, une monarchie est mise en place pour la première fois de l’histoire des Pays-Bas et l’on traverse une période inconfortable où les anciennes institutions ne sont pas restaurées en l’état, mais les nouvelles institutions modernes n’existent pas encore. Le roi des Pays-Bas (qui n’étaient pas un royaume avant 1815) est presque le seul agent politique. En 1848, sous la menace des révolutions, une constitution libérale est mise en place dans le pays pour la première fois.
- C’est une monarchie constitutionnelle où le gouvernement répond devant le Parlement.
- La seconde chambre est élue au suffrage direct, mais avec un suffrage censitaire très restreint, puisque seul 3 % de la population peut voter.
- Une séparation formelle entre l’Église et l’État est mise en place, avec liberté de religion pour toutes les confessions. Cela signifie que le culte romain est restauré dans les Pays-Bas, un séisme pour la population protestante.
L’église réformée historique est réorganisée en Hervormde Kerk, une église pluraliste officielle, dirigée par les notables, dont la principale mission semble être, du point de vue du petit peuple calviniste, de neutraliser la religion. Une vague de sécessions a lieu, mais les assemblées qui en sortent ont un réflexe de préservation très important qui les isole et les stérilise. Cependant, elle garde, grâce à cela, une expression historique de la foi réformée.
Dans l’état de la théologie réformée néerlandaise de l’époque, vous avez de la « gauche » jusqu’à la « droite ».
- Les modernistes radicaux, comme Scholten, que l’on détaillera après, qui proposent de cesser de chercher des accords entre révélation divine et raison humaine, et d’assumer la mutation vers un progressisme déclaré. C’est la plus récente.
- L’école de Groningue, inspirée par le libéralisme de Schleiermacher, qui prône un protestantisme national, humaniste, tolérant et anti-dogmatique. Elle date du début XIXe siècle.
- Le supranaturalisme rationaliste, qui est un reste de la théologie rationaliste de la scolastique tardive du XVIIIe siècle. C’est l’école qui cherche à expliquer les passages miraculeux de l’écriture par des explications pseudo-rationnelles qui ne convainc que les anciens à cette époque. Par exemple, l’explication classique qui fait de la traversée de la mer Rouge une simple marée est typique du supranaturalisme rationaliste : il résout la difficulté du miracle en créant une difficulté plus grande pour expliquer comment l’armée de Pharaon a pu se noyer dans 20 cm d’eau.
- La théologie issue du réveil du milieu XIXe siècle, la suite à l’influence du réveil genevois, c’est la théologie de Isaac Da Costa et de Groen van Prinsterer. le futur mentor politique d’Abraham Kuyper. Avec une théologie plus franchement évangélique, ce mouvement inspiré du romantisme du début 19e échoue cependant à fournir une théorie de l’engagement social. Avec l’affaiblissement de l’esprit du réveil, il glisse doucement vers une nouvelle forme de modernisme.
- Enfin, la théologie de l’afscheiding, qui est la théologie réformée confessante des assemblées sécessionnistes, une survivance de la théologie réformée classique. Mais ces assemblées, isolées, sans outils qui expliquent comment interagir avec un monde pluraliste, sont repliées sur elles-mêmes et ne sont plus que des monastères assiégés.
Tel est, en quelques phrases, l’état de la nation et de l’Église des Pays-Bas au moment de la jeunesse d’Abraham Kuyper.
1.2 Jeunesse et formation
La famille Kuyper aux Pays-Bas commence avec l’arrivée d’un charpentier letton nommé Dirk Kuyper au XVIIIe siècle. Son fils, grand-père d’Abraham Kuyper, qui porte le même prénom que lui, est fabricant de brosses. Le père d’Abraham Kuyper, Jan Frederik, abandonne l’entreprise familiale pour devenir pasteur. Il épouse Henriëtte Huber, une Suissesse, enseignante de français dans un pensionnat pour filles.
Abraham Kuyper naît de ce couple le 29 octobre 1837, à Maassluis (à l’ouest de Rotterdam). Il est le 3e enfant (sur 8) et le premier fils (sur 3).
Jan Frederik est un pasteur de convictions très centriste, relevant du supranaturalisme rationaliste cité plus haut. Peu adepte des conflits et des hauts débats théologiques, il apprécie par exemple être muté à Leyde, où il est préservé des attaques de la droite évangélique.
Abraham fait de très bonnes études dans le gymnase de Leyde, selon un cursus d’éducation classique, puis il entre à l’université de Leyde, pour suivre les traces de son père pasteur.
Entre 1855 et 1863, Abraham Kuyper étudie à l’Université de Leyde, décrochant son bachelor en 1858 et son doctorat en 1863. Issu d’un milieu modeste (un pasteur fait partie de la classe moyenne basse), sa famille subit des contraintes financières : Kuyper dépend d’une bourse d’État et donne des cours particuliers pour subvenir à ses besoins. Il mène une vie d’étudiant austère et extrêmement laborieuse (travaillant jusqu’à tard dans la nuit, 7 jours sur 7) tout en résidant chez ses parents.
À cette époque, il éprouve une profonde aversion pour la vie ecclésiastique locale, perçue comme hypocrite et dépourvue de spiritualité, et prend ses distances avec la foi traditionnelle (c’est à dire, le vieux rationalisme du XVIIIe, on l’a vu).
Sur le plan théologique et philosophique, il subit l’influence du modernisme néerlandais incarné par son directeur de thèse J. H. Scholten. Ce dernier prône un modernisme radical, appliquant la critique historique aux Écritures et réduisant le christianisme à une morale supérieure. Kuyper adopte alors une théologie d’orientation unitarienne (niant la divinité éternelle du Christ) et marquée par le rationalisme éthique.
Excursus : la racine moderniste du confessionalisme de Kuyper
James Bratt décrit l’influence de Jan Hendrik Scholten sur Abraham Kuyper comme l’un des paradoxes les plus fascinants de l’histoire intellectuelle du protestantisme. : la théologie néo-calviniste de Kuyper porte en réalité la marque indélébile de l’éthos moderniste reçu de son maître à Leyde.
Plutôt que d’un simple rejet, la conversion de Kuyper s’apparente à une transposition : il a réinvesti les structures méthodologiques et l’élan intellectuel du modernisme de Scholten dans une dogmatique réformée orthodoxe.
Scholten ne concevait pas la théologie comme un ensemble de dogmes morcelés, mais comme une synthèse scientifique et logique totalement cohérente, influencée par l’idéalisme allemand. Pour lui, la vérité théologique devait former un système organique unifié sans faille logique. En cela, il s’oppose frontalement au compromis supranaturaliste rationaliste du XVIIIe siècle qui ménageait foi traditionnelle et articles modernistes sans trop chercher à résoudre les tensions. Kuyper conserve cette exigence d’une pensée globale. Il rejette le contenu rationaliste de Scholten, mais en reprend la forme architecturale. Le néo-calvinisme kuypérien ne sera pas un piétisme sentimental ou un dogmatisme fragmentaire, mais une « vision du monde/système de vie » intégral, où la foi réformée embrasse la politique, les sciences, l’art et la société en un système structuré.
Bien que moderniste et déterministe, Scholten avait conservé du calvinisme une idée centrale : l’action continue et souveraine de Dieu à travers les lois de la nature et de l’histoire. Pour Scholten, le monde est régi par une cause première absolue qui orchestre tout le réel. Kuyper reprend cet accent sur la souveraineté divine absolue pour en faire la clef de voûte de son système, résumée par son célèbre concept de souveraineté des sphères et son cri de ralliement : « Pas un pouce carré dans tout le domaine de l’existence humaine sur lequel le Christ ne crie : C’est à moi ! » La souveraineté déterministe de la raison chez Scholten devient la souveraineté cosmique et rédemptrice du Christ chez Kuyper.
En bon moderniste, Scholten croyait au progrès, à la science et à l’engagement du chrétien au cœur de la cité moderne. Il refusait de considérer le monde contemporain comme un espace profane à fuir. Alors que d’autres courants orthodoxes néerlandais (comme ceux issus de la Afscheiding de 1834) prônaient le piétisme et le retrait du monde, Kuyper, fort de son imprégnation moderniste, refuse le bunker confessionnel. Il utilise les armes du monde moderne (création d’un parti politique, d’un journal quotidien, d’une université libre) pour faire triompher la foi orthodoxe. C’est l’éthos d’action culturelle et sociale de l’École de Leyde injecté dans le calvinisme populaire des kleine luyden (« petites gens »).
J. H. Scholten a fourni à Abraham Kuyper l’outillage intellectuel de sa maturité : l’audace organisationnelle, la quête d’un système totalisant, l’exigence intellectuelle et le refus du piétisme isolationniste.
Kuyper a, selon sa propre expression, « fait subir une conversion » aux outils de son maître : là où Scholten voulait moderniser le calvinisme en l’inclinant devant la raison, Kuyper a calvinisé la modernité en soumettant toutes ses structures à la souveraineté de Dieu.
Doctorat et frustrations académiques.
La thèse de doctorat d’Abraham Kuyper porte sur une comparaison entre la doctrine de l’Église de Jean Calvin et celle de Jan Łaski, (l’inventeur du presbytero-synodalisme). A cette occasion, Abraham Kuyper affiche de véritables qualités académiques et notamment une éthique du travail très forte qui l’amène à découvrir directement dans le texte les réformateurs qui à cette époque, étaient pour ainsi dire oubliés.
Mais après son doctorat, et malgré la qualité de son travail, il ne trouve pas de poste dans l’Académie, quelles que soient ses qualités. La conjonction de ce chômage avec un burn-out le met dans un état de désespoir intense.
1.3 Fiancailles avec Johanna Schaay
Quelques années plus tôt, alors qu’il était au milieu de ses études, il a rencontré au cours d’une visite de famille une jeune fille de courtier en bourse nommée Johanna Schaay. Ils se sont fiancés assez vite malgré l’opposition des deux familles, mais il se passa plusieurs années avant qu’il ne l’épouse.
En attendant, Abraham Kuyper prend à bras le corps l’obstacle principal à leur mariage : leur différence culturelle. Il paraît incongru qu’une femme de pasteur soit la fille d’un courtier en bourse (et pourquoi pas fille de trader?!) Cette jeune fille issue d’une famille commerçante doit selon lui acquérir une culture classique le plus vite possible. Il en suit une relation épistolaire où l’exigence et le caractère autoritaire de Kuyper se voient facilement.
La profonde ironie est qu’il reproche à sa fiancée son peu de fondations religieuses et de niveau théologique, alors que lui-même nie la divinité du Christ et qu’il adopte toutes les positions les plus radicales de la modernité théologique.
Cependant, alors que Kuyper est en plein milieu du burn-out dont nous avons parlé un petit peu plus haut, Johanna Schaay lui envoie un livre intitulé The Heir of Redclyffe de Charlotte Yonge. Abraham se reconnaît dans le personnage principal, un jeune académicien rongé par l’orgueil et l’ambition, qui est brisé d’humilité en face de la piété et de la grâce de ses amis. Kuyper prend conscience de sa propre fierté intellectuelle et il est brisé dans son orgueil académique. Il demande pardon à sa fiancée, accepte le poste de pasteur à Beesd (qu’il considérait comme inférieur au départ) et adopte une attitude plus durablement humble. Il épouse enfin Johanna Schaay. Ils auront huit enfants.


1.4 Le pasteur Kuyper devient confessant.
À Beesd, il découvre un petit peuple calviniste exigeant quant à ses prédications. La « conversion » suite à la lecture de Heir of Reidclyffe lui a enlevé son orgueil académique, mais ne lui a pas encore donné une foi orthodoxe. La légende raconte qu’une de ses paroissiennes en particulier, Pietje Balthus a su le confronter et Kuyper lui attribue d’être la cause de sa conversion à l’orthodoxie. Cependant, James Bratt doute que ce soit aussi simple car l’histoire de Pietje Balthus est invoquée très tardivement et dans le contexte où le suffrage féminin est en débat, Kuyper sort soudainement son exemple dans un argument. Il semble plus prudent de chercher une convergence de cause.
- Ainsi qu’on l’a vu, il a perdu son orgueil académique qui lui faisait considérer son libéralisme comme supérieur à la foi du petit peuple.
- Il est dégouté du modernisme de son maître de thèse suite à l’apostasie de camarades de promotion. Il est soudainement convaincu que le modernisme mène à la perdition.
- Il a lu, au cours de sa thèse de doctorat, le système des réformateurs historiques dans le texte et les connaît intimement.
- Enfin, à Beesd, il découvre que ce système des réformateurs n’est pas qu’un vieil héritage poussiéreux, mais une vie confessionnelle qui existe encore. Il est possible bien sûr que l’intervention de Pietje Balthus soit plus déterminante que les autres, mais ce n’est pas nécessaire.
Ce qui est certain, c’est qu’en 1869 il prononce un discours (« Le modernisme, une Fata Morgana sur la scène chrétienne »), où il qualifie le modernisme d’illusion séduisante mais vouée à disparaître. À cette date, nous sommes sûrs que Abraham Kuyper est devenu un pasteur réformé confessant.
Partie 2 : Abraham le Terrible
2.1 Début de carrière médiatique
Installé à Amsterdam en 1870, Kuyper se retrouve face à une Église urbaine déclinante et divisée. Il y déploie une activité débordante dans et hors de sa paroisse.
Il prend la tête de la revue De Heraut (1870) puis crée le quotidien De Standaard (1872) pour porter le combat pour une « Église libre et une école libre ».
- De Heraut (L’hebdomadaire ecclésiastique) : Avant l’arrivée de Kuyper, De Heraut est une publication religieuse existante mais déclinante et plutôt modérée. Kuyper en prend le contrôle à la fin de l’année 1870 et le transforme en une machine de guerre interne. Rebaptisé avec le sous-titre « Pour une Église libre », ce titre se consacre exclusivement aux débats théologiques, aux sermons et à la politique paroissiale. Il vise les pasteurs et les membres très engagés pour réformer l’institution de l’intérieur.
- De Standaard (Le quotidien politique) : Fondé de toutes pièces par Kuyper en avril 1872, c’est un véritable journal d’information paraissant tous les jours. Il devient immédiatement la voix du mouvement anti-révolutionnaire. Contrairement au Heraut, De Standaard traite des affaires de l’État, d’économie, de diplomatie et d’éducation. Son but est laïc et stratégique : politiser, éduquer et mobiliser électoralement la base populaire calviniste (les kleine luyden ou « petites gens ») pour conquérir le Parlement et imposer, notamment, le financement public des écoles confessionnelles.
Poussé par Groen van Prinsterer (un aristocrate converti du Réveil, qui fut quasiment seul pendant toutes ces années à porter une voix chrétienne au parlement), il se présente aux élections et est élu député à la Seconde Chambre du Parlement en décembre 1873.
La loi interdisant le cumul des mandats pastoraux et parlementaires, Abraham Kuyper démissionne de ses fonctions de pasteur au début de l’année 1874 pour se consacrer pleinement à la vie politique nationale.
2.2 Le modernisateur politique
Les forces politiques en présence étaient alors les suivantes, de la gauche à la droite :
- Les libéraux sont l’élite bourgeoise et intellectuelle du pays, de religion souvent séculière. Inspirés par les Lumières et la modernisation rationaliste, ils soutiennent le libre-échange, la centralisation de l’État et la sécularisation de la société. Ils ont peu évolué depuis le début XIXe.
- Les conservateurs sont l’ancienne élite des patriciens du XVIIIe siècle, plus préoccupés par la restauration de leur statut social que de la religion, ce qui leur attire le mépris d’Abraham Kuyper. Ils sont en perte de vitesse dans les années 1870.
- Enfin les deux partis confessionnels, le parti calviniste qui s’appelle le Parti anti-révolutionnaire fondé par Groen van Prinsterer, un aristocrate calviniste opposé à l’esprit de la Révolution française et souhaitant restaurer la souveraineté de Dieu plutôt que de l’homme sur les Pays-Bas. Alors que c’est au départ une sorte de faction parlementaire, Abraham Kuyper va le structurer en tant que premier parti moderne de l’histoire des Pays-Bas. C’est le parti d’Abraham Kuyper, de 1874 jusqu’à sa mort.
- Le deuxième parti confessionnel est celui des catholiques, qui, en tant que minorité, a d’abord soutenu les libéraux parce qu’ils leur accordaient la liberté religieuse, puis se sont retournés contre eux lorsque le débat a commencé à porter sur la liberté éducative.
En effet, le principal débat à cette époque est la mise en place d’une école publique que les libéraux espèrent rendre obligatoire. La bataille scolaire qui a eu lieu en France a aussi eu lieu aux Pays-Bas. Cependant, contrairement à la France, les confessionnels, notamment grâce à l’organisation d’Abraham Kuyper, ont obtenu gain de cause. Mais cela était mal engagé lorsqu’il devient membre du Parlement pour la première fois.
Kuyper, au départ dépourvu de toute formation et toute culture politique, apprend à toute vitesse. Il développe notamment une théorie originale qui permet de réconcilier ensemble le calvinisme et le pluralisme politique devenu incontournable. Il insiste notamment sur le fait que le calvinisme est historiquement père de tous les mouvements constitutionnels et qu’il est par nature respectueux des libertés publiques, puis enseigne sa théorie de la souveraineté des sphères. Cela lui permet de proposer aux Églises confessantes leur propre version de pluralisme politique qui ne soit pas dérivée des principes de la Révolution française ou de l’idéalisme allemand.
Grâce aux deux journaux dont il est éditeur, sa voix est portée efficacement parmi tout le petit peuple calviniste (kleine luyden, et ses médias deviennent un véhicule de conscientisation du peuple réformé, mais aussi de formation aux affaires du pays. Et il profite de l’abolition de la taxe sur le timbre pour créer le premier journalisme moderne de l’histoire des Pays-Bas. Avant lui, les journaux étaient dirigés vers l’élite bourgeoise, selon un ton neutre et dépassionné, à quelques centaines d’exemplaires. Abraham Kuyper, lui, vise des centaines de milliers de petits artisans, commerçants et toute la classe moyenne-inférieure, qui jusqu’ici n’avaient personne qui lui parle selon sa culture. Abandonnant le ton des élites, il adopte un ton partisan et propagandesque absolument nouveau.
Mieux encore, sous les yeux médusés des conservateurs bousculés et des libéraux horrifiés, Abraham Kuyper met en place la structure du premier parti de masse de toute l’histoire des Pays-Bas. Alors qu’auparavant les partis politiques étaient des salons de gentilshommes et que les campagnes électorales étaient principalement des discours dans des salons de thé enfumés, Abraham Kuyper fait du Parti anti-révolutionnaire ,une structure avec un comité central, des bureaux locaux, un recrutement des militants chargés de coordonner et relayer les actions et la doctrine du parti. Il méprise complètement l’éthos élitiste de la politique néerlandaise de l’époque pour mobiliser efficacement la petite classe moyenne calviniste et la faire rentrer dans la politique néerlandaise. Il est haï au Parlement, où l’on est éreinté par ses références religieuses et son éthos populiste. Il est aimé par le peuple, qui découvre grâce à lui sa propre puissance et sa propre légitimité.
À lui tout seul, Abraham Kuyper est celui qui a inventé les structures politiques modernes aux Pays-Bas, c’est à dire :
- Un programme de principes explicite ;
- Des sections locales structurées ;
- Des conventions nationales pour désigner les candidats ;
- La subordination des élus au programme du parti ;
- Un comité central de coordination.
Les clubs de gentlemans libéraux ne sont pas prêts, pas aussi modernes, pas aussi organisés, pas aussi puissants.
Le premier acte qui fonde le Parti anti-révolutionnaire moderne est la loi scolaire de 1878 du libéral Kappeyne van de Coppello. Cette loi qui imposait des normes financières drastiques aux écoles privées (=religieuses) sans leur accorder de subsides, provoquant la Pétition du peuple (Volkspetitie) organisée par Kuyper (plus de 300 000 signatures protestantes, 160 000 signatures catholiques), qui fut l’acte de naissance du militantisme populaire de l’ARP. Les libéraux médusés voient débarquer au Parlement un populisme religieux auquel ils n’étaient pas préparés.
2.3 L’université libre : une volonté de reconquête culturelle
Une loi récente avait sécularisé les universités du pays, laissant le soin aux églises nationales de financer elles-mêmes quelques chaires de théologie si ça les amusait. Cette même loi avait prévu aussi des provisions pour créer des universités privées : il suffisait de trois facultés et un fonds de dotation de 40 000 florins.
Les églises du pays cherchent à financer des chaires de théologie au sein d’une université devenue structurellement hostile, ou des simples écoles de formation pour pasteurs, déconnectées de la vie culturelle du pays. Abraham Kuyper, quant à lui, cherche à créer la première université privée du pays, une institution pleinement confessante. Prenant de vitesse tout ce que les libéraux pouvaient concevoir, il réussit à fonder l’Université Libre d’Amsterdam dès 1880. À ses débuts très modestes, elle a 5 professeurs, 8 étudiants et un budget annuel de 50 000 florins. Les professeurs sont astreints aux Trois Formes d’Unités, les étudiants sont calvinistes.
En 1896, elle compte plus de 100 étudiants. Pour financer, il s’est appuyé sur quelques gros donateurs qui ont été par ailleurs durs à convaincre car ils ne voyaient pas l’utilité d’une université complète. Mais surtout, il a une fois de plus innové en encourageant dans des milliers de foyers de la classe moyenne la mise en place d’une petite boîte pour donner de l’argent à l’université libre. La somme de ces minuscules dons finance alors la première institution culturelle libre à la fois de l’État et de l’Église de l’histoire des Pays-Bas.
2.3 La rupture ecclésiale : La Doleantie (1886)
Du côté de l’église, Abraham Kuyper est ancien dans l’église officielle (Hervormde Kerk) et il pousse pour que l’église d’Amsterdam limite puis exclue les progressistes. Dès 1883 L’Église nationale assouplit encore plus les conditions d’admission au pastorat, au détriment de l’héritage confessant. En 1885, sous l’influence de Kuyper, des églises locales à Amsterdam refusent d’admettre à la Sainte Cène des jeunes paroissiens progressistes. Les familles progressistes portent plainte devant le synode.
Le 6 janvier 1886, le Synode provincial suspend 80 membres du consistoire d’Amsterdam, Abraham Kuyper compris. Pour récupérer les registres paroissiaux et les actes de propriété, Abraham Kuyper et des compagnons charpentiers forcent les portes des locaux administratifs de la nouvelle église d’Amsterdam. La situation manque de dégénérer en émeute, et cette fois les rebelles sont exclus de l’Église réformée des Pays-Bas.

Ne pouvant plus officier légalement, Kuyper et les pasteurs exclus déclarent que leurs congrégations sont « dolerend » (souffrantes / opprimées par la hiérarchie). Ils affirment ne pas créer une nouvelle Église, mais être la vraie continuité de l’Église réformée, libérée de la tutelle administrative imposée par le Roi en 1816. A partir de février 1886, plusieurs paroisses réformées vont quitter l’Eglise officielle pour rejoindre la Doleantie, dans un mouvement comparable au schisme des Églises Libres de Frédéric Monod. Au final près de 200 paroisses rejoignent le mouvement. C’est le début de ce qui sera la Gereformeerde Kerken in Nederland – GKN.
Le mouvement est cependant plutôt décevant. Seules 10% des membres de l’Eglise nationale, 13% des paroisses, et moins d’un tiers des confessants se retrouvent dans cette GKN. Après une bataille judiciaire, ils perdent tout droit à se rassembler dans les bâtiments historiques, et doivent se prendre un culte là où ils peuvent dans des granges et autres entrepôts. Avec le temps, ils auront cependant une influence démesurée sur la scène ecclésiale néerlandaise.
2.5 « Abraham de Geweldige » : Un chef autoritaire
Je l’ai déjà exprimé et l’on a pu s’en rendre compte à travers ses actions, mais le caractère d’Abraham Kuyper est un caractère autoritaire qui a tendance à confondre ses idées avec la volonté de Dieu. Il n’est pas tendre envers ses contradicteurs et il est même bien plus dur envers des amis qui sont en désaccord avec lui qu’envers des adversaires déclarés. Cette dureté de caractère lui a permis de faire une percée dans la forteresse libérale et de permettre au petit peuple réformé d’exister sous le Soleil. Mais elle lui a aussi joué des tours dans des conflits personnels.
Je prendrais un exemple en guise d’illustration : lors des débats sur l’élargissement de la base de vote, Abraham Kuyper se retrouve en désaccord doctrinal avec un ami cofondateur de l’Université Libre, Alexander de Savornin Lohmann. Pour différentes raisons qui ne sont pas toutes illégitimes, Alexandre Lohmann considère qu’il n’est pas sage d’élargir la base électorale. Abraham Kuyper le prend alors en grippe et cible son élitisme et la faction des hommes à deux noms. Assisté du mégaphone extraordinaire de son journal, il pilone la réputation de Lohman en l’accusant de toutes les compromissions. Il s’arrange avec le comité directeur de l’université libre pour l’exclure proprement. Et il force Alexander Lohman à fonder un nouveau parti qui durera aussi longtemps que le Parti anti-révolutionnaire.
Il aura des conflits semblables assez régulièrement au cours de sa vie, y compris avec Herman Bavinck, qui fera partie des « amphibiens » trop mous à son goût alors qu’en réalité le groupe de Bavinck tenait compte du fait que l’ARP était devenu un parti de gouvernement, qui devait composer avec les autres partis et avoir une posture d’humilité face à la complexité de certains dossiers.
En tout cas, le caractère bouillant, la rhétorique tribunicienne et la férocité d’Abraham Kuyper lui ont valu le surnom d’«Abraham le Terrible » (Abraham de Geweldige) de la part d’un caricaturiste socialiste Albert Hahn, dont le dessin transmet à la fois la moquerie et la crainte qu’inspirait Kuyper l’homme politique.

Partie 3 : Abraham le Patriarche des kleine luyden
3.1 L’exercice du pouvoir (1901-1905) : Succès, grèves et limites du modèle
Les élections législatives de 1901, les premières qui suivent l’élargissement de la base électorale, consacrent une victoire absolue du Parti anti-révolutionnaire, ainsi que du Parti confessionnel catholique. Sans attendre, Abraham Kuyper, l’étudiant qui se réjouissait des émeutes anti-catholiques, fait alliance avec les catholiques pour gouverner les Pays-Bas. Sidération chez ses adversaires.

L’ARP n’a pas encore la culture et les cadres qui lui permettent de constituer le gouvernement qu’il souhaite, et son parti n’a pas non plus la discipline d’un parti de gouvernement. Ainsi, il est frustré de ne pas pouvoir faire passer son programme social, qui est parallèle dans les grandes lignes à celui de Léon XIII dans Rerum Novarum. Son principal accomplissement pendant son mandat est l’égalité de traitement entre université publique et université privé, garantissant que l’université libre d’Amsterdam délivrait des diplômes de même légitimité que ceux des universités publiques (1905).
Cependant, lors des grèves ferroviaires de 1903, Abraham Kuyper pique un coup de sang anti-anarchiste. Il déploie l’armée, crée une brigade ferroviaire militaire pour faire rouler les trains et fait voter au Parlement les « lois d’étranglement ». Ces lois interdisaient purement et simplement le droit de grève aux fonctionnaires et aux cheminots, sous peine de prison. Cette répression féroce a profondément révolté et traumatisé la gauche et le mouvement ouvrier néerlandais.

Autre héritage curieux, il est le premier à ne pas faire tourner le siège de président du gouvernement, devenant ainsi le premier Premier ministre des Pays-Bas, avant même que le terme n’existe dans ce système. On reconnaît l’autoritarisme déjà mentionné. .
Il ne faut pas considérer son passage au gouvernement comme le sommet de sa carrière. Il n’a d’ailleurs pas pu déployer tout ce qu’il en espérait. Et il fut frustré de ne pas avoir fait plus. Par la suite, toutes les occasions de le voir revenir au pouvoir lui passeront sous le nez, souvent par le fait que c’est un autre membre de l’ARP plus modéré qui sera choisi comme Premier ministre. Son principal héritage est culturel plutôt que purement politique.
3.2 L’architecture de la pilarisation (verzuiling)
Son influence politique s’exercera à présent surtout à travers son journal où il entreprend une véritable œuvre d’éducation populaire complète. Il développera un peu par hasard ce qui caractérisera la société néerlandaise jusque après la Deuxième Guerre mondiale, le système des piliers.
Si vous étiez un Néerlandais calviniste dans les années 1900-1965 vous naissiez, viviez et mouriez tout entier à l’intérieur d’un réseau d’associations calvinistes sans jamais parler à un catholique, un libéral ou -gasp- un socialiste. La population était ainsi organisée par piliers fermés dans un réseau d’associations dotés chacun de leurs propres églises, leurs propres écoles, leurs propres partis politiques, leurs propres journaux, leurs propres syndicats, leurs propres clubs de sport et ainsi de suite.
Et par mimétisme, ce ne sont pas seulement les calvinistes qui se sont organisés en piliers fermés, mais le reste de la population a suivi cette trajectoire. Il y avait ainsi un pilier catholique avec son réseau d’associations, un pilier libéral avec son réseau d’associations et un pilier socialiste avec son réseau d’associations.
Ce phénomène de pilarisation a été enclenché par l’insistance de Kuyper à incarner l’antithèse qui transforme la société néerlandaise. Alors que la théorie des sphères était censée défendre la pluralité des sphères d’activité, le militantisme confessionnel enseigné par Kuyper crée sans le vouloir des sphères confessionnelles, à rebours même de la théorie. Ainsi, le milieu syndical, le milieu artistique le milieu éducatif, etc., ne sont pas organisés selon des sphères d’activité, mais selon des sphères confessionnelles qui ne seront dissoutes qu’à partir des années 1960-1970, mais nous y reviendrons.
3.3 Suite, fin de carrière et derniers jours
On pourrait encore beaucoup en dire, mais pour une notice biographique, cela n’est pas nécessaire. Je me contenterai de relever quelques points marquants issus de la biographie de James Bratt.
Abraham Kuyper a lutté toute sa vie avec des cycles de travail et burn-out qu’il soignait par des voyages fréquents et des randonnées en montagne.
Il a perdu son dernier fils quand ce dernier avait neuf ans (1892), et sept ans plus tard, il perdit sa femme qui ne s’était jamais vraiment remise de la mort de son petit dernier (1899). Il resta donc longtemps veuf . Sur ses huit enfants, son deuxième devint adepte de la théosophie à la grande douleur de son père, bien que les relations demeurèrent plutôt courtoises, notamment du côté du fils. La blessure ne fut jamais refermée.

En politique, il resta la référence absolue du parti anti-révolutionnaire, le père du petit peuple que tous connaissaient et lisaient dans De Standaard. Cependant, des scandales mineurs lui fermèrent la voie du gouvernement. Malgré tout, le parti anti-révolutionnaire participa à bien des coalitions gouvernementales dans les années qui suivirent et resta un acteur majeur de la politique jusque dans les années 70, bien après sa mort.

Dans les dernières années de sa vie, la vieillesse de Kuyper lui fit progressivement lâcher ses fonctions politiques, puis éditoriales, puis toute fonction publique et mourut entouré de sa famille à l’âge de 83 ans, le 8 Novembre 1920.

Ses obsèques eurent lieu devant une immense foule de personnes qui saluèrent qui le patriarche des petites gens calvinistes, qui le modernisateur des Pays-Bas, qui l’adversaire redoutable, qui le premier démocrate chrétien du pays

Partie 4 : Saint Abraham Kuyper
Une fois mort, que reste-t-il de l’héritage de Abraham Kuyper ?
Ce qu’a fondé Kuyper a duré environ 50 ans jusqu’à la dé-pilarisation des années 60. Les mutations culturelles européennes des années 1960 et notamment l’arrivée de la télévision et des médias de masse contemporains brisent les barrières sociologiques qui ont caractérisé les piliers historiques. Loin de vouloir vivre en bulle culturelle étanche, on voulait au contraire vivre ensemble au-delà des confessions de chacun. Le néo-calvinisme du début XXe n’y a pas survécu.
L’héritage d’Abraham Kuyper était à la fois le militantisme confessionnel et le désir de s’intégrer à la cité. A partir des années 60, il était impossible de conserver les deux. On retrouve donc cette séparation entre l’intégration à la cité d’une part et le militantisme confessionnel, d’autre part, dans tous les domaines de son héritage.
4.1 L’héritage ecclésial et théologique (Pays-Bas, USA, France avec Lecerf et la FJC)
Au niveau des églises, la GKN est devenue plus moderniste à partir des années 70, et a été frappée par la chute du nombre de membres. Elle a choisi de se réunifier avec l’Église historique. en 2004 dans un mouvement comparable à la création de l’EPUdF en France.
Cependant, dès 1950, des schismes comme ceux de Klaas Schilder ont gardé l’héritage confessionnel originel de Kuyper. Il n’y a donc à l’heure actuelle, à ma connaissance, pas d’église qui soit à la fois capable d’une influence culturelle nationale et qui soit confessionnellement fidèle. C’est soit l’un, soit l’autre.
Résurgence réformée américaine
Aux États-Unis, l’influence d’Abraham Kuyper est absolument phénoménale. Lors d’un voyage aux États-Unis en 1898, Abraham Kuyper visita la communauté néerlandaise de Grand Rapids. où il demanda aux immigrants de s’intégrer à la nation américaine, de renoncer à la langue néerlandaise et d’apprendre l’anglais. Suite à ce conseil, la communauté néerlandaise (et surtout la Christian Reformed Church et son Calvin College) abandonna progressivement le néerlandais, tout en gardant le programme religieux et culturel néo-calviniste. Ce fut cette communauté qui traduisit Bavinck en anglais, et qui a servi de base à la résurgence réformée des années 2000. Avec cette résurgence et la traduction de Bavinck, c’est tout le mouvement de retour à la scolastique protestante réformée actuel qui doit l’existence à cette remarque en passant d’Abraham Kuyper. Ainsi, si aujourd’hui le mouvement réformé est aussi massif et visible dans le monde évangélique américain, cela peut être considéré comme une influence directe et un héritage d’Abraham Kuyper.
En France
Notre site Par la Foi est particulièrement attaché à cet héritage. En effet, en France, au début du XXe siècle le professeur de théologie Auguste Lecerf introduisit et défendit le programme néo-calviniste dans le monde réformé français. Bien qu’il n’ait pas eu gain de cause dans le monde réformé français sur le moment, parce qu’on lui a préféré Karl Barth, les disciples de Lecerf (comme Pierre-Charles Marcel) sont connus pour avoir fondé la Faculté Jean Calvin qui est une oeuvre néo-calviniste directement descendante d’Abraham Kuyper. Je vous renvoie à la conférence de De Jong à ce sujet.
4.2 La sécularisation de l’Université Libre
Après la Deuxième Guerre mondiale, le Parti anti-révolutionnaire a gagné une victoire majeure en garantissant un financement égal pour toutes les universités publiques comme privées. Ce qui n’a pas été anticipé en revanche, c’est que cela impliquait que les universités privées devaient avoir le même style de gouvernances que les universités publiques. Plus encore, elles perdaient le droit de limiter leur corps étudiant à une certaine partie de la population.
Ainsi, plusieurs nouvelles facultés non soumises aux formes confessionnelles furent ajoutées à l’université libre, introduisant un pluralisme inédit dans le corps professoral. Ensuite, le corps étudiant grandit énormément. De telle sorte que lors des années 60, les calvinistes étaient moins d’un tiers et les athées complets étaient plus nombreux qu’eux. Selon les règles de gouvernance nouvelles, les étudiants étaient admis à la gouvernance de l’université (alors que, comme on le disait, ils n’étaient plus calvinistes). A la fin des années 60, autour de 1968, l’université libre fut un haut lieu de l’agitation politique gauchiste de l’époque. En 1971, on renonçait à la culture calviniste au profit d’une formulation plus large de « l’établissement du royaume de Christ. ». Et aujourd’hui, leur vision ne contient plus aucune référence à la foi chrétienne..
L’université libre sous sa forme confessionnelle n’est pas morte de subversion. Elle est morte victime de son propre succès. Il y a là une ironie tragique. et une leçon pour ceux qui voudront suivre le même chemin.
4.3 L’empire médiatique
De Standaard continua sur la même ligne éditoriale que celle de Kuyper jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, l’équipe éditoriale choisit la voie de la complaisance avec les Allemands, ce qui amena la grande majorité des lecteurs à bocotter le Standaard. Ils trouvèrent un successeur dans le même esprit auprès du Trouw. Après la libération, le Standaard fut fermé définitivement pour cause de collaboration. Le Trouw prit le relais aussi bien en termes d’influence que de ligne éditoriale.
Suite à la déchristianisation des Pays-Bas, ce dernier journal a suivi une trajectoire à peu près semblable au niveau éditorial à celle de La Croix en France. C’est un journal de tradition confessionnelle, avec une taille de lectorat respectable. mais dont la ligne actuelle ne reflète plus le militantisme originel.
4.4 Les partis chrétiens
Ainsi que je l’ai dit plus haut, le parti anti-révolutionnaire Fut un parti très influent et membre de beaucoup de coalitions gouvernementales jusque dans les années 60. Après la fin du système des piliers, il fusionna avec le parti catholique. et le parti dissident de Lohman dans un parti chrétien démocrate unique (CDA), formulé sur le même principe que la CDU allemande. A l’image de la CDU, l’héritage politique démocrate chrétien de la CDA est maintenu, mais l’on a bien du mal à distinguer ce qu’il a le chrétien aujourd’hui. Il subsiste encore deux petits partis confessionnels qui, additionnés, ont un étiage stable de quatre ou cinq sièges au Parlement.
4.4 Wat nu ?
Wat nu ? est le titre de l’ultime discours d’Abraham Kuyper dans une convention de l’ARP. Déjà trop malade pour le prononcer lui-même, Abraham Kuyper fait l’inventaire de son héritage et des défis présents devant la génération présente du parti anti-révolutionnaire. Dans cette section, je vais me concentrer sur ce que nous pouvons faire aujourd’hui, en tout cas depuis la France.
Lorsque j’ai commencé la lecture de la biographie de Kuyper, je pensais que Kuyper était le dernier chant du cygne, le baroud d’honneur de la chrétienté ancienne.
Au milieu du livre, je me suis rendu compte que nous n’étions pas dans une période équivalente à la fin de l’Empire romain. Nous étions déjà entrés dans un nouvel âge sombre. La civilisation occidentale classique était déjà en train de mourir du temps d’Abraham Kuyper et il en était lui-même conscient, il le disait suffisamment dans un ton prophétique saisissant.
C’est alors que j’ai compris son apport réel à l’histoire de l’Église. Abraham Kuyper n’est pas la tentative finale d’établissement d’une chrétienté qui a échoué. Bien qu’il ait cru atteindre cet objectif en 1905, (pour être décu ensuite) son système en lui-même ne présupposait pas un tel résultat. Il faut voir la vie et l’œuvre d’Abraham Kyper comme la première vague d’une nouvelle marée montante. Abraham Kuyper est tout à la fois le Benoît de Nursie, le Cassiodore du XIXe siècle : une figure de bâtisseur, qui a mis en ordre le navire une dernière fois avant de rentrer dans l’âge sombre post-chrétien.
Ne nous lamentons pas de ce que son premier système de vie chrétienne moderne fidèle ait échoué. Il a tenu environ cinquante ans et n’est pas mort de subversion, mais d’un basculement sociologique majeur. L’avenir n’est pas aux piliers étanches, mais à des solutions de minorités décentralisées que je tâcherai de décrire dans des articles futurs. Il a montré que la première vague pouvait réussir. Nous devons à présent préparer la deuxième vague du néocalvinisme, en attendant que Christ restaure son règne sur chaque centimètre carré de la création.
Que les derniers mots de ce long article soient les mêmes que ceux des ultimes paroles de Kuyper :
Les derniers mots de l’homme mourant furent arrangés selon la formule, mais en totale fidélité avec ses convictions. Indenburg lui donna la réplique : « Irais-je dire à notre peuple que Dieu est ton refuge et ta force ? » Kuyper lui répondit dans un murmure, mais mais de façon emphatique : « En…. tous… points…»
En tous points.





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